Édition du 24 mars 2020

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Immigration

Les réfugiés syriens au Liban : l’humanitaire en question

Il y a présentement 60 millions de personnes qui sont sur les routes du monde à fuir la guerre. Selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), le nombre de personnes affectées par les conflits est beaucoup plus élevé, au moins 170 millions. Certains de ces conflits sont à peu près ignorés par le reste du monde, comme au Yémen par exemple, où 21 millions de personnes sont en attente d’une aide d’urgence.

L’auteur est président de l’Association Amel et professeur de pédiatrie à l’Université libanaise à Beyrouth.

Actuellement, le Liban dont la population est de 4 millions d’habitants accueille 1,5 million de réfugiés, dont un grand nombre ne sont même pas enregistrés. Ils sont éparpillés entre plus de 1 400 villes et villages et 1 700 camps. C’est, au prorata de la population, la plus forte concentration de réfugiés au monde[1].

Une grande partie de cette population réfugiée est composée d’enfants de 5 à 17 ans. Aujourd’hui, moins de 38 % de ces enfants sont à l’école. Moins de 5 % des réfugiés syriens ont accès à des services de santé.

Cette situation ajoute au stress causé par le fait que plus de 1,5 millions de Libanais sont dans une situation de grande vulnérabilité économique. Selon la Banque mondiale, les pertes économiques du Liban en lien avec la crise syrienne s’élève à 7,5 milliards de dollars, d’où le sérieux danger d’une dislocation totale du pays.

Devant l’ampleur du désastre, la réponse des agences internationales humanitaires est totalement inadéquate. Entre-temps, ce sont la population libanaise et les associations libanaises comme Amel qui absorbent le choc autant qu’elles le peuvent. Par exemple, Amel administre des centres médicaux et des cliniques mobiles avec plus de 800 bénévoles.

Malheureusement, cette action locale est négligée par l’ONU et les grands donateurs qui regardent de haut les associations libanaises. Dans plusieurs cas, des ONG internationales prennent toute la place (et le financement) et deviennent même des outils au service des puissances. Selon le journal The Guardian, moins de 2% des fonds humanitaires vont directement aux ONG locales »[2].

Pour être « politically correct », les agences internationales parlent de partenariat et d’empowerment, mais en réalité, elles considèrent que les rapports avec les groupes locaux sont une contrainte. Généralement, elles les excluent du processus de décision et les utilisent comme sous-contractants sur des projets dont les agences gardent le contrôle exclusif.

On peut appeler cela un néo-colonialisme du secteur humanitaire qui s’apparente au phénomène croissant des BONGO (Business-oriented NGOs) qui substituent aux principes d’humanité, de solidarité et d’engagement un soi-disant professionnalisme.

Sur un autre domaine qui est également fortement lié à la crise actuelle, la réponse des puissances est également inadéquate concernant l’accueil des réfugiés. Depuis janvier dernier selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, 750 000 personnes se sont pressées aux portes de l’Europe. Il est présentement impossible de savoir combien de ces gens obtiendront la permission d’entrée. En tout cas sur cette question, la politique européenne n’a jamais été très accueillante. Par exemple en 2014, moins des 184 000 personnes des 600 000 demandeurs d’asile ont reçu le statut de réfugiés. Les autres ont été refoulés ou sont entrés dans l’illégalité, sans compter les milliers qui sont morts avant d’arriver en Europe (notamment ceux qui viennent d’Afrique à travers la Méditerranée).

Cette politique actuelle de l’Europe contrevient directement aux normes et définitions établies par la communauté internationale au travers des Conventions de Genève, pour qui le terme de réfugié doit ainsi s’appliquer à toute personne qui « qui, par suite d’évènement [ …] craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont il a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels évènements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner[3].

Un autre article de la même convention stipule qu’« aucun des États contractants n’expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ».

Notes

[1] En proportion de sa population, c’est comme si la France accueillait 20 millions de réfugiés. Le gouvernement français vient d’accepter de prendre 14 000 réfugiés syriens.

[2] http://www.theguardian.com/globaldevelopment-professionals-network/2015/oct/16/less-than-2-of-humanitarian-funds-go-directly-to-local-ngos?CMP=share_btn_link

[3] Nations-Unies, Convention et protocole relatifs au statut des réfugiés. 28/07/1951, Article 1, « Définition du terme réfugié ». http://www.unhcr.fr/4b14f4a62.html

Kamel Mohanna

Président de l’Association Amel et professeur de pédiatrie à l’Université libanaise à Beyrouth

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