Édition du 22 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Québec est en état d'urgence sanitaire : pas d'état d'urgence pour les négos !

Voici pourquoi il faut reporter la négociation à après la crise (entre autres arguments...)

Parce qu’une négociation accélérée en ce moment ne signifie pas nécessairement de meilleurs gains salariaux

L’offre actuelle du gouvernement se limite à l’inflation. Toutes proportions gardées, ça reste une offre très modeste. Cela implique qu’aucun correctif n’est apporté à la structure salariale dans les services publics et parapublics, alors que les salaires diminuent (par rapport à l’inflation) depuis les 40 dernières années.

La peur que les coffres de l’État soient vides après la crise inquiète beaucoup, mais il faut se rappeler que ce que nous vivons n’est pas une récession traditionnelle. Lorsque la crise sera terminée et que les mesures de confinement seront levées, l’activité économique devrait reprendre ; le cycle de croissance pourra repartir de plus bel, en plus de devoir ’rattraper’ le temps perdu. Par ailleurs, la crise que nous traversons nous prouve qu’un bon système de santé avec des bonnes conditions de travail pour nos “anges gardiens” est et demeurera une priorité économique. Ne l’oublions pas en cédant face à cette peur.

Parce qu’on pourrait avoir plus de pouvoir de négociation après la crise

Après la crise, le personnel de santé va avoir énormément de crédibilité dans l’opinion publique. Le gouvernement ne pourra pas faire son jeu habituel qui consiste à monter “les syndicats” contre les “payeurs de taxes” alors que ce sera spécifiquement les centrales de milliers de travailleuses et de travailleurs du réseau de la santé et des services sociaux qui auront été au front pour surmonter la crise. Il ne pourra pas ignorer les demandes légitimes des salarié.es de ces réseaux qui se battent depuis des années pour des conditions décentes de pratique, des charges de travail qui ne rendent pas malade et des services publics de qualité.

La crise révèle à quel point il est socialement nécessaire d’avoir un secteur public et parapublic fort et de qualité. Cela sera une occasion unique pour renverser des décennies d’atrophie de ces services. Au lieu de régler à la va-vite, attendre après la crise pourrait permettre d’aller chercher des améliorations qualitatives considérables dans l’organisation du travail et pour la valorisation du travail dans les services publics.

De surcroît, signer pour 3 ans reporterait les prochaines négociations après les prochaines élections provinciales, alors que de négocier après la crise impliquerait une négociation juste avant les élections. Le gouvernement sera plus fragile face à la pression de l’opinion publique si l’on négocie avant les élections, surtout alors que le rôle des travailleuses et des travailleurs du réseau de la santé et des services sociaux sera tout frais dans les mémoires.

Parce que les enjeux ne sont pas seulement salariaux

Même si l’offre salariale du gouvernement était jugée intéressante dans les circonstances actuelles d’incertitude, qu’en est-il de toutes les autres demandes de négociations des salarié.es du secteur public ? Plusieurs demandes importantes ont été formulées par les travailleuses et travailleurs de tous les secteurs concernant les aspects normatifs et l’organisation du travail, pour à la fois améliorer les services publics et soulager le fardeau de la surcharge qui mine la santé des salariées.

Rappelons-nous que ces conditions ont été durement affectées par les mesures d’austérité des dernières années et que leurs effets se font toujours sentir. Il est peu probable qu’une négociation accélérée dans le contexte actuel règle ces problèmes. Au contraire, le gouvernement pourrait profiter du contexte pour imposer ses orientations patronales de négos, sous prétexte de l’urgence à régler le dossier. Attendre après la crise offrirait une meilleure occasion pour régler ces enjeux qui sont oui, urgents à aborder, mais qui méritent qu’on s’y attardent convenablement et sereinement, avec toute l’attention qu’ils méritent.

Parce qu’une négociation accélérée va à l’encontre des principes démocratiques du syndicalisme

La négociation actuelle se déroule derrière des portes closes, à huis clos. Le gouvernement presse les organisations à régler d’ici dimanche alors que le Québec en entier lutte sur d’autres fronts. Pour lui, c’est à prendre ou à laisser. Or, pendant ce temps, les consultations des membres sont difficiles, voire impossibles, dans le contexte actuel de confinement. Il sera de plus impossible d’organiser des lieux de discussions démocratiques pour les milliers de personnes concernées car la pandémie empêche tout rassemblement. Or, les espaces de discussions virtuels n’offrent pas la même qualité de délibération. Le gouvernement profite de nos divisions et profite de notre incapacité à organiser des consultations démocratiques pour légitimer une démarche antidémocratique et imposer ses conditions. Signer une entente pour plusieurs années dans ces conditions serait un déni des fondements démocratiques du syndicalisme.

Qui plus est, notre démarche de négociation collective est basée sur un processus démocratique de plusieurs mois avant la crise, avec des consultations de nos membres pour l’élaboration de nos demandes syndicales et de nombreux va-et-vient au sein de nos instances pour valider nos positions. Ce travail de longue haleine demande une énorme quantité de temps, d’énergie, de réflexion. L’approche actuelle du gouvernement pour la négociation accélérée est irrespectueux de ce processus.

Parce qu’il est impossible de se mobiliser actuellement

Non seulement est-il impossible d’organiser de vraies consultations démocratiques, il est encore plus difficile d’imaginer une mobilisation du secteur public et parapublic en ce moment. Les rassemblements sont interdits, et les travailleuses et travailleurs du réseau sont dans un rush épouvantable pour gérer la crise.

Il faut se demander : pourquoi le gouvernement se presse-t-il pour accélérer les négociations ? À qui sert réellement cet état d’urgence dans le dossier des négociations collectives ? Il sait qu’en réglant tout de suite, il neutralise le potentiel de mobilisation du secteur public. Ce faisant, i neutralise l’un des plus grands mouvements sociaux du Québec et pourra pleinement capitaliser sur son image de bon gestionnaire de la crise pour se faire réélire. En acceptant de régler immédiatement, on lui donne cela sur un plateau d’argent sans régler les enjeux les plus importants pour les membres. De plus, les syndicats pourraient transmettre l’image de ne penser qu’à leurs propres intérêts en négociant des augmentations salariales alors que le Québec est en crise et que des milliers de personnes perdent leur emploi. Or, si l’on attend après la crise, il sera pleinement possible de se mobiliser et de faire pression sur le gouvernement, alors que la sympathie du public pour le secteur public et parabublic sera plus forte du fait de la contribution indispensable de ces secteurs pendant la crise.

Parce qu’il ne faut pas céder à la peur, il ne faut pas “sauver” les meubles.

Le gouvernement en appelle depuis le début de la crise à un repli de nos activités, afin de minimiser la contagion de la COVID-19 mais surtout pour prendre soin de nous et de nos proches en cette période difficile. Quels sont les arguments qui justifient cette urgence de négocier ? N’y a-t-il pas incohérence entre ce discours public du gouvernement et l’approche qu’il mène en catimini avec les organisations syndicales ? Nous voulons, nous aussi, nous consacrer à la crise. Nous pourrons nous concentrer sur les négos quand le climat sera approprié pour le faire et ce, dans le respect du cadre établi pour le faire.

Il faut défendre les services publics et lutter pour des conditions de travail décentes pour toutes et tous, sans succomber à l’état d’urgence de négocier créé par le gouvernement ! Maintenant et pour la suite, soyons solidaires !

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