Édition du 22 septembre 2020

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Arts culture et société

Les chansons éclairantes de Jean Ferrat sur la toile

Entre un militantisme sociopolitique et un humanisme transcendant

Une minorité d’adeptes de la chanson francophone internationale commémore cette année le dixième anniversaire de la mort d’un ses plus prestigieux représentants : il s’agit de Jean Ferrat (1930-2010), alias Jean Tenenbaum.

De Paul Beaucage

De façon légitime, différents (tes) observateurs (trices) considèrent cet artiste comme une des plus grandes figures de la chanson française de la deuxième moitié du vingtième siècle, avec Jacques Brel, Léo Ferré et Georges Brassens. Assurément, on peut soutenir que, plus encore que ses trois remarquables confrères, Ferrat a composé des oeuvres politiquement engagées, éminemment progressistes lesquelles ont laissé une trace indélébile dans l’histoire de la chanson. Cependant, on aurait tort de confiner cet auteur-compositeur-interprète dans le seul domaine du chant à dimension sociopolitique. En effet, Ferrat a souvent favorisé l’alternance entre l’interprétation de compositions poétiques ou sentimentales et celle de compositions militantes. Dans chacun de ces domaines, le créateur s’est illustré grâce à l’affirmation d’une écriture très personnelle, d’un traitement de thèmes à portée universelle et d’une voix aussi forte que singulière. Afin de pouvoir apprécier l’étendue de la contribution de cet artiste, il nous a semblé approprié de nous pencher sur quelques-unes des deux cents chansons qu’il a interprétées au cours de sa carrière. Cela dit, spécifions que le public peut écouter un nombre considérable de prestations de Ferrat par le biais du site internet Youtube.

Une chanson sentimentale novatrice : Napoléon IV (1961)

Tout bien considéré, il faut souligner que Jean Ferrat a constamment témoigné, au cours de son existence, d’une vive tendresse et d’une appréciable ouverture d’esprit par rapport à l’ensemble de l’humanité. Or, ces deux formes d’humanisme ont trouvé écho dans la composition et l’interprétation des chansons de l’artiste. Dans cette perspective, il convient de se référer à la sous-estimée création sentimentale de Ferrat qui a pour titre Napoléon IV. Ici, l’auteur choisit de traiter de l’histoire de Napoléon Bonaparte par le biais d’un avatar du fameux empereur : contrairement à son controversé « prédécesseur », le Napoléon IV dépeint n’a pas été responsable de grandes guerres européennes, ni de massacres épouvantables. Dès lors, on comprend pourquoi Ferrat manifeste une irrécusable sympathie pour ce personnage modeste, dont les « Tuileries donnent au fond de la cour » et qui se définit lui-même comme « le Napoléon des faubourgs ». À travers une chanson aux agréables accents parodiques, on remarque que Jean Ferrat oscille habilement entre la gravité et l’humour pour nous brosser un portrait signifiant d’un personnage qui vit, sur un mode mineur et fantaisiste, ce que Napoléon Bonaparte a vécu sur un mode majeur et historique. De cette façon, l’auteur-compositeur-interprète Ferrat livre un éloquent plaidoyer en faveur d’un représentant des laissés-pour-compte de l’histoire tout en désacralisant la figure de Napoléon 1er. Voilà pourquoi on pourra pleinement goûter le sens de la dernière strophe du poème :

Je suis rayé de l’histoire
Jusqu’au jour de gloire
Où les pieds joints, le teint livide
On me fera l’honneur des Invalides.

Une grande chanson poétique : Que serais-je sans toi ? (1964)

Par ailleurs, il faut reconnaître que, tout au long de sa carrière, Jean Ferrat a accordé une attention prépondérante à la composition verbale et musicale de ses chansons. Ainsi, il s’est affirmé comme un véritable poète au fil du temps. Parmi les œuvres poétiques qu’il a élaborées, il importe de se référer à La montagne (1964). À notre avis, il est indéniable que cette chanson contemplative, éminemment intimiste, témoigne avec brio du talent lyrique propre à l’auteur. N’empêche que la dimension poétique de l’œuvre chantée de Ferrat atteint sans doute un sommet lorsqu’il met en musique et interprète l’ode de Louis Aragon Que serais-je sans toi ?. De façon indéniable, Jean Ferrat trouve la mélodie et le ton justes pour traduire la splendeur des images aragoniennes, lesquelles émergent notamment de la première strophe du poème :

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi, qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement…

