Édition du 24 mai 2022

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Élections européennes

Europe : les enjeux politiques des élections — Entretien

Tsipras : « Il faut rétablir la démocratie dans les institutions européennes »

Le leader grec Alexis Tsipras, président du parti Syriza, présent samedi dans le cortège parisien contre l’austérité, demande dans un entretien à Mediapart un retour aux valeurs fondatrices de l’Europe : solidarité, coopération, cohésion sociale et démocratie. Alexis Tsipras, le président de Syriza, est le candidat à la Commission présenté par le parti de la gauche européenne (PGE). Le leader grec dont le parti a réussi une percée spectaculaire en juin 2012, remportant près de 27 % des voix et 71 sièges de députés au parlement grec, était de passage à Bruxelles et à Paris ces jours-ci pour le lancement de la campagne du PGE : du 22 au 25 mai, les électeurs des 28 États membres de l’UE sont appelés à désigner un nouveau parlement européen. Entretien.

12 avril 2014 | Mediapart.fr

Mediapart : Vous êtes candidat à la présidence de la Commission au nom de la gauche européenne. Quel est votre programme ?

Alexis Tsipras : Le principal axe de notre campagne, c’est la nécessité d’un changement de la politique économique de l’Union européenne, et du rétablissement de la démocratie. Je pense que l’Europe se trouve à un carrefour critique : les politiques qui ont été suivies ces dernières années ont conduit les peuples à une impasse ; nous nous trouvons dans certains pays face à une crise humanitaire et dans la plupart des pays européens face à une crise de cohésion sociale. Cela ne peut pas continuer.

En même temps, nous nous trouvons dans une période où les notions de démocratie et de souveraineté populaire sont remises en cause : les décisions sont prises à huis clos entre petits groupes de personnes où des ministres des finances ou premiers ministres décident de s’attaquer au peuple sans l’en avertir au préalable. Et les interventions de la Troïka (la commission européenne, la banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, ndlr), un organe en dehors des institutions qui n’a de comptes à rendre à personne, ont été dévastatrices.

Voilà nos deux principales batailles : une alternative à l’austérité, et le rétablissement de la démocratie. Pour ces élections, la gauche s’adresse donc à un auditoire bien plus grand que celui qu’elle avait ces dernières années, car ces deux axes se recoupent avec des convictions et des forces dans la société qui autrefois n’avaient rien à voir avec la gauche mais comprennent aujourd’hui que l’Europe se trouve à un carrefour et ne peut plus être régie par l’austérité.

Votre candidature signifie donc que vous cautionnez malgré tout les institutions européennes…

La possibilité, pour la première fois avec ces élections, de faire élire le président de la commission par le parlement européen, c’est un changement positif. Cela ne signifie pas que la manière dont les décisions sont prises à la commission, ou que l’affaiblissement de plus en plus grand du rôle du parlement, soient justes. Mais là, il faut reconnaître qu’une décision positive a été prise.

La vérité, c’est que nous voulons changer énormément de choses en Europe : nous voulons changer le cadre européen ! Nous ne cautionnons ni les structures actuelles ni la politique menée aujourd’hui. Mais cela ne signifie pas que nous devons nous abstenir de la possibilité institutionnelle d’exprimer notre opinion... Imaginez un parti qui veut changer la politique de son pays et changer les structures de fonctionnement de l’État. Sous prétexte qu’il ne serait pas d’accord avec elles, il ne prendrait pas part aux élections ? Pour nous, il n’y a donc pas de dilemme, nous relevons le défi de cette présidence de la commission.

La gauche européenne ne joue plus aujourd’hui un rôle de seconde zone : ce n’est pas une force périphérique, seulement là pour amuser la galerie… C’est une force qui veut gouverner, comme va le démontrer le résultat des élections : le parti de la gauche européenne sera la troisième force politique au parlement européen après les sociaux-démocrates et la droite du parti populaire européen, il arrivera devant les libéraux et les Verts, ce qui veut dire que dans la période qui s’annonce, il va jouer un rôle proéminent dans le combat pour la formation d’une nouvelle Europe.

