Édition du 15 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Colombie

Une semaine de manifestations et de répression en Colombie

Au moment où j’écris ces lignes, une trentaines de personnes avaient péri dans les manifestations d’avril-mai en Colombie. Mais il y a aussi, d’après les ONG, des centaines de « disparus » c’est-à-dire de personnes emmenées par la police ou l’armée et dont on n’a pas de nouvelles. Pourquoi cette mobilisation historique est-elle l’objet d’une telle répression ? Cet article relate et essaye d’analyser les événements

<https://blogs.mediapart.fr/olga-l-g...>

Il y avait un homme que l’on voyait danser dans toutes les manifestations, depuis une semaine, en Colombie. Au son des tambours, des slogans, il dansait, il faisait des pirouettes, il transmettait la joie et l’envie de protester. Il a beaucoup été filmé, et les passants étaient conquis par le dynamisme qui l’animait. On a tiré sur cet homme, Lucas Villa, le 5 mai 2021, en pleine manifestation, à Pereira. Des individus lui ont tiré dessus à plusieurs reprises. A l’heure où j’écris ces lignes, il est en état de mort cérébrale.

Les personnes sur place disent qu’il y a eu une complicité de la part des autorités, parce qu’une coupure électrique s’est produite juste avant que les tueurs arrivent. Ce crime grossit la liste des personnes blessées et mortes. Les manifestations ont débuté le 28 avril 2021, suite à l’appel à une grève nationale (*paro nacional*) par des organisations syndicales et des mouvements sociaux.

Les motifs ? Initialement, il s’agissait de s’opposer au projet de réforme fiscale du gouvernement Duque. Un projet de réforme qui visait, selon leurs auteurs, à affronter les effets de la crise économique engendrée par la pandémie (il y a désormais 42% de pauvres en Colombie, de nombreuses entreprises ont fait faillite, les maigres aides sociales apportées par le gouvernement ne suffisent pas à pallier les énormes difficultés de larges secteurs de la population).

Le gouvernement Duque a préparé un projet de réforme de la fiscalité qui allait dans la direction opposée de son précédent projet présenté en 2019. Contrairement au précédent projet, généreux en exonérations fiscales, celui-ci se proposait de taxer les entreprises. Mais il augmentait aussi les impôts sur le revenu de la « classe moyenne » (c’est-à-dire des personnes touchant un revenu mensuel supérieur à 2,5 millions de pesos, soit environ 540 euros) et augmentait le taux de la TVA.

Ce projet de loi avait la caractéristique de déplaire à tous les secteurs : la droite, qui s’estimait lésée dans ses intérêts, et tous les secteurs de centre et de gauche. A l’appel des centrales syndicales et des mouvements sociaux, les Colombiens sont descendus dans la rue pour crier « Non » à cette réforme fiscale. Mais ce n’était pas tout : les Colombiens, surtout les jeunes, ont voulu manifester leur colère et leur indignation contre un gouvernement décrié dans pratiquement tous les domaines.

Depuis son élection, le gouvernement Duque a suivi le scénario de son mentor, l’ancien président Uribe : attaques des accords de paix (le gouvernement Santos aurait « offert le pays à la guérilla des Farc ») ; militarisation croissante (dernier épisode : la promesse d’achat d’avions de guerre pour plus de 3 milliards d’euros) ; faibles actions contre les assassins de centaines de militants sociaux et environnementalistes ; volonté de retour aux aspersions aériennes avec du glyphosate contre les cultures de coca ; gestion calamiteuse de la pandémie ; mesures populistes comme le fait de décréter, en pleine pandémie, « trois jours sans TVA » au cours desquels les riches Colombiens se sont rués dans les magasins pour acheter des produits importés de luxe…

Cependant, alors même que le gouvernement a retiré son projet de loi, les manifestations et les blocages se renforcent. La plupart des manifestations sont pacifiques, mais il y a des débordements, des actes de vandalisme (incendies de postes de police et de banques, pillage de magasins, destruction de l’infrastructure de transport public…). Et une réponse de plus en plus dure de la part du gouvernement, qui n’hésite pas à envoyer l’armée en renfort dans de nombreuses villes, et à rentrer chez les habitants, à la recherche des « terroristes ». De nombreuses vidéos tournées par des citoyens circulent sur les réseaux sociaux. On y voit une police et une armée en situation de guerre civile, tirant à tout bout de champ (à ce détail près, que leurs opposants sont des civils non armés). Les ONG s’efforcent de comptabiliser les nombreux cas qui leur parviennent. Le nombre de personnes disparues, c’est-à-dire emmenées par la police ou l’armée augmente jour après jour.

Les manifestations d’avril-mai 2021 sont, dans un sens, la reprise de la mobilisation de novembre 2019, contre le paquet de réformes néolibérales du moment (réformes de la fiscalité, du système de santé, etc…). Sauf que,
entre temps, il y a eu la pandémie <https://blogs.mediapart.fr/olga-l-g...> et son lot de dégâts : un confinement extrêmement long (cinq mois) et très peu efficace, les ravages socio-économiques, et surtout, les violences de septembre 2020. En effet, au moment du premier grand déconfinement national en Colombie, des manifestations contre les violences policières
<https://blogs.mediapart.fr/olga-l-g...> ont donné lieu à… plus de violences policières. En l’espace de quatre jours, treize personnes ont été tuées, la plupart par les forces de l’ordre.

Comment expliquer cette répression croissante vis-à-vis des manifestants ? Comment expliquer que, de plus en plus, les manifestations convoquées par les syndicats, les mouvements sociaux tournent à cette escalade de violence démesurée de la part du gouvernement ? Une partie de la réponse, au moins, a été apportée par l’ancien président Uribe, qui s’exerce à semer la
confusion et la haine sur Twitter[1] <#m_-4625527624879464385_m_-2755994454327832066__ftn1>, où il a 5 millions d’abonnés.

