Édition du 3 décembre 2019

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Tensions entre la Colombie et le Venezuela

Dépasser les explications courantes

counterpunch.org, 3 août 2010,

Traduction, Alexandra Cyr

Si vous voulez comprendre ce qui se joue dans les récentes tensions entre la Colombie et le Venezuela, dites vous que les infos vous ont installéEs derrière un écran de fumée. Puis rappelez-vous comment, il y a quelques mois, dans le département de Meta, juste au sud de Bogota, des enfants sont soudainement tombés malades après avoir bu l’eau d’un ruisseau contaminé par plus de 2,000 cadavres qui y avaient été jetés par l’armée colombienne.

Selon l’état major colombien, un charnier tout près de la base de La Macarena contient les corps de guérilléros abattus entre 2002 et 2009 dans la guerre civile qui sévit dans le pays depuis des années. Mais nous savons aussi comment cette armée est impliquée dans des opérations dites de « faux positifs » c’est-à-dire de falsification des preuves qui a fait scandale. Les représentants des groupes de droits humains sont presque convaincus que ces cadavres ne sont pas ceux de membres des FARC et de l’Armée de libération nationale, les deux groupes d’insurgés qui luttent contre le gouvernement.

Le nom de « faux positif » a été donné aux opérations de l’armée colombienne au cours desquelles elle tue des civils puis les habillent avec des uniformes des groupes rebelles dans le but de démontrer qu’elle réussit dans sa stratégie contre insurrectionnelle. Elle peut ainsi recevoir plus d’aide des Etats-Unis. Selon la Comision de Derechos Humanos del Bajo Ariari et le Colectivo Orlando Fals Borda, les 2 000 cadavres dans le ruisseau sont le résultat de ces actions. De même pour les cadavres du charnier de La Macarena qui n’ont pas encore été identifiés. Mais on soupçonne qu’ils sont ceux de militants du milieu rural ou de syndicalistes. Le nouveau président élu de Colombie, M. Juan Manuel Santos, était ministre de la défense quand ces meurtres ont eu lieu. M. Santos a aussi supervisé une courte invasion de l’Équateur en 2008, où des rebelles ont été abattus. Cette invasion a été largement condamnée partout en Amérique latine.

Pour amenuiser l’effet médiatique et politique de ces faits, le président colombien, M. A. Uribei pratique la diversion sur une haute échelle. Alors que son ministre des affaires extérieures, M. Luis Alfonso Hoyos affichait des photos et des informations secrètes sensées démontrer que le Venezuela hébergeait et protégeait 1,500 rebelles colombiens, un groupe d’ONG d’Amérique latine dévoilait un vaste complot du Département de l’administration de la sécurité, (DAS) pour saboter le travail de journalistes, de juges, d’ONG, d’organisations internationales et d’opposants politiques. Parmi les sales moyens envisagés pour cette besogne, figuraient les menaces de mort.

Le gouvernement américain a donné jusqu’ici plus de 7 milliards d’aide à la Colombie. Il fournit aussi les outils technologiques de surveillance au DAS, donc il se peut bien qu’il se retrouve au milieu du scandale.

Il se peut bien aussi qu’il se voit associé à des meurtres de syndicalistes colombiens. Selon Kelly Nichollas du U.S. Office on Colombia, des témoignages au procès de Jorge Noguera, ancien directeur du DAS, tendent à démontrer que des Américains ont donné de la formation et de l’entrainement à des membres des services secrets colombiens qui traquent les syndicalistes.

La Colombie est le pays où les syndicalistes sont le plus en danger. Selon l’enquête annuelle sur les droits syndicaux de la Confédération syndicale internationale (CSI), sur les 101 syndicalistes assassinés dans le monde en 2009, 48 étaient Colombiens. Jusqu’à maintenant, en 2010, 20 dirigeants syndicaux de plus ont été assassinés. C’est le cas d’Abdiel Ordonez, trésorier du syndicat des travailleurs des prisons qui dénonçait la corruption. Le gouvernement a refusé de le protéger alors qu’il recevait de nombreuses menaces. Il a été tiré à bout portant par des assassins à moto.

« Encore une fois, déclare le secrétaire général de la CSI, M. Guy Rider, la Colombie s’avère le pays où la lutte pour les droits fondamentaux des travailleurs-euses devient une condamnation à mort, malgré ce qu’en dit la propagande gouvernementale. Les autorités colombiennes doivent de toute urgence prendre des mesures concrètes pour garantir l’intégrité physique des militants syndicaux ».

