Édition du 19 octobre 2021

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Europe

Les élections fédérales en Allemagne : perte de légitimité de la politique établie et lourde défaite de La Gauche (Die Linke)

Les partis de la « grande coalition » du gouvernement d’Angela Merkel, la CDU/CSU (chrétiens conservateurs) et le SPD n’ont attiré qu’un quart de l’électorat chacun. La CDU/CSU a obtenu le plus mauvais résultat depuis toujours avec 24,1% des voix. Le SPD, lui, avec son candidat à la chancellerie Olaf Scholz, a pu regagner du terrain (il y a quelques semaines, il était passé en dessous des 15% dans les sondages) en arrivant à la première place avec 25,7%.

Europe solidaire sans frontières
29 septembre 2021

Par Manuel Kellner

Donc, 75% de l’électorat n’aura de toute façon pas voté pour le parti No 1 du prochain gouvernement, quel qu’il soit. Les quelques 1,6 million de voix que les chrétiens conservateurs ont perdus au profit du SPD sont par ailleurs assez fortement liés au profil politique conservateur d’Olaf Scholz – un modéré de la génération des dirigeants sociaux-démocrates qui avaient conçu les grossières contre-réformes sociales de l’agenda 2010…

Avec une participation aux élections s’élevant à 76%, et 8,7% de votes pour les petites formations qui ne seront pas représentés au Bundestag, le parlement allemand ne représentera pas environ un tiers de l’électorat. La perte de légitimité démocratique qui en découle correspond à un processus amorcé depuis des années qui s’accentue de plus en plus.

A l’extrême droite des partis au Bundestag, l’AfD ne peut pas être satisfait de ses pertes, qui l’amènent à 10,3 % et leur fait perdre le rang du plus grand parti d’opposition. En plus, il est déchiré par des querelles internes, une partie de ses membres et dirigeants voulant appuyer les corona-négationnistes et marcher ensemble avec des formations néonazies et une autre faire preuve de plus de sérieux vis-à-vis des milieux de la politique bourgeoise officielle. Néanmoins, ce parti reste un ennemi redoutable qui dans de larges régions de l’est de l’Allemagne a encore surpassé la CDU en étant même devenu le parti le plus fort.

Les deux gagnants sont le parti des Verts obtenant avec 14,8% (il y a quelques semaines il avait même surpassé la CU/CSU en devenant le parti le plus fort dans les sondages), ce qui est son meilleur résultat, et le FDP libéral arrivant à 11,5%, ce qui est assez spectaculaire. Jusqu’à nouvel ordre, personne ne pense à un renouveau de la « grande coalition » avec la CDU/CSU comme partenaire junior de SPD. Ce qui va être discuté et négocier les prochaines semaines (ou mois) sont deux options : soit une coalition du SPD avec les Verts et le FDP, soit la CDU/CSU avec ces mêmes deux partis, qui donc, de toute façon jouent un rôle important est très probablement participeront au prochain gouvernement. Même s’il n’est pas facile de s’imaginer les compromis à faire. Le FDP est en effet contre plus d’impôts sur les gros revenus et les grosses fortune tout en voulant empêcher toute nouvelle dette publique, on voit mal comment financer les investissements promis par le SPD et les Verts dans l’infrastructure, dans les énergies renouvelables, dans la communication électronique). Etant donné que la CDU/CSU et son candidat à la chancellerie Armin Laschet sont vu comme les perdants de l’élection, une coalition « rouge-verte-jaune » peut sembler probable.

En n’arrivant qu’à 4,9% des voix, le parti Die Linke (La Gauche) n’a même pas pu passer la barrière des 5% nécessaire pour accéder au Bundestag. S’il y entre quand même, c’est du fait d’une spécificité de la loi électorale allemande qui le permet aux partis qui gagnent trois mandats directs locaux au moins – et Die Linke en a gagné tout juste trois (dans des circonscriptions de Berlin et à Leipzig). Avec ce très mauvais résultat, le parti Die Linke semble avoir consommé tout le crédit qu’il avait acquis lors de sa fondation. En l’an 2009, il avait obtenu 11,9% des voix, et cela semblait être un « bon début »…

A qui ou à quoi la faute ? Les révolutionnaires et la gauche radicale anticapitaliste ont tendance à mettre ça dans le sac de l’opportunisme et de l’adaptation au parlementarisme (qui sont de vrais problèmes). Avec sa participation aux gouvernements régionaux appliquant une politique pro capitaliste assez « normale », ce parti ne pouvait plus passer comme force de révolte contre le règne du capital. Mais ce n’est pas si simple.

En effet, la majorité des gens plus ou moins prêts à voter pour Die Linke sont plutôt enclins a désirer une participation de ce parti au gouvernement, même au niveau fédéral, pour réaliser ne serait-ce qu’une petite partie de ses revendications sociales et écologiques. Ils trouvent même les positions du parti contre l’OTAN (assez platoniques, en vérité) et contre toute intervention internationale de la Bundeswehr (là, assez pratiques, car ses députés.es ont toujours voté en conformité avec ce principe) quelque peu trop radical.

Il n’est donc pas facile de trouver une recette gagnante. Il ne serait pas honnête de dire que nous saurions à tout moment dire, comment on peut gagner plus de voix. Parfois, il faut dire des choses impopulaires à haute voix, contre le courant. Prenons l’exemple des 600.000 voix que Die Linke a perdues au profit du SPD. C’était un effet du « vote utile » ou du « vote tactique » pour empêcher Armin Laschet de battre le SPD, ce qui (re)semblait possible aux toutes dernières journées avant les élections. Même dans des milieux très proches de nous, il y avait des gens qui trouvaient extrêmement difficile ce choix : le risque que la CDU/CSU gagne et le risque que Die Linke échoue face à la barrière des 5% semblaient réels tous les deux. Et contre un effet de « vote utile » pour le « moindre mal » dans des milieux plus larges, il n’est pas facile d’inventer un contrepoison.

Ceci dit, il est temps de débattre dans Die Linke et dans la gauche en général comment, moyen terme, on peut construire une gauche politique plus forte, plus enracinée dans les entreprises, dans les quartiers, dans les écoles, active et inspirante dans les mouvements sociaux, porteuse de projets de mobilisation et d’action concrète s’intégrant dans une perspective de changement social radical, pour briser le pouvoir du grand capital et de ses serviteurs politiques.

Parce que nous ne pouvons pas attendre 2025 ! La formation du prochain gouvernement signifiera encore quatre années de perdues, si nous ne prenons que l’exemple de la lutte contre la catastrophe climatique. Et la fenêtre de temps qui nous reste en ce domaine commence à se fermer. Or, c’est soit la victoire des principes de la solidarité et de la responsabilité écologique, soit la fin de tout ce qui est resté civilisé sur la planète.

La victoire à Berlin, au jour même des élections, de l’initiative populaire pour l’expropriation des grandes sociétés immobilières (à partir de 3000 appartements) après une formidable campagne sur le terrain montre la voie à suivre.

Mabuel Kellner
P.-S.

• Mabuel Kellner est membre de l’ISO (Organisation Socialiste Internationale), section de la IVe Internationale en Allemagne, et rédacteur de la Sozialistische Zeitung (SoZ)

Manuel Kellner

Membre du syndicat allemand IG Metall.

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