Édition du 20 août 2019

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Europe

Les élections grecques de l’été 2019 : Syriza et l’espoir déçu

Dans le cadre du programme européen de mobilité professorale ERASMUS+, et comme professeur québécois de sciences politiques, j’ai eu l’occasion en juillet 2019 de faire un séjour à l’Université Panteion d’Athènes, la plus vieille faculté de sciences politiques d’Europe. Ce moment coïncidait avec les élections en Grèce.

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De gauche à droite : Jean Bernatchez, Marianna Psylla et Kóstas Gavróglou, ministre grec de l’Éducation du gouvernement de Syriza, lors d’un rassemblement partisan.

article écrit par : Jean Bernatchez est professeur-chercheur à l’Université du Québec à Rimouski, rattaché à l’Unité départementale des sciences de l’éducation. Il est politologue de formation (B.A. et M.A.) et détient un doctorat en administration et politique scolaires (Ph.D.). Il enseigne principalement aux cadres scolaires et mène des travaux de recherche en analyse des politiques publiques, en gestion et en gouvernance scolaires. Il publie et communique les résultats de ses travaux au Québec et à l’étranger. Il est père de quatre jeunes adultes, grand-père et citoyen engagé.

La professeure qui m’accueillait, Marianna Psylla, était conseillère auprès de Syriza, le parti de gauche au gouvernement depuis 2015. Cela m’a permis de rencontrer des personnalités de Syriza et d’assister à des rassemblements partisans. Le 7 juillet 2019, Syriza a perdu le pouvoir au profit de Néa Dimokratía, un parti de droite.

Syriza : une coalition anticapitaliste (2004-2015)

La dictature des colonels a pris fin en Grèce en 1974 et jusqu’en 2015, deux partis ont exercé le pouvoir en alternance : Néa Dimokratía (Nouvelle Démocratie), un parti de droite, et PASOK (Mouvement socialiste panhellénique), un parti de gauche. Syriza (ce qui signifie Coalition de la gauche radicale) est d’abord un mouvement politique fondé en 2004 autour du parti Synaspismós (Coalition de la gauche, des mouvements et de l’écologie), ensuite rejoint par une constellation d’organisations de gauche et d’extrême-gauche qui avaient en commun la lutte au capitalisme. Le système électoral grec prévoit une prime majoritaire, modalité qui favorise en termes de sièges le parti qui obtient le plus de votes. Pour pouvoir en profiter, Syriza s’est transformé en parti politique en 2013. Au moment des élections de janvier 2015 qui l’ont porté au pouvoir, Syriza regroupait 17 partis et organisations politiques (communistes, troskystes, maoïstes, socialistes, luxembourgistes…) autour d’un ambitieux programme anti-austérité marqué par des valeurs de gauche très affirmées : renégociation de la dette publique, nationalisation des banques, augmentation substantielle du salaire minimum et de l’impôt des hauts salariés, abolition des privilèges fiscaux de l’Église et des armateurs, etc. Syriza a accédé au pouvoir avec 36 % des voix, mais pour obtenir une majorité à la Vouli, le parlement grec composé de 300 députés, il a dû former une coalition avec les Grecs indépendants, un parti de droite qui a récolté 5 % des votes. Aléxis Tsípras est devenu premier ministre de Grèce le 26 janvier 2015.

Syriza : un gouvernement de centre-gauche (2015-2019)

