Édition du 22 septembre 2020

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Arts culture et société

Le jeune Karl Marx de Raoul Peck

Un être de chair et d’os

L’importance considérable que comporte l’œuvre philosophique de Karl Marx a porté certains (es) observateurs (trices) à nettement sous-estimer l’implication de cet intellectuel au sein du monde dans lequel il a vécu. Pourtant, on ne saurait nier que Marx était un homme engagé, entier et sensible, qui s’opposait avec conviction aux inégalités sociopolitiques dont il était témoin. Conscient de ce phénomène, le cinéaste d’origine haïtienne Raoul Peck a choisi de mettre en relief une partie déterminante et méconnue de la vie du célèbre philosophe d’ascendance juive allemande dans Le jeune Karl Marx (2017). Ainsi que son titre le suggère, le drame biographique et historico-politique de Raoul Peck traite d’une période essentielle de l’existence de Marx : celle qui s’étend de 1843 à 1848.

De Paul Beaucage

L’art de la biographie politique

Pour sa part, Raoul Peck témoigne d’une prédilection pour la réalisation de films ou de téléfilms à dimensions biographiques et politiques, depuis le début de sa carrière. Ainsi, des œuvres dramatiques ou documentaires comme Lumumba (2000), L’École du pouvoir (2009) et I Am Not Your Negro (2016) ont suscité l’approbation de nombreux (euses) chroniqueurs (euses) et critiques de cinéma en vertu de la finesse des peintures que Peck a brossées des personnalités politiques qu’il a observées. En ce qui a trait au Jeune Karl Marx, il importe de souligner au lecteur (ou à la lectrice) que le cinéaste et ses techniciens (ciennes) ont bénéficié de moyens importants pour représenter différentes composantes de nations européennes du dix-neuvième siècle. Or, en affirmant un style dynamique et personnel, Raoul Peck évite que son œuvre ne sombre dans une stérile componction.

Un portrait pénétrant du célèbre philosophe

Si Raoul Peck a su construire un drame probant, c’est surtout en raison des portraits psychosociologiques nuancés qu’il a tracés du protagoniste et des autres personnages de la narration. Refusant de verser dans l’hagiographie ou une description stéréotypée, il dépeint Karl Marx comme un être de chair et d’os, enclin à éprouver les mêmes émotions que toute personne normalement constituée. Dans cette perspective, Peck a élaboré diverses scènes qui nous dévoilent les qualités et les défauts de Marx. Parmi ces passages, il convient de citer ceux qui évoquent la passion amoureuse que Karl éprouve pour sa femme, Jenny ; la tendresse qu’il ressent pour ses deux filles et la force des convictions morales qu’il entretient face à l’adversité. En contrepartie, le cinéaste nous apprend, à travers quelques séquences du film, que le jeune Karl Marx pouvait se montrer arrogant, imbu de lui-même et intraitable envers les gens qui ne partageaient pas ses idées. Assurément, dans l’ensemble, les forces du protagoniste se révèlent nettement plus importantes que ses faiblesses. Toutefois, on constatera que Raoul Peck s’est gardé d’idéaliser gratuitement le philosophe d’origine prussienne.


Une amitié exceptionnelle

Comme le soulignent avec pertinence Raoul Peck et son coscénariste, Pascal Bonitzer, à travers le long métrage, Karl Marx et Friedrich Engels se sont rencontrés, pour la première fois, au cours d’un événement mondain en Prusse. À cette occasion, les propos tenus par Engels au sujet du communisme n’avaient point impressionné son interlocuteur. Pour sa part, Friedrich Engels n’avait pas été convaincu non plus par les commentaires que Karl Marx avait alors formulés. Toutefois, la deuxième rencontre des intellectuels, qui a lieu inopinément, dans le bureau de leur éditeur allemand, à Paris, se révélera déterminante pour l’ensemble de la vie de Marx et Engels. Durant cet entretien, Engels esquive d’abord quelques flèches que lui lance son compatriote en évoquant le souvenir de leur discussion initiale. Puis, le jeune homme, se montrant diplomate, témoigne de l’admiration qu’il éprouve envers les œuvres de Marx (Remarques sur la censure [1842], Liberté de la presse et liberté humaine [1842-1843]…). Sans surprise, Karl Marx apprécie cet éloge. Cela explique qu’il ne manque pas de complimenter Engels au sujet de la qualité d’un essai progressiste qu’il a écrit sur le prolétariat anglais (La situation de la classe laborieuse en Angleterre [1845]).