Selon nous, le choix des alexandrins, d’un refrain interrogatif fondamental et de métaphores originales se révèle exceptionnellement pertinent pour mettre en lumière l’essence du propos du chantre surréaliste. En termes de contenu textuel, l’hommage que rend un homme à une femme qu’il aime passionnément nous apparaîtra magnifique, pour peu qu’on soit sensible au pouvoir évocateur, transcendant des mots qu’a choisis, avec finesse, le poète Aragon. De plus, les quatre vers cités témoignent d’un amour sincère, profond avec un harmonieux mélange de simplicité narrative et de symbolisme pénétrant. En termes d’interprétation et de musique, il faut louer le sens de la mesure, de la retenue dont fait preuve Jean Ferrat pour donner un supplément de sens au poème précité. En l’occurrence, rien n’est excessif dans le traitement que le chanteur accorde au texte puissant de son idole, Aragon. Avec perspicacité, il évite de rendre un tel discours mélodramatique. Cela explique que l’auditeur (trice) de cette œuvre orale prend conscience de la vérité et de la portée du message de l’auteur, d’une part, et de l’expression authentique du compositeur et interprète, d’autre part. Assurément, comme Jean Ferrat a su créer une véritable osmose entre le signifiant et le signifié de la chanson, l’amateur (trice) qui écoutera cette pièce musicale, avec attention, entretiendra probablement la conviction que Ferrat a magistralement interprété la signification de l’ode d’Aragon. Du reste, il est clair que le chanteur ne cherche jamais à éclipser le poète.

Une éminente chanson politique : Ma France (1969)

En 1969, Jean Ferrat écrit un de ses chants les plus réputés et les plus réussis : il s’intitule Ma France. Comme le suggère son titre, cette œuvre comporte une importante connotation sociopolitique. Cependant, certains (es) amateurs (trices) de chansons auraient tort de percevoir cet hymne contestataire, voire révolutionnaire ainsi qu’une œuvre à thèse réductrice, puisque Ferrat évite à tout moment de verser dans une démonstration univoque ou stérile ayant pour but de légitimer ses convictions sociopolitiques. Manifestement, en élaborant son texte, le chanteur a encore été influencé par la meilleure veine de la démarche poétique de Louis Aragon puisque, comme le créateur de vers surréaliste, il privilégie les associations d’images fortes par rapport aux explications anti-poétiques privilégiées par des versificateurs (trices) maladroits (tes). Ainsi, une suite de métaphores liées aux moments prestigieux ou disgracieux du passé de sa nation permet à l’auteur de traduire, à travers une mélodie bien rythmée, ses valeurs personnelles sur les plans éthique et politique. Dans ces circonstances, il convient de citer le quatrain final du poème de Ferrat :

Qu’elle monte des mines descende des collines
Celle qui chante en moi la belle la rebelle
Elle tient l’avenir, serré dans ses mains fines
Celle de trente-six à soixante-huit chandelles.

Dans le cas présent, Jean Ferrat promeut, de manière subtile, la France de 1936, qui a élu un gouvernement socialiste et celle des événements de Mai 68, qui remettaient en question le système sociopolitique tristement inégalitaire sévissant à l’époque. Bien entendu, avec le recul historique, on doit reconnaître que le gouvernement du Front populaire, dirigé par Léon Blum (1936-1938), n’a pas rempli la plupart des ambitieuses promesses qu’il avait formulées auprès du peuple français et que le Mouvement de Mai 68 n’a point produit les résultats escomptés, en termes de transformation politique systématique. Soit. N’empêche que ces deux entités historico-politiques significatives, en termes de contestation populaire, ont permis à la France de progresser socialement. En conséquence, on peut aisément comprendre pourquoi Jean Ferrat s’est laissé enthousiasmer par ces tournants emblématiques de l’histoire de son pays.

La postérité de l’œuvre de Jean Ferrat

À notre avis, il est pertinent s’interroger aujourd’hui sur le fait que quatre-vingt-dix ans après la naissance et dix ans après la disparition de Jean Ferrat, on ne souligne pas comme il se doit la contribution de ce chanteur, musicien, poète et interprète sans pareil, à travers la tenue de différents événements culturels (même de manière virtuelle, en période de pandémie de coronavirus). Bien sûr, certaines personnes peuvent arguer que, compte tenu que la plupart des chansons de Ferrat sont disponibles sur la toile, il est normal que l’on ne lui rende pas hommage plus souvent qu’on ne le fait. Toutefois, selon nous, une telle explication n’est point convaincante puisqu’il est facile d’identifier des chanteurs de la génération de Ferrat, dont les œuvres sont accessibles, par le biais d’internet, et auxquels on rend hommage avec constance. Parmi ces artistes, il faut citer les noms de Charles Aznavour, Jacques Brel et de Georges Brassens. En vérité, il est fort probable que l’engagement indéfectible du chanteur envers le communisme nuise à sa postérité artistique, attendu que cette idéologie a été balayée du revers de la main suite à l’effondrement de pays communistes occidentaux, qui a eu lieu à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Assurément, on doit se réjouir en songeant que des régimes dictatoriaux de cette nature sont tombés et qu’ils ont cessé d’opprimer différents peuples de l’univers. Certes, il faut reconnaître que Jean Ferrat, comme tout être humain, a commis des erreurs d’appréciation politique au cours de son existence. Cependant, on aurait grossièrement tort de cautionner une chasse aux sorcières ayant pour objectif de dénigrer des gens qui, de bonne foi, ont cru (comme le réputé chanteur lui-même) que le communisme remédierait aux graves inégalités sociopolitiques perpétrées par des régimes capitalistes à travers le monde. Au demeurant, il importe de rappeler que Jean Ferrat s’est toujours dissocié des excès de l’idéologie communiste dont il était conscient et ce, tant sur le plan artistique que sur le plan personnel.

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