L’arrivée au pouvoir de Syriza a été saluée par les progressistes, mais la presse internationale craignait que ce gouvernement ne remette en question le fragile équilibre européen. Aléxis Tsípras appartient à la mouvance communiste et Yánis Varoufákis, ministre des Finances, se définit comme un marxiste libertaire. Économiste et universitaire de réputation mondiale, ses idées radicales et son style flamboyant dérangent. Notamment, il transgresse le code vestimentaire des parlementaires, une symbolique qui s’observe aussi maintenant avec les personnes élues de La France insoumise, avec celles de Podemos en Espagne, voire avec celles de Québec solidaire. Yánis Varoufákis était responsable de la renégociation des termes de l’aide européenne à la Grèce, un élément clé du programme de Syriza. L’impasse des négociations a conduit au référendum du 5 juillet 2015 où le peuple a rejeté à 61 % l’ultimatum de la Troïka européenne (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international). Partisan d’un Grexit (sortie de la Grèce de la zone euro) rendu nécessaire par l’échec des négociations, Yánis Varoufákis a démissionné au lendemain du référendum parce que cette option était écartée par son gouvernement. De plus, 25 des 149 députés de Syriza se sont dissociés du parti. Ne pouvant plus prétendre à une majorité, Aléxis Tsípras a convoqué des élections pour le 20 septembre 2015, remportées par Syriza dans des proportions comparables à celles de janvier 2015, et grâce encore une fois à une coalition avec les Grecs indépendants. Aléxis Tsípras a gouverné la Grèce entre 2015 et 2019 en faisant de nombreux compromis et en se positionnant au centre-gauche de l’échiquier politique.

La dynamique de la campagne électorale (été 2019)

La gauche radicale a reproché au gouvernement ses compromis, si bien que le mot « trahison » a été évoqué. La presse grecque est traditionnellement du côté des forces conservatrices, animées par quelques grandes familles et par une Église orthodoxe puissante : elle est l’un des plus importants propriétaires fonciers et son clergé est rémunéré par l’État. Le leader de Néa Dimokratía, Kyriákos Mitsotákis, fils de premier ministre, est issu des grandes familles qui contrôlent le pays. Il a fait carrière dans la finance internationale. Sans grand charisme, il a néanmoins opté pour la tenue décontractée lors de la campagne électorale, une norme imposée par Tsípras et Varoufákis. La campagne n’a pas suscité grand intérêt, malgré l’importance de l’enjeu. Les rassemblements de Tsípras de Syriza et de Varoufákis de MéRA25 auxquels j’ai assisté ont rejoint moins de partisans que ce que donnaient à voir les reportages télévisés (MéRA25 est le parti politique grec lié au mouvement DiEM25 qui vise à réformer les institutions internationales et auquel sont associés Noam Chomsky et Naomi Klein). Les affiches électorales étaient rares et les unes des journaux couvraient aussi d’autres thèmes d’actualité. La canicule et les vacances mobilisaient la population autour d’autres intérêts, d’autant que les résultats étaient prévisibles, considérant la victoire sans partage de Néa Dimokratía aux élections locales et européennes de mai et de juin 2019. Le score de 32 % enregistré par Syriza se situe au-dessus des prévisions. Avec 40 % des votes, Néa Dimokratía dispose de la légitimité pour gouverner.

L’espoir déçu (2019-)

La presse nationale et internationale et Néa Dimokratía ont reproché au gouvernement Tsípras de ne pas être parvenu à sortir la Grèce de la crise financière qui l’accable. Cela est paradoxal puisque les écrits scientifiques attribuent cette crise à la « période fatale » comprise entre 2004 et 2009, alors que Néa Dimokratía exerçait le pouvoir grâce à une forte majorité. La productivité et la compétitivité du pays se sont alors effondrées, les dépenses de l’État ont augmenté de manière radicale au même moment où se sont appauvris les plus pauvres, mais enrichis les plus riches. Le journal Libération est plus conciliant envers le gouvernement Tsípras : celui-ci a gardé la Grèce dans la zone euro, rééchelonné la dette, amorcé un redressement économique, épargné les plus pauvres, renoué avec la croissance économique et jugulé l’extrême-droite tout en se montrant accueillant avec les réfugiés. Aube dorée, un parti d’extrême-droite fort de 17 députés en 2015, est disparu du parlement suite aux élections de 2019. Le ministre de l’Éducation Kóstas Gavróglou a fait des efforts considérables pour intégrer à l’école les enfants réfugiés. Certes, la situation demeurait critique, mais la tendance était positive. Et que penser du premier geste du nouveau gouvernement de Néa Dimokratía : un décret de deux lignes qui annonce en plein été 2019 la suppression de la brigade antifraude du fisc grec, « une action pour couvrir les grands industriels grecs impliqués dans ces fraudes » croit Tryphon Alexiadis, ancien contrôleur du fisc.

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