Qu’est-ce que l’on peut changer aujourd’hui au niveau européen ?

Tout d’abord, il faut arrêter immédiatement les programmes d’austérité, qui ont échoué, tant sur le plan social qu’en termes purement économiques. Si on n’y met pas un terme, nous mettons en danger l’Europe elle-même et l’euro. Il nous faut également prendre conscience que la discussion au sujet de l’avenir de l’Europe ne peut pas se faire sans les électeurs : les grands changements dont on discute aujourd’hui au sujet de l’avenir de l’Europe ne peuvent se faire sans la légitimation des peuples, sans leur vote.

Par ailleurs, dans les critères des pactes de stabilité, il faut arrêter de prendre seulement en compte les indicateurs économiques. Je ne vois pas pourquoi nous devons tous être d’accord avec les 3 % de déficit public, le ratio de 60 % du PIB pour la dette, la limite des 2 % d’inflation... sans considérer comme indicateur de viabilité les chiffres du chômage ou le niveau de salaire minimum ! Un pays peut atteindre la limite des 3 % de déficit public en nivelant complètement la société… Cela ne veut pas dire que c’est un pays viable ! L’Europe doit donc opérer un véritable virage social, pour aller vers la justice sociale et la solidarité.

Enfin, le moment est venu de sortir du piège de la dette : l’Europe est enfermée dedans, la moitié du continent doit à l’autre moitié, et cette situation bloque toute perspective de croissance. Il faut convoquer une conférence européenne sur la dette publique et prendre une décision comme cela avait été fait pour l’Allemagne lors de la conférence de Londres en 1953 : effacement d’une grande partie de la dette, moratoire sur le paiement de ses intérêts, alignement du remboursement en fonction de la reprise économique. Il faut cesser de rembourser tant que le pays est en récession... C’est selon moi la seule solution pour retrouver une cohésion sociale mais aussi la confiance des citoyens et celle des investisseurs.

En ce qui concerne la dette grecque, quelle serait l’ampleur de cet effacement ?

À vrai dire, il y a déjà une limite : celle posée par le pacte européen de stabilité, qui dit que la dette viable s’élève à 60 % du PIB… Si l’on veut une dette grecque viable, qu’on en efface alors une part suffisante pour qu’elle soit ramenée à 60 % du PIB et que la Grèce retrouve ainsi le chemin de la croissance et reconstruise sa base productive.

Ce vendredi 11 avril, pendant que vous êtes à Paris, Angela Merkel est à Athènes : c’est la deuxième fois qu’elle se rend dans la capitale grecque, où Wolfgang Schäuble s’est également rendu l’été dernier. Que signifie cette visite ?

D’abord qu’Angela Merkel a un gros intérêt à soutenir son porte-parole à Athènes, M. Samaras. Mais cela signifie aussi qu’Angela Merkel a très peur de Syriza, c’est pourquoi elle donne autant de poids à M. Samaras. Enfin, cela signifie que la Grèce reste un pays très important pour Mme Merkel car c’est précisément en Grèce que peut se casser la chaîne de consentement de sa politique : un nouveau gouvernement peut arriver au pouvoir à Athènes et prétendre à une réelle négociation pour mettre fin à l’austérité.... Or cela va arriver très bientôt en Grèce.

L’arrivée au gouvernement du SPD en Allemagne, aux côtés de la CDU d’Angela Merkel, ne va-t-elle pas provoquer une réorientation, plus sociale, de sa politique ?

