Édition du 3 décembre 2019

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États-Unis

Bertrand Badie : « Donald Trump profite de la situation internationale pour se remettre en selle »

Donald Trump a mis en scène depuis la salle de crise de la Maison Blanche ce qu’il a qualifié « de très grand » : la mort du chef de l’Etat islamique. Et après ? Qu’est-ce que ça change ? Doit-on craindre des représailles ? Bertrand Badie, politiste, spécialiste des relations internationales, est l’invité de #LaMidinale.

Tiré de regards.fr

Sur la mort du chef de l’Etat islamique

« Il y a toute une suite d’exécutions ou de morts [Ben Laden, Al-Zarkaoui, mollah Omar] et rien ne se passe après. Et on pourrait même dire que c’est le contraire qui se produit. »

« Le changement de leader conduit souvent à des régénérescences. »

« Ce n’est pas l’exécution d’un chef qui va changer quoi que se soit. C’est le malheur de notre monde actuel que de ne pas voir la réalité en face et de ne pas comprendre ce que sont ces entreprises de violence. »

Sur le rôle de Trump

« C’est une bataille de l’image et de la communication qui se joue. »

« Trump est dans une logique d’inversion comme si, par cet acte spectaculaire, il cherchait à se défendre, à répliquer à ses critiques et à leur expliquer que c’était lui qui avait la bonne ligne. »

« Lorsque l’on a affaire à Trump, il faut savoir qu’il s’adresse d’abord à ses électeurs. Il est l’inventeur de la diplomatie électorale – de la géopolitique électorale même - c’est-à-dire savoir tirer profit d’une situation internationale pour se remettre en selle par rapport à l’image qu’il veut donner de lui dans son pays. »

« Il doit gérer une équation un peu contradictoire entre “America First” et, en même temps, “America great again” qui consiste à montrer que les Etats-Unis sont plus forts que tous les autres. »

Sur la contradiction America First et America Great Again

« C’est une contradiction vieille comme les Etats-Unis : être d’abord chez soi et être indispensable au monde. C’est une manière de parfaire le gâteau aux nationalistes. »

« L’une des pathologie sévères dont souffrent les vieilles puissances, c’est qu’elles ont besoin de maintenir une représentation hiérarchique du monde. »

Sur la réaction de Moscou

« Ça nous renseigne sur la fragilité et la complexité des relations américano-russes. »

« Il semblerait que les