Le 3 mai, dans ce climat d’agitation, M. Uribe a utilisé une nouvelle expression sur son compte Twitter pour stigmatiser les manifestants. Il y parlait de "révolution moléculaire dissipée". Derrière ce charabia, il y a une histoire qu’il convient de prendre au sérieux, car ce vocabulaire est le nouveau "concept" utilisé par l’extrême droite colombienne pour combattre les manifestants. L’expression a été importée via un Chilien, Alex López, fervent adepte de Pinochet. A défaut d’être pris au sérieux dans son pays, cet homme de filiation nazie est invité et écouté comme un grand penseur en Colombie. Ses inepties sont devenues une référence dans les universités militaires, ses propos sont repris par les publications de la Police Nationale <https://lasillavacia.com/revolucion...> , et se répandent dans les cercles d’extrême-droite.

L’idée est toute simple : il n’y a plus de grande organisation qui dirige la révolution et le communisme, il y a des « molécules », des entités autonomes qui poursuivent le même objectif. L’ennemi, aujourd’hui, c’est l’ensemble de molécules qui vise la destruction progressive de l’Etat, par exemple en pillant des supermarchés et en semant « l’anarchie ». Les dérives qui se produisent au cours des manifestations, vandalisme et destruction de stations de transport en commun, feraient partie d’une stratégie consciente de destruction du pouvoir en place. En somme, les manifestants viseraient à "déconstruire" l’Etat. (Oui, cet intellectuel d’extrême-droite, Alex López, prétend expliquer le monde en empruntant le vocabulaire des "philosophes français de Mai 68". Il cite Guattari, Derrida et d’autres pour se donner des airs de grand théoricien, et cela impressionne Uribe, ainsi qu’une partie de cette intelligentsia d’extrême-droite qui publie des tribunes d’opinion dans les grands journaux colombiens <https://www.elespectador.com/opinio...> ).

La stratégie de militarisation des villes, de répression hyper violente des manifestants et d’assassinat des promoteurs des manifestations s’appuie sur ce type de doctrine. En fait, le vieux scénario anti-communiste primaire est remis à jour. Et les vieilles connexions avec l’extrême-droite continentale resurgissent. Hier, l’extrême-droite faisait venir un Argentin, enseignant dans une université parisienne[2] <#m_-4625527624879464385_m_-2755994454327832066__ftn2>, Mario Sandoval, pour donner des leçons aux paramilitaires colombiens. (Ce n’est que récemment qu’il a été extradé en Argentine, où il est accusé d’avoir appartenu à des escadrons de la mort pendant la dictature). Aujourd’hui, on fait appel à un Chilien nazi qui enveloppe son idéologie avec des mots sortis des livres de Guattari et de Derrida.

L’extrême-droite colombienne aime la France (on pourrait tracer les affinités plus loin : les penseurs qui ont inspiré Laureano Gómez, l’homme politique le plus important du parti conservateur au XXème siècle en Colombie et grand instigateur de la violence politique, étaient Léon Daudet et Maurice Barrès). Ces emprunts idéologiques sont importés dans le contexte local. Aujourd’hui, la « révolution moléculaire dissipée » fait partie du discours du gouvernement d’Ivan Duque, et c’est pour supprimer une de ces « molécules » qu’on a voulu tuer Lucas Villa. Et chaque manifestation constitue un degré supplémentaire de terreur officielle : en novembre 2019, il y a eu 4 morts et 250 blessés ; en septembre 2020, 13 morts et 300 blessés ; cette semaine, on comptabilise entre 24 et 37 morts selon les sources, et entre 87 et 300 civils blessés[3] <#m_-4625527624879464385_m_-2755994454327832066__ftn3>.

La guérilla des Farc n’existe plus, son parti politique (*Comunes*) est insignifiant numériquement, mais pour la droite et l’extrême droite, les « terroristes » sont toujours en action. Les grands médias relayent très souvent cette approche caricaturale. Cependant, de plus en plus nombreux sont les Colombiens qui ne sont pas dupes de ces discours. Ils bravent la police, les militaires, et continuent à sortir dans la rue.


[1] <#m_-4625527624879464385_m_-2755994454327832066__ftnref1> Récemment, il
a du retirer un tweet où il accusait le mouvement indien (*La Minga*) de
brandir le drapeau de l’ELN (Armée de Libération Nationale, une guérilla
encore active). A-t-il sincèrement confondu le drapeau du mouvement indien
avec celui de l’ELN ou bien, cherchait-il à stigmatiser un mouvement qui
lui a toujours été hostile ?

[2] <#m_-4625527624879464385_m_-2755994454327832066__ftnref2> Voir
« L’itinéraire français d’un tortionnaire Argentin : Mario Sandoval, un ex
des escadrons de la mort à la Sorbonne ».
https://www.streetpress.com/sujet/1600694927-mario-sandoval-ex-escadrons-de-la-mort-la-sorbonne-france-argentine-criminel-extradition-justice

[3] <#m_-4625527624879464385_m_-2755994454327832066__ftnref3> L’ONG *Temblores
*donne les chiffres les plus élevés, tandis que la Defensoria (organismes
officiel donne des chiffres plus bas). Voir : « Piden rigurosidad en las
cifras de muertos y desaparecidos
<https://www.eltiempo.com/unidad-inv...>
 ».

===========
Olga L Gonzalez
Docteure en sociologie
Chercheure associée
UMR Urmis, Université Paris Diderot
Fellow de l’Institut Convergences Migrations
Site web professionnel : http://olgagonzalez.wordpress.com/
Coordinatrice Réseau : https://latinosvih.hypotheses.org/

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