Tiré de Entre les lignes et les mots
Haron rêve d’aller à l’école comme les autres enfants, mais il sait que cela n’est pas possible, compte tenu de ses responsabilités pour subvenir aux besoins de sa famille. Ces jours-ci, sa plus grande crainte n’est pas la faim. Ce sont les talibans. Il a été arrêté six fois depuis l’hiver dernier.
Haron fait partie d’un nombre croissant d’enfants poussés dans la rue par la faim qui menace près de 23 millions de personnes en Afghanistan, dont 12 millions d’enfants, selon l’UNICEF. Une fois dans la rue, ils sont pris pour cible par les talibans et leur campagne de longue date visant à « rassembler les mendiants ». Avec plus de 800 000 enfants qui devraient être expulsés vers l’Afghanistan depuis l’Iran et le Pakistan rien que cette année, le nombre d’enfants vulnérables dans les rues augmente considérablement, tout comme le danger auquel ils sont confrontés.
Zan Times s’est entretenu avec certains de ces enfants qui ont été arrêtés par les talibans. Ils ont raconté leur expérience de l’arrestation, du travail forcé et des coups brutaux infligés par les forces talibanes. Certains ont passé jusqu’à 15 nuits en prison. Les enfants racontent des histoires similaires, révélant un schéma de violence à l’intérieur des centres de détention comme Badam Bagh, où des garçons âgés d’à peine neuf ans décrivent avoir vu des têtes fendues à la suite de coups.
Haron se souvient de chacune de ses six arrestations. La première fois, c’était à Pul-e-Sorkh. « Je vendais des chaussettes quand plusieurs talibans m’ont appelé », raconte-t-il. « Quand je me suis approché d’eux, ils m’ont fait monter dans leur Ranger et m’ont emmené en prison. » Il a passé 15 jours en détention. Ses parents l’ont cherché toute la première nuit, jusqu’à ce qu’ils trouvent d’autres enfants des rues qui leur ont dit qu’il avait été emmené par les talibans.
À partir de son expérience et de celle d’autres mendiants des rues, Haron explique au Zan Timescomment fonctionne la répression à Kaboul : les enfants, qu’ils soient mendiants ou travailleurs des rues, sont d’abord emmenés à Badam Bagh, une prison pour femmes qui accueille désormais également des enfants. Il raconte que certains enfants ont été transférés de Badam Bagh à Qasaba. Deux des amis de Haron, Murtaza et Nasir, « sont toujours portés disparus » après avoir été transférés à Qasaba, dit-il.
La campagne visant à « rassembler les mendiants » a pris de l’ampleur en avril 2024, lorsque le chef des talibans a approuvé la loi sur le rassemblement des mendiants et la prévention de la mendicité. En vertu de cette loi, toute personne disposant de « suffisamment de nourriture pour une journée » est considérée comme un criminel si elle est surprise en train de mendier.
La commission chargée de mettre en œuvre cette loi est dirigée par l’adjoint à la lutte contre les stupéfiants du ministère de l’Intérieur des talibans. En octobre 2024, son chef a déclaré à la radio et à la télévision nationales afghanes que les autorités avaient rassemblé environ 58 000 mendiants dans tout le pays, dont un grand nombre d’enfants. L’émission montrait des rangées d’enfants effrayés, certains ne semblant pas avoir plus de cinq ans, qui regardaient directement la caméra.
Les responsables ont déclaré que les détenus étaient classés dans les catégories « indigents », « professionnels » ou « en réseau » et que leurs données biométriques avaient été collectées et stockées dans une base de données. Ceux qui sont soupçonnés d’être « professionnels » et « en réseau » s’exposent à des sanctions, affirment-ils.
Selon Haron et d’autres enfants interrogés par Zan Times, les conditions à Badam Bagh sont difficiles et violentes. « Ils nous ont fait nettoyer les murs », raconte le garçon de 11 ans, décrivant le travail forcé imposé aux enfants à leur arrivée au centre de détention. Les enfants qui désobéissent ou « travaillent trop lentement », dit-il, sont transférés à Qasaba.
Il se souvient aussi avoir entendu les cris des femmes. « Des mendiantes y étaient également amenées », dit-il. « Nous pouvions entendre les coups qu’elles recevaient. » Haron et deux autres enfants détenus racontent avoir vu des garçons se faire battre jusqu’à ce que leur crâne se fende. « Un garçon a été tellement battu que son œil a éclaté », se souvient Haron. Un seul médecin était présent dans la prison. Bien que celui-ci pansait les blessures, aucun détenu n’était autorisé à recevoir des soins médicaux à l’extérieur.
La nourriture était rare : un pain sec et un bol de lentilles étaient partagés entre trois personnes toutes les 24 heures. « Aucun d’entre nous n’était rassasié », dit-il.