La Commission Inter-américaine des droits humains procède en ce moment à une enquête sur le maquillage des personnes assassinées. Ainsi, le frère de l’ancien président M. Uribe à été accusé de participation aux escadrons de la mort. M. Santiago Canton, un ancien dirigeant de la Commission des droits humains en Argentine, déclare : « Si vous rassemblez tout cela, les exécutions extra judiciaires, l’espionnage des défenseurs des droits humains, vous voyez qu’il s’agit d’une constante au fil des années ». Dans ce contexte, le gouvernement colombien a tout avantage à jouer la diversion et à tenter de détourner l’attention publique vers le Venezuela

Et que fait l’administration Obama dans tout ça ? Premièrement, elle supporte fermement le gouvernement colombien lorsqu’il s’oppose à la décision du Venezuela de suspendre ses relations diplomatiques avec son voisin. Selon une enquête du North American Congress on Latin America (NACLA), elle a aussi secrètement financé l’opération d’opposition des médias de droite vénézuéliens contre le gouvernement Chavez. Des membres de la droite de Bolivie et du Nicaragua reçoivent également de l’argent des Etats-Unis. Selon Jeremy Bigwood, du NACLA, entre 2007 et 2009, le peu connu Bureau of Democracy, Human Rights and Labor du Secrétariat d’État, a acheminé 4 milliards de dollars à ce genre de journalistes en Bolivie, au Nicaragua et au Venezuela. Ce faisant, le Secrétariat d’État viole ses propres règles qui exigent que « toute publication recevant ce type de soutien doive le publier ». Selon M. Bigwood le gouvernement américain renonce à cette exigence en raison des priorités dans les fonds d’assistance (PADF).

La Colombie est l’allié privilégié des Etats-Unis dans la région. Il est donc peu surprenant que le gouvernement de droite du président Uribe se retrouve en terrain commun avec les Américains dans sa haine viscérale envers H. Chavez.

Cette stratégie d’attaque contre le Venezuela est aussi un assaut contre la toute nouvelle Communauté des États d’Amérique Latine et des Caraïbes (CELAC), la première organisation régionale à ne pas inclure les Etats-Unis, le Canada et aucun pays européen.

Lors de sa réunion de juillet dernier à Caracas, la CELAC a confié à M. Chavez et au nouveau président chilien, le conservateur Sebastian Pinera, la co-présidence du forum qui doit rédiger ses statuts et règlements. Cela peut sembler un assemblage surprenant. Mais, en Amérique Latine, la caricature que font les journaux américains du président Chavez n’a pas cours. M. Alexander Main du Center for Economic and Policy de Washington soutient que : « Chavez…s’est montré d’une grande capacité d’adaptation et prêt à faire des compromis importants pour poursuivre la tâche de l’intégration régionale en Amérique Latine (…) Quant à M. Pinera, son approche mesurée lorsqu’il s’agit de la politique extérieure de son pays, montre qu’il est prêt à agir de façon pragmatique ».

La réunion de Caracas a appelé à « l’intégration politique, économique, sociale et culturelle ». Elle a aussi affirmé le droit de « chaque état à constituer son propre système politique sans subir de menaces d’agression ou de mesures coercitives ». Il n’y a eu aucune référence au dit « Consensus de Washington » qui a caractérisé la doctrine économique américaine dans la région depuis plusieurs décennies ; aucune mention non plus de libre échange ou d’ouverture des marchés.

Alors que l’Amérique Latine gagne en capacité économique et en indépendance politique, il semble bien que la politique américaine soit enferrée dans sa vieille position du siècle dernier quand elle dominait le continent sans partage.

Au lieu de réviser sa politique diplomatique pour s’ajuster à la nouvelle réalité, Washington étend son pouvoir militaire. Bientôt le gouvernement américain aura 7 bases opérationnelles en Colombie et il a réinstallé la 4ième flotte dans la région. Ce sont des décisions impopulaires en Amérique Latine. En plus, au lieu de suivre les conseils de plusieurs pays qui l’incitent à démilitariser la guerre contre la drogue, l’administration Obama a récemment choisi de déployer 46 vaisseaux de guerre et 7,000 soldats au Costa-Rica pour « interdire » le trafic de drogue et le blanchiment d’argent. De 2000 à 2009, 40% de l’aide américaine dans la région a été donnée aux militaires et aux organisations policières. L’administration Obama a porté cette part à 47%.

Washington et Bogota peuvent bien tenter de détruire l’image du Venezuela mais leur auditoire est mince et se réduit de jour en jour. Ils sont de plus en plus à côté du sujet.

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