Édition du 24 janvier 2023

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

Annie Colère, film de Blandine Lenoir

Sur la lutte pour le droit à l’avortement.

Nous sommes en février 1974, en France, Annie, ouvrière dans une usine de matelas, dont le personnel est essentiellement féminin, déjà mère de deux enfants, est enceinte et ne veut pas de cet enfant. Grâce à son médecin, bien intentionné, elle rencontre un groupe du Mlac (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), qui pratique des avortements, illégaux à l’époque.

Tiré de NPA 29

Cette rencontre change sa vie, car elle avorte en toute sécurité, ce qui n’est pas le cas d’une de ses amies proches. Mais surtout, elle rencontre des femmes engagées dans ce combat, qui vont lui permettre de s’éveiller, de mettre des mots sur sa conscience féministe. L’exploitation et le mépris des femmes, notamment dans leur droit élémentaire à disposer de leur corps, qu’elle ressentait, sont désormais compris et surtout combattus. Car Annie s’engage dans le Mlac, ce qui va changer ses relations avec son compagnon (syndicaliste), ses enfants et son entourage.

Nous la suivons dans ce combat et sur le chemin de l’émancipation. Au travers de scènes d’avortement, très réalistes et montrées ainsi pour la première fois dans un film de fiction, de réunions entre membres du Mlac, de débats aussi qui les agitent.

Le film, superbement interprété par Laure Calamy (actrice révélée par la série télé Dix pour cent) et de nombreuses autres actrices (Zita Hanrot, India Hair, Rosemary Standley, pour la première fois dans un film, car c’est une chanteuse, du groupe Moriarty notamment), est passionnant sur les deux plans : l’histoire personnelle d’Annie et la découverte du Mlac.

Blandine Lenoir, la réalisatrice, expliquait lors d’une avant-première de son film : « L’histoire des mouvements sociaux est globalement peu racontée, mais encore plus quand ils concernent les droits des femmes. Toute mon enfance, j’ai eu l’impression que les femmes étaient les figurantes d’une superproduction, que leur histoire ne comptait pas.

Des femmes qui luttent ensemble, ce sont des images que j’ai rarement vues au cinéma ; je n’avais que rarement vu aussi des femmes bienveillantes entre elles. Le récit historique est un rapport de force, il y a un récit manquant, un récit à renouveler. L’histoire du Mlac fait partie de l’histoire politique de la France. Avec ce film, je veux rendre grâce à ces femmes qui ont lutté pour notre liberté, qu’on se souvienne que les lois s’arrachent de haute lutte ! Je voudrais que le Mlac fasse partie de la mémoire collective. »

Le Mlac a eu une existence éphémère. Créé en avril 1973 par des membres du Planning familial, du MLF et du Groupe information santé (constitué de soignants), il est dissous en février 1975 après le vote de la loi Veil autorisant l’IVG.

Il avait comme objectif de développer l’information sexuelle, la liberté de contraception et la liberté d’avortement par des centres gérés par des usagers. Des personnalités de l’époque, comme Arlette Laguiller, avaient rejoint le Mlac, et des militantes d’extrême gauche tentaient de faire vivre ses structures, entre autres dans les entreprises, avec d’autres.Des comités locaux, mixtes, se sont implantés dans toute la France. Ils organisaient des voyages collectifs vers Londres ou Amsterdam pour les femmes enceintes de plus de douze semaines, car il était possible d’y avorter légalement.

À l’été 1974, un tour de France du Mlac s’était fait, dans un autocar avec des banderoles et haut-parleurs. Il s’est arrêté aussi pour soutenir des luttes de femmes : à Romans (Isère) pour une grève d’ouvrières d’un atelier de chaussures, à Besançon pour les ouvrières de Lip. Ce tour s’était achevé dans un endroit emblématique d’une lutte de cette époque, le plateau du Larzac (lutte contre l’installation d’un camp militaire).

Après le vote de la loi Veil, une partie du mouvement a continué son activité quelque temps pour faire pression sur les hôpitaux publics pour l’application de la loi, notamment à cause de la clause de conscience des médecins (qui leur offrent la possibilité de ne pas pratiquer des avortements).

Car, et c’est un des intérêts du film : on y découvre les inquiétudes de nombres de militantes devant la médicalisation de l’avortement… qui résonnent particulièrement aujourd’hui !

Certaines y voyaient un risque de dépossession d’un savoir, qui ne serait plus que le fait des médecins. En effet, au Mlac, même des femmes non soignantes, pratiquaient des avortements, car elles étaient formées par des soignants. À une méthode sûre, la méthode Karman [1] (psychologue et militant américain pour la liberté de l’avortement en Californie depuis les années 1950), aussi nommée méthode d’avortement par aspiration.

Un film à voir, auquel amener du monde, car il montre bien comment le militantisme et la lutte sont payants, mais aussi les liens d’entraide, de solidarité et d’amitié très forts qui se créent entre les participantes et participants au combat.

Liliane Lafargue 28 novembre 2022

https://www.convergencesrevolutionnaires.org/

[1] Le premier avortement par méthode Karman en France a eu lieu en août 1972, en présence de militantes et de Karman lui-même, dans l’appartement parisien de Delphine Seyrig, actrice française féministe, que l’on voit intervenir à la télévision dans le film… et qui a payé cet engagement dans sa carrière car nombre de producteurs ou réalisateurs n’ont plus voulu faire appel à elle !

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