Je ne crois pas. La social-démocratie a opéré sa mutation en Europe. Aujourd’hui, nous avons trois propositions politiques différentes :
– La première est la proposition commune du SPD et de la CDU : malgré les différentes alternatives, ces partis, et avec eux, le PSE et le PPE, estiment qu’il n’existe pas d’autres chemins que celui l’austérité. Je les mets donc désormais dans la même famille : ils mènent les mêmes politiques néolibérales et ne jurent que par l’austérité.
– La deuxième proposition est celle de l’extrême droite populiste qui veut détruire l’Union européenne et revenir à l’État-nation, des monnaies nationales. Cela ne répond pas aux besoins fondamentaux soulevés par les ravages causés par l’austérité, car même si nous revenons à l’État-nation, ce ne seront pas les peuples qui gagneront dans cette compétition monétaire, mais bien le capital financier.
– Il y a une troisième proposition, c’est celle de la gauche européenne : il ne s’agit pas de détruire, mais de changer l’Europe. Je pense en outre que cette proposition correspond aux valeurs fondatrices de l’Europe, à savoir la solidarité, la coopération, la cohésion sociale et la démocratie. Nous sommes donc une force véritablement europhile, nous ne reconnaissons d’ailleurs pas de frontières géographiques à l’intérieur de l’Europe, mais seulement des frontières sociales. Nos adversaires en revanche, la droite populaire du PPE et les sociaux démocrates du PSE, constituent des forces anti-européennes au regard des dégâts humains qu’elles provoquent, et ils font, de ce fait, le jeu de l’extrême droite.

Regardons du côté de la politique française à présent… Vous avez vu le récent remaniement gouvernemental, le départ des Verts du gouvernement…

Oui, et les bleus sont arrivés… (rires)

… Mais on observe également, dans les rangs mêmes des socialistes, des députés qui ne cautionnent plus la politique de Hollande ni ce nouveau gouvernement. N’y voyez-vous pas des analogies avec l’hémorragie qu’a subie le PASOK, le parti socialiste grec, depuis le début des politiques d’austérité, en 2010 ?

À vrai dire, le cas du PASOK est tout de même assez particulier : il s’est effondré parce qu’il fut le premier parti à avoir introduit, concrétisé et contre-signé une politique qui s’est révélée une catastrophe sociale pour les classes qu’il représentait. Puis ce parti a accepté de gouverner avec la droite, et même avec une certaine extrême droite, puisque le gouvernement Samaras auquel participe le PASOK (depuis juin 2012) est un gouvernement influencé par l’extrême droite, comme l’a montré dernièrement la vidéo qui a révélé les rapports étroits entre le premier conseiller de Samaras et Aube dorée.

Le gouvernement Hollande n’a pas seulement déçu les Français, mais tous les Européens qui attendaient de son élection un changement important en Europe. Or, au lieu de prendre conscience que son échec au profit de la droite aux élections municipales est dû au fait qu’il n’a pas tenu ses promesses ni mené une politique de gauche, il a compris l’exact opposé : qu’il n’a pas mené une politique assez à droite pour pouvoir gagner les voix de droite. Cela le conduit à un nouveau virage à droite, une fois de plus. Comme s’il s’approchait d’un précipice, et au lieu de tourner le volant, appuyait à nouveau sur l’accélérateur... Le parti socialiste français devrait pourtant faire un peu plus attention au vu de l’expérience du PASOK. D’autant que lorsqu’on abandonne les classes sociales que traditionnellement l’on représente, à savoir les classes moyennes et les travailleurs, on les offre comme des proies à l’extrême droite. Un parti socialiste qui fait une politique de droite ne fait que donner des points à la droite, pas au parti socialiste.

Avec Papandréou, des mesures avaient été prises qui n’ont pas d’équivalent en Europe : c’était des mesures beaucoup plus sévères que ce qui se passe aujourd’hui en France. Mais on observe toutefois une similitude : en France comme en Grèce, c’est un socialiste qui prend des mesures plus dures que ce qu’a fait avant lui la droite au pouvoir et ce, alors qu’il a été élu sur un programme de meilleure taxation des richesses… Or ce sont les classes moyennes qui paient le prix lourd au niveau de l’impôt, et dans le même temps, un cadeau est offert aux entreprises avec la diminution des cotisations patronales : c’est une politique dont le poids repose sur les classes qui traditionnellement constituaient l’électorat du parti, c’est catastrophique pour un parti socialiste.

