Édition du 20 octobre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Immigration

Migrants : dix raisons (et plus) de les accueillir dignement en Europe et d’ouvrir les frontières

Les dix raisons que je reproduis ont été développées il y a quelques jours par le politologue François Gemenne (Sciences Po Paris) et l’anthropologue Michel Agier (EHESS). Mais il y en a d’autres, mentionnées notamment dans une contribution récente de Guy Aurenche, président du CCFD (reproduite également), et dans des articles d’AlterEcoPlus.

Je ne traiterai pas, bien que ce soit essentiel, l’immense question des raisons qui font que des millions de personnes dans le monde ne voient pas d’autre issue que de se lancer dans des migrations « contraintes » par la misère, la faim, les persécutions, le réchauffement climatique ou d’autres motifs proprement vitaux. Dans tous ces cas, des responsabilités existent, et elles sont le plus souvent du côté des acteurs dominants du « Nord », et parfois du « Sud ».

L’article de François Gemenne et Michel Agier

« Alors que l’Europe se barricade, pensant que les murs qu’elle dresse la protégeront d’un fantasmatique danger migratoire, voici, au contraire, dix raisons d’ouvrir les frontières.

Entre 2000 et 2014, 40 000 migrants sont morts aux frontières, dont 22 000 en tentant de rejoindre l’Europe, qui est aujourd’hui devenue la destination la plus dangereuse du monde pour les migrants. Depuis le début de l’année 2015, plus de 2 500 sont morts noyés en Méditerranée, alors qu’ils fuyaient violences et oppression en Syrie, en Erythrée ou dans d’autres endroits du monde. Le décompte macabre continue chaque jour, tandis que la répartition de ceux qui ont survécu au voyage fait l’objet de marchandages politiques souvent sordides, jalonnés de déclarations incendiaires. Face à cette faillite de l’Europe, nous affirmons qu’il serait plus rationnel, plus juste, plus sûr, d’ouvrir les frontières.
Contrairement à une idée trop répandue dans les médias et les discours politiques, cette proposition n’a rien d’un fantasme naïf et irréaliste. Au contraire : elle permettrait de sortir enfin d’un engrenage de violences qui a déjà fait des milliers de morts, et de dessiner un horizon pour un véritable projet politique européen en matière d’asile et d’immigration.

Voici dix raisons pour lesquelles il faut ouvrir les frontières.

1 - Fermer les frontières ne sert à rien

Notre premier argument est de bon sens. Le fait migratoire est un fait social, une réalité du monde contemporain, auquel il est absurde de vouloir résister. Vouloir empêcher les migrations est aussi vain que de vouloir empêcher la nuit de succéder au jour. Les gens ne choisissent pas de migrer ou de rester parce qu’une frontière est ouverte ou fermée. L’idée que la fermeture des frontières puisse limiter les flux migratoires est irréaliste et criminelle, et méconnaît complètement la réalité des migrations. Elle ne fait que rendre les déplacements plus précaires, plus coûteux et plus dangereux, transformant la Méditerranée en charnier. Ouvrir les frontières, c’est avant tout permettre aux gens de migrer dans des conditions sûres et dignes, c’est arrêter le massacre, mettre un terme à la tragédie qui se joue actuellement aux frontières de l’Europe.

2 - Coup d’arrêt au business des passeurs

C’est la fermeture des frontières qui permet le business des passeurs. Au contraire, ouvrir les frontières, légaliser les mobilités de tous, c’est tuer dans l’œuf le business de ceux qui ont fait profession du trafic de cargaisons humaines, en profitant d’une économie de la prohibition. C’est la manière la plus efficace de lutter contre les passeurs.

3 - Le fantasme de l’invasion

L’invasion annoncée est un fantasme. Aucune enquête n’a prouvé la véracité des “appels d’air” ou des “invasions” tant annoncées et fantasmées. Faire croire que l’ouverture ou la fermeture des frontières permet la maîtrise des flux migratoires est un mensonge électoraliste. La construction du mur entre le Mexique et les Etats-Unis n’a nullement ralenti les flux migratoires entre les deux pays, pas plus que l’ouverture de la frontière entre l’Inde et le Népal n’a provoqué d’afflux massifs de migrants.

4 - Faciliter la mobilité

L’ouverture des frontières permettrait à de nombreux migrants de rentrer au pays et de revoir leur famille. Cela faciliterait la circulation des personnes, c’est-à-dire aussi les mouvements d’allers et retours, d’entrées et de sorties. Beaucoup de migrants sont aujourd’hui coincés dans leur pays de destination, dont ils n’osent pas sortir par peur de ne plus pouvoir y revenir ensuite.

5 - Effacer les zones d’ombres

Cela ferait disparaître les zones d’ombres de l’illégalité dans lesquelles les migrants se retrouvent de force, et non par choix. Soyons légalistes : le fait d’autoriser et d’accompagner les libres circulations permettrait de mieux les “voir” et les connaître. Ouvrir les frontières, ce n’est pas supprimer les frontières : c’est simplement permettre la libre circulation, pour mieux accompagner les migrations et s’assurer qu’elles se déroulent dans les meilleures conditions possibles.

