Édition du 17 mai 2022

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La guerre en Ukraine - Les enjeux

Ukraine : l’opposition à la guerre en Russie

Non, les Russes ne restent pas passifs face à la guerre que mène le clan poutinien à l’Ukraine. Depuis le 24 février, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue, partout dans le pays, pour manifester leur désaccord.

8 mars 2022 | tiré d’Europe solidaire sans frontières
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61536

Selon les données d’OVD-Info [1], l’association qui répertorie et aide les victimes des répressions policières en Russie, au moins 13022 personnes ont été arrêtées depuis le début des protestations, avec des peines plus ou moins longues. Dès le premier jour de l’attaque de l’armée russe, des dizaines de pétitions ont été lancées, signées par plus d’un million de personnes. Outre des pétitions générales initiées par des défenseurs des droits de l’homme, il y a eu des dizaines de pétitions lancées par groupes professionnels, montrant la force des solidarités professionnelles, celles par exemple des universitaires, des architectes, des médecins, des instituteurs, des travailleurs de la culture, des programmistes, des traducteurs, des designers, des humoristes, etc. Autant de personnes qui s’affichent publiquement, courant le risque de perdre leur emploi puisque le contrôle étatique est omniprésent, y compris dans le secteur privé.

Car manifester contre la guerre, et même évoquer la guerre, individuellement et sur les réseaux sociaux, est désormais passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison, une loi venant d’être adoptée en ce sens contre la diffusion de « fausses informations » concernant les agissements des forces armées russes. Et pourtant, beaucoup continuent à descendre dans la rue et à combattre par différents moyens la désinformation organisée par le Kremlin qui présente la guerre comme une opération militaire visant la « démilitarisation » et la « dénazification » de l’Ukraine, ainsi que la défense des intérêts des populations russes sur le territoire ukrainien, en particulier dans le Donbass. Plutôt que de s’étonner de la faiblesse de l’opposition russe à la guerre, il faudrait plutôt saluer un tel courage.

Une autre partie de la population russe, certes, soutient fermement la politique de Poutine, qui a réussi à se forger une image de sauveur de la Russie en rétablissant un certain ordre étatique après le désastre social, économique et géostratégique des années 90. Cette partie de la population, surtout composée de personnes ayant vu leur situation sociale s’améliorer sous Poutine, veut croire en Poutine quoi qu’il fasse, et la force de leur foi ne vacillera pas, quelles que soient les épreuves à subir.

Cependant, une partie encore plus importante de la population est sans doute perdue, même si beaucoup font vraisemblablement d’énormes efforts pour préserver leur santé mentale en ne creusant pas trop l’affaire. La guerre peut inciter à un sursaut de solidarité nationale, surtout si l’on veut éviter de se penser en agresseur d’un pays-frère, où une forte proportion de Russes a de la famille ou des amis. Mais je voudrais partager ce que m’ont enseigné des années d’enquêtes et de militantisme auprès des couches populaires de la Russie dite « profonde » : quand le régime poutinien a commencé à s’enfoncer sur la pente de la répression arbitraire et massive, à partir de 2018, la popularité de Poutine auprès des classes populaires avait atteint un plancher. Les critiques étaient acérées contre sa collusion avec les oligarques, son dédain pour le peuple, la réalité des inégalités sociales faramineuses. La propagande nationaliste ne prenait plus, contredite par l’expérience concrète de la pauvreté et de l’exploitation. Qu’en est-il aujourd’hui de ces couches sociales-là, majoritaires en Russie ? Difficile à distance de se faire une idée, d’autant plus que la voix des classes populaires en Russie n’a jamais été que caricaturée et vilipendée par les intellectuels et les personnalités politiques, y compris de l’opposition (à l’exception notable d’Alexei Navalny, qui croupit en prison). D’autant plus que les prolétaires de Russie avaient, en plus de leur conscience sociale, un sentiment exacerbé d’impuissance devant le « mur de l’argent » et « ceux qui ont l’armée », ce qui les poussait davantage à des protestations discrètes ou restreintes qu’à de grandes mobilisations. Sans doute ne sont-ils pas tentés de s’afficher contre la guerre, même si des discussions informelles laissent à penser qu’ils n’entretiennent aucune illusion sur les hauts desseins affichés par Poutine pour mener cette guerre. Cependant, un Occident présenté comme défenseur des « valeurs démocratiques » et dernier rempart à l’impérialisme russe ne pourra que les repousser, eux qui sont persuadés que les belles paroles des dirigeants et des puissants ne sont là que pour couvrir la défense d’intérêts bien compris. Est-ce que la détérioration de leurs conditions de vie, pour eux qui déjà se démènent pour survivre, les incitera à se mobiliser ou, au contraire, à ployer le dos ? Impossible de rien prévoir. Est-ce qu’une mobilisation sociale anti-Poutine, anti-guerre et anti-oligarchique est possible en Russie ? J’avoue que j’arrive à peine à me poser la question…

P.-S.
* Karine Clément est l’auteure de : Contestation sociale à bas bruit en Russie. Critiques sociales ordinaires et nationalismes. Éditions du Croquant, 2022.

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