Le PASOK reste donc un cas particulier, mais on peut observer une tendance similaire, même si le résultat final du PS ne descendra pas aussi bas que les 4 % actuels du PASOK... Le PS court en tout cas le risque de perdre encore plus de voix aux élections européennes qu’aux municipales. Alors, je ne sais pas ce que fera M. Hollande. Va-t-il changer Valls pour désigner un premier ministre UMP… ?

Face aux dissensions apparues en France au sein du Front de gauche, notamment lors de la campagne des municipales, quels conseils donneriez-vous à la gauche française, vous qui présidez un parti issu d’une coalition et traversé par différents courants ?

Il faut que la gauche alternative en France suive le même modèle que la gauche grecque, à savoir celui d’une coalition. La clé, c’est l’unité et l’élargissement vers les forces de gauche et les déçus du parti socialiste qui ne se retrouvent pas aujourd’hui dans cette transformation à droite du parti. C’est une recette qui marche. Bien entendu, cela exige des remises en question car les uns et les autres doivent savoir reculer d’un pas sur certaines aspirations afin de faire tous ensemble de grands pas en avant. Mais il faut, à mon avis, demeurer dans l’unité, éluder certaines différences et gagner l’électorat de gauche qui est aujourd’hui déçu par Hollande.

À Syriza, il y a par exemple un important courant qui n’est pas favorable au maintien de la Grèce dans la zone euro. Il y a un pluralisme d’idées au sein du parti : c’est une force, pas une faiblesse ! Cela dit, pour l’heure notre position collective, qui a recueilli la majorité des voix lors de notre congrès, est de dire que nous n’avons pas intérêt à abandonner la monnaie unique. Mais cela ne signifie pas que nous accepterons tous les sacrifices et tous les compromis possibles pour rester dans la zone euro.

Dimanche, le comité central de Syriza se réunit pour arrêter les listes de candidats pour les européennes, mais aussi pour les municipales et régionales qui se tiennent en Grèce au même moment (scrutin à deux tours, les 18 et 25 mai). Est-ce une phase difficile pour le parti ?

La difficulté est que nous sommes désormais un grand parti, et que la constitution des listes exige beaucoup de discussion… C’est un casse-tête plutôt heureux je dois dire. Je pense que nous aurons un grand écho de la société grecque car les gens ont compris désormais qu’ils ne votent pas seulement pour un eurodéputé ou un pour maire, mais qu’ils font un choix de vie : il s’agit de voter pour un grand changement nécessaire au pays.

Pour 2014, le gouvernement annonce le retour de la croissance en Grèce et ces jours-ci le pays revient sur les marchés avec une opération d’émission d’obligations, alors que pendant quatre ans la Grèce était dans l’impossibilité d’emprunter. Est-ce la fin de la crise ?
Non, malheureusement la Grèce se trouve toujours enfermée dans le piège de la dette et dans le cercle vicieux d’une politique sans issue. Je peux vous donner un chiffre : la dette qui était d’environ 120 % du PIB en 2010 quand le premier mémorandum est entré en vigueur a atteint aujourd’hui 175 %. Ce n’est pas viable. Le programme qui nous a été imposé par la Troïka nous oblige par ailleurs à dégager pendant les six prochaines années 4,5 % d’excédent budgétaire primaire (sans les intérêts de la dette), c’est-à-dire plus de 600 millions d’euros. En même temps, nous devrons encore payer 22 millions d’euros en intérêts… Ce sont des montants impossibles à payer pour un pays et un peuple qui se trouvent depuis sept ans en récession. C’est donc le problème de la dette qu’il faut régler avant tout, ce à quoi il faut ajouter des investissements publics européens afin de relancer la croissance et l’emploi. Pas seulement en Grèce, mais dans toute l’Europe, puisque le problème évidemment n’est pas grec, il est européen.

Amélie Poinssot

Après des années de correspondances en Pologne puis en Grèce, expérience qui l’a amenée à travailler pour des médias aussi divers que La Croix, RFI, l’AFP... et Mediapart, elle rejoint la rédaction de Mediapart en février 2014.

https://www.mediapart.fr/biographie/amelie-poinssot

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