6 - Un droit fondamental

La liberté de circulation est un droit fondamental. C’est à la fois une question de liberté fondamentale et une question d’égalité. Aujourd’hui, le destin des uns et des autres reste avant tout déterminé par l’endroit où ils/elles sont né-e-s. C’est la fermeture des frontières qui crée cette inégalité insupportable, ce privilège du lieu de naissance. L’ouverture des frontières reconnaît la légitimité de toute migration, et le droit à la mobilité de chacun. Le droit de quitter son pays est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais la fermeture des frontières empêche de le mettre en œuvre.

7 - Progrès social

C’est la condition d’un progrès social. La légalisation des migrants permet d’augmenter et de rendre visible la contribution aux prestations sociales des travailleurs immigrés et de leurs employeurs, tout en améliorant leurs conditions de rémunération. La migration ‘illégale’, par nature, ne peut plus exister avec des frontières ouvertes : les situations de précarité administrative disparaissent et les conditions de travail s’améliorent et s’harmonisent.

8 - Potentiel économique

Cela permettrait aux migrants de déployer leur plein potentiel économique dans les pays de destination et d’origine. Toutes les études montrent que la contribution économique à leur pays de destination est d’autant plus positive que leur situation y est sûre et légale. Rendre toutes les migrations légales ferait de facto disparaître l’immigration “clandestine”, et permettrait aux migrants de déployer leur plein potentiel économique dans le pays d’accueil. Leur contribution économique est aussi dirigée vers leur pays d’origine : l’apport financier des migrants par leurs transferts d’argent au pays est au moins trois fois plus important que “l’aide au développement” officielle des pays industrialisés, trop souvent instrumentalisée dans le but fallacieux et vain de réduire les flux migratoires.

9 - Cesser la guerre aux migrants

Pour remettre l’hospitalité au centre de la politique. Partout en Europe, on voit des voisins solidaires et mobilisés, un tissu associatif dense capable d’organiser l’accueil des étrangers et d’aider leur insertion. Ce sont les formes d’une hospitalité sans condition qui existent déjà et qu’un gouvernement aurait la possibilité de mobiliser et d’aider, à l’opposé de la guerre aux migrants qui forme aujourd’hui le régime officiel de pensée et d’action.

10 - L’humanisme comme valeur politique

Parce que l’ouverture des frontières permet de réaffirmer l’unité de l’Homme. Contre toutes les formes de déshumanisation que nous ne cessons d’observer dans le monde, contre le retour de l’idée d’indésirabilité d’une partie des humains qui avait déjà marqué les années 1930 à propos des Juifs ou des exilés espagnols, nous avons le choix de redire l’unité de l’Homme et de traduire cette idée en politique. Contre le retour des effets désastreux de l’obscurantisme, il s’agit simplement de relancer l’humanisme comme valeur politique ». Fin de citation.

L’accueil des réfugiés comme expression de la Liberté, par Guy Aurenche, Président du CCFD-Terre Solidaire

« Merci au journal Libération ! Dans son édito du 21 août, Laurent Joffrin nous rappelle une exigence de la liberté, de la liberté à la française. Sur la statue de la Liberté que la France offrit aux USA en 1886, quelques vers furent gravés en souvenir de l’arrivée massive de migrants européens sur les côtes américaines : « Donnez-moi vos pauvres, vos exténués qui en rangs pressés aspirent à vivre libres… Envoyez-les-moi les déshérités, que la tempête m’apporte. J’élève ma lumière et j’éclaire la porte d’or ! ».

Un élan généreux me direz-vous, vous qui êtes depuis des lustres bercés par la droite comme par la gauche par les sirènes de la peur, du repli, de la fermeture et auxquels on ne propose que de construire des murs.

Et bien non. L’intelligence peut se marier avec l’honnêteté, le réalisme avec la générosité, la politique avec l’accueil des exclus. La seule politique, la seule stratégie réaliste et morale face aux conflits meurtriers qui ont conduit 2 millions de réfugiés en Jordanie, et un million et demi au Liban, consiste à consacrer nos millions d’euros non en priorité à la chasse aux tricheurs mais à la mise en œuvre effective de l’exigence d’accueillir les réfugiés selon les normes internationales qui ont fait notre fierté.

Oui il est possible d’installer des lieux d’accueil de ceux et celles qui demandant l’asile ; oui il est possible d’instaurer des mécanismes d’examen rapide de ces demandes. OUI IL EST POSSIBLE POUR L’EUROPE DE 500 MILLIONS D’HABITANTS « D’ACCUEILLIR » UN MILLION D’ENFANTS, DE FEMMES ET D’HOMMES ». Un tel choix ne constituera en rien le fameux appel d’air tant redouté.

Ces êtres humains n’ont pas attendu un quelconque appel pour se mettre en route. Ils sauvent leur peau ! »

Fin de citation.

François Gemenne

François Gemenne est chercheur en sciences politiques à Sciences Po et à l’université Versailles-St Quentin. Il est expert des questions de géopolitique de l’environnement.

Sur le même thème : Immigration

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...