Lors de leur admission, les forces talibanes ont pris de force les empreintes digitales et photographié les enfants. « Ils nous ont attrapés par le col pour prendre nos données biométriques », raconte Haron. « Ils ont dit qu’ils nous donneraient des cartes d’aide, mais ils ne nous ont rien donné. » Ils ont également confisqué les effets personnels et l’argent de poche des enfants. « Ils ont tout pris », dit-il. « Quand ils nous ont libérés, ils ne nous ont rien rendu. »
Cette enquête fait suite à un précédent reportage du Zan Times sur une femme détenue pour « mendicité » qui a été témoin de la mort de deux enfants sous la garde des talibans. Elle a déclaré au Zan Times que les gardes avaient battu les garçons avec des câbles « jusqu’à ce qu’ils meurent », rappelant que les détenus étaient menacés de coups s’ils protestaient ou parlaient.
La loi des talibans semble anticiper la mort des détenus en détention. L’article 25 de la loi de 2024 décrit les procédures d’inhumation pour toute personne décédée en détention sans famille pour réclamer le corps.
Pour de nombreuses familles, la faim à la maison ne leur laisse d’autre choix que d’envoyer leurs enfants dans la rue, même s’ils risquent d’être arrêtés par les talibans. Esmat, un enfant travailleur de neuf ans à Kaboul, a passé dix jours à Badam Bagh. Il a été libéré après que ses parents aient supplié les responsables talibans et signé une garantie. « Ils nous ont dit de ne plus travailler dans la rue », raconte-t-il. Mais ni lui ni ses parents n’ont reçu d’aide.
Salima doit envoyer son fils de 12 ans ramasser les ordures, car elle n’a pas le droit de travailler et son mari a disparu il y a 12 ans. « Parfois, mon fils pleure », confie-t-elle au Zan Times. « Les gens le battent. C’est très difficile de l’envoyer avec une charrette fouiller les poubelles. Mais je n’ai pas d’autre choix. » Aucune agence humanitaire ni aucun bureau taliban ne lui a proposé d’aide.
La pression sur les familles s’intensifie dans tout l’Afghanistan. Selon Save the Children, des enfants sont expulsés d’Iran vers l’Afghanistan à raison d’un enfant toutes les 30 secondes. Des milliers de ces enfants arrivent seuls et beaucoup sont nés à l’étranger et n’ont jamais vécu en Afghanistan. Ils retournent dans un pays en proie à une famine sévère, à des déplacements internes massifs, à des tremblements de terre et à des sécheresses climatiques dans le nord qui détruisent les récoltes et assèchent les sources d’eau.
À Kandahar, Ali, 12 ans, raconte que sa famille de 13 personnes a été renvoyée de force de Karachi il y a six mois. Son père est paralysé, ce qui fait d’Ali le principal soutien de famille. « Je pars de chez moi à cinq heures du matin et je reste dehors jusqu’à onze heures du soir », dit-il. Il ramasse des canettes dans un sac. « Je gagne 60 à 70 afghanis par jour. Nous achetons du pain sec. Parfois, nous nous couchons le ventre vide. Notre loyer est de 2 500 afghanis et nous sommes toujours endetté·es. »
Quinze enfants travailleurs interrogés par Zan Times à Kaboul, Kandahar et Jawzjan affirment être les principaux soutiens financiers de leur famille.
L’un d’entre eux est Ahmed, 11 ans, qui vend des sambusas [beignets] dans les rues de Sheberghan. Son père est parti en Iran après la prise du pouvoir par les talibans et sa famille n’a plus de nouvelles de lui depuis. Incapable de se payer un traitement médical pour une blessure à la jambe, Ahmed gagne sa vie dans la rue, survivant avec 60 afghanis par jour. « Je veux grandir et aller en Iran pour retrouver mon père », dit-il.
Comme Ahmed, Saboor, 12 ans, vit à Sherberghan. Il ramasse des canettes avec ses deux jeunes frères. « il y a trop de garçons qui ramassent maintenant », dit-il. « Quand quelqu’un jette une canette, tous les garçons courent. » Son père est également parti en Iran et n’est jamais revenu. « Nous portons toujours les vieux vêtements des gens », dit-il. Il rêve d’aller à l’école et que sa sœur, souffrant de malnutrition, retrouve la santé.
L’Afghanistan est aujourd’hui un pays où les plus jeunes et les plus pauvres sont pris au piège entre la faim à la maison et la violence dans les rues. Les enfants travailleurs, déjà accablés par la charge de subvenir aux besoins de leur famille, sont exposés à l’arrestation, au travail forcé et au risque de disparition lorsqu’ils sont détenus par les talibans.
Pour Haron, chaque jour apporte la même peur. Il continue à vendre des chaussettes, en espérant que les Rangers ne l’arrêteront plus.
Yalda Amini et Mahtab Safi
Les noms ont été changés afin de protéger l’identité des personnes interrogées et de l’auteur. Mahtab Safi est le pseudonyme d’un journaliste du Zan Times en Afghanistan. Sana Atef et Hura Omar ont contribué à cet article.
https://zantimes.com/2025/11/20/child-labourers-are-being-rounded-up-beaten-and-imprisoned-by-the-taliban/
Traduit par DE
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