Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Cultures, arts et sociétés

Regards d’un artiste sur la mondialisation

Babel, film à voir !

Quand un film est non seulement un bon divertissement, mais aussi une occasion d’échapper à quelques-uns des clichés qui nous hantent, il ne faut pas le manquer. Ainsi en est-il de Babel du réalisateur mexicain Alejandro Gonzales Inarritu. Alors n’hésitez pas à aller le voir, il est actuellement sur tous les écrans du Québec !

Babel de Inarritu… bien des critiques de cinéma en ont évoqué l’intérêt, insistant au passage sur la maturité de ce jeune réalisateur, auteur de longs métrages déjà connus comme « Amours chiennes » et « 21 grammes ».
Mais peu ont souligné comment, à travers ce film, il s’est montré capable de nous brosser –loin de tout souci didactique maladroit— un tableau étonnamment parlant de la mondialisation contemporaine, de ce qui cloche en elle et nous la fait dénoncer avec tant de passion.
Souvent il en est ainsi, particulièrement lors de changements sociohistoriques majeurs : ce sont les artistes qui parviennent le mieux à faire apercevoir de quoi est tissée une époque nouvelle. Comme si, à se tenir près de la vie et de l’immédiat, ils pouvaient —au fil de fulgurantes intuitions— mieux appréhender ce qui était en train de se jouer et de naître. Par-delà tous les mythes et illusions en la matière ! Tel est sans doute le cas de Alejandro Gonzales Inarritu.

L’aile de papillon

L’histoire qui sert de scénario à Babel est apparemment bien simple, et se déploie à la manière de ce coup d’aile de papillon qui, selon la théorie du chaos, pourrait à l’autre bout du monde se transformer… en tempête.
Elle commence dans les montagnes marocaines avec l’achat par un berger d’un fusil destiné à protéger son troupeau de chèvres de la rapacité d’un coyote. Et de fil en aiguille, elle va rebondir à la frontière des Etats-unis et du Mexique dans une famille états-unienne dont les enfants sont gardés, pendant le voyage de leurs parents (au Maroc), par une nourrice mexicaine, avant de filer vers la lointaine Tokyo et l’univers dévasté d’un haut cadre japonais qui a visité récemment le Maroc et dont la fille adolescente –sourde et muette—se débat avec des idées suicidaires.
4 espaces géographiques, 4 groupes d’humains que rien a priori ne réunit et qui pourtant par la magie du hasard et des facilités du voyage et de la communication contemporaine, ne vont cesser de se renvoyer les uns aux autres, faisant surgir au passage, dans un étrange kaléidoscope de désirs de vivre et de sourde violence, tous les drames et toutes les tensions de notre époque.

La mondialisation est aussi séparation

Car si la mondialisation néolibérale facilite les échanges et unit comme jamais les humains de la planète, elle ne le fait qu’en perpétuant de formidables frontières et qu’en reproduisant une violence chaque fois plus institutionnalisée. Dressant ainsi de nouveaux murs, multipliant les malentendus, séparant comme jamais les humains d’avec eux-mêmes, à la manière d’une tour de Babel où plus personne finit par se comprendre ! Pas de doute avec Inarritu, la mondialisation est aussi séparation et enfermement, cruelle répression.
Ainsi… cette frontière mexicaine qui, au fil de l’intrigue, se meut en véritable cauchemar pour cette émigrante et nounou mexicaine, arrêtée et violemment expulsée après 17 ans de loyaux services.
Ainsi… cette répression policière qui, au tournant du film, s’abat sans mesure sur de jeunes bergers marocains à peine sortis de l’enfance et qu’une simple bévue va projeter dans l’univers médiatisé et mortifère de la lutte au terrorisme international.
Ainsi… cette adolescente japonaise –sourde et muette— (symbole du film tout entier), enfermée dans le « no futur » d’une jeunesse dorée et la solitude d’une sexualité qu’elle n’arrive pas à dire.
Ainsi… ces touristes américains victimes d’un coup de feu tiré accidentellement et découvrant brutalement ce qui les sépare des gens du sud, désarçonnés qu’ils sont par leur individualisme et une culture de l’hospitalité qui leur échappe complètement.

Oser dénoncer l’intolérable

Des barrières donc…. se dressant partout, mais contre lesquelles ne cessent de venir battre les élans inlassables de la vie : ceux des gens démunis et sans voix qui, s’ils sont –comme dans la vraie vie— les grands perdants de cette histoire, n’en sont pas moins l’âme et le ferment, l’espoir et le renouveau, solides et vivants comme une forteresse.
A avoir envie au sortir de ce film, de maudire toutes les frontières inhumaines d’aujourd’hui et de joindre sa voix à celle du vieux Saramango, prix Nobel de littérature qui chaque fois "plus radical" et "plus libre" s’emploie à dire tout haut ce que tant de gens ressentent tout bas, à dénoncer l’intolérable, la cruauté du monde contemporain : « Oui je crois que le temps du hurlement est venu. »

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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