De manière progressive, les deux philosophes découvrent qu’ils ont des affinités électives : l’un et l’autre fustigent le système capitaliste, qui engendre l’exploitation des ouvriers et la misère humaine. De plus, ils rêvent de construire un monde dans lequel l’ensemble des êtres humains pourrait s’épanouir. En somme, on peut affirmer que Karl et Friedrich partagent une vision universelle humaniste et qu’ils éprouvent un plaisir extraordinaire à échanger des idées. Dans ces circonstances, il n’est pas étonnant que les deux complices décident subitement de se rendre ensemble dans une brasserie pour y célébrer leur nouvelle et intense amitié, comme il se doit…

Deux intellectuels dans l’arène politique

Dès la seconde moitié des années 1840, il apparaît clair que Marx et Engels souhaitent influencer, de façon péremptoire non pas des cénacles d’intellectuels, mais plutôt des associations ouvrières de leur époque. En d’autres termes, les deux hommes veulent convaincre de larges masses de s’engager fermement dans une action politique révolutionnaire. Afin d’atteindre cet objectif ambitieux, Engels convainc Marx de tenter d’adhérer avec lui au groupe socialiste que constitue la Ligue des justes, en Angleterre. Cependant, au départ, il semble exister des incompatibilités idéologiques trop prononcées, entre le tandem de penseurs et la direction de la Ligue des justes, pour que celui-là puisse faire partie de l’organisation sociopolitique. Ainsi, la dimension éthico-religieuse de ce mouvement a pour effet d’atténuer, aux yeux des philosophes, sa capacité à contester efficacement l’ordre établi. À l’inverse, les dirigeants de la Ligue des justes reprochent à Marx et Engels d’entretenir une vision purement cérébrale de la misère humaine. Or, malgré le fait que Marx et Engels aient vivement critiqué les thèses de Proudhon et qu’ils se soient âprement disputés avec Wilhelm Weitling (l’initiateur du groupe !), on leur permet d’adhérer à cette association en raison de leur envergure intellectuelle. Au demeurant, la direction du mouvement politique apparaît déterminée à juguler l’ardeur révolutionnaire que manifeste le duo de penseurs d’origine prussienne. Toutefois, les cadres de la Ligue des justes sous-estiment la volonté de Marx et Engels de faire de cette entité une organisation politique radicale.

La métamorphose de la Ligue des justes

Grâce à la rigueur de la pensée sociopolitique de Marx et aux talents d’orateur exceptionnels d’Engels, les deux hommes réussiront, de façon stupéfiante, à transformer la Ligue des justes en un véritable mouvement de gauche révolutionnaire, que l’on dénommera adéquatement la Ligue des communistes. Dans cet esprit, on pourra apprécier la dimension dramatique d’une séquence du film de Raoul Peck : celle au cours de laquelle on voit Engels, discrètement appuyé par son ami Marx, parvenir à persuader la majorité des membres de la Ligue des justes d’adopter une orientation politique beaucoup plus combative, plus réaliste que celle qu’ils épousaient auparavant. Désormais, plutôt que de s’appuyer candidement sur la soi-disant fraternité des hommes, voire sur des voeux pieux, les membres de la Ligue des communistes verront les choses à travers le prisme de la lutte des classes, qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie, au sein des sociétés capitalistes. D’où, la dimension révolutionnaire de la position qu’ils entretiendront pour faire valoir les droits des travailleurs opprimés et des laissés-pour-compte des pays où triomphent les règles du capitalisme.

La rédaction du Manifeste du parti communiste

Afin de répondre aux attentes des membres du mouvement politique que Friedrich Engels et lui-même ont métamorphosé, Karl Marx, encouragé par son fidèle ami et par sa femme Jenny, se lance dans la rédaction, à un rythme endiablé, de l’accessible Manifeste du parti communiste (1848). Suite à sa publication, cette œuvre didactique et militante exercera une influence majeure sur différents mouvements progressistes européens. Pourtant, Karl Marx n’a pas l’impression que son engagement au sein de la Ligue des communistes et que la rédaction de cet opuscule lui permettent de contribuer autant qu’il le souhaiterait à la défense, à la mise en lumière de la doctrine communiste. De plus, Marx aspire à laisser sa marque dans l’histoire philosophico-politique de son temps en écrivant une œuvre fondamentale. Dans ces circonstances, le jeune homme envisage déjà de travailler à l’élaboration du Capital (1867), sur lequel pourront s’appuyer différents partis politiques européens de gauche afin de construire des sociétés autrement plus justes et égalitaires que les États capitalistes que l’on connaît.

Tout compte fait, on peut légitimement affirmer que Le jeune Karl Marx de Raoul Peck constitue une oeuvre cinématographique d’envergure, bien documentée, qui permet au public de comprendre pourquoi le philosophe d’origine rhénane a suivi un cheminement personnel des plus singuliers. Certes, ce long métrage n’est pas exempt de quelques faiblesses mineures, comme en témoigne l’utilisation de clichés et d’ellipses maladroites. Toutefois, force est d’admettre que ces lacunes n’altèrent guère la qualité de l’ensemble de la narration. Cela dit, il importe de souligner que le drame biographique à dimension historico-politique de Peck a pour mérite essentiel de nous rappeler que Karl Marx considérait la philosophie non pas comme un moyen d’interpréter le monde, mais plutôt comme un moyen de transformer le monde. Or, cette conception de Marx explique pourquoi il n’hésitait pas à s’impliquer sur le plan sociopolitique. Du reste, en représentant, dans son film, un Karl Marx épris de justice sociale, le réalisateur dévoile au spectateur (ou à la spectatrice) la modernité de la vie et de l’œuvre du réputé intellectuel. Par conséquent, alors qu’en ce début de troisième millénaire les inégalités sociales et les iniquités vont en s’accentuant dans le monde, qui pourrait prétendre que la critique marxiste de l’idéologie capitaliste n’est plus d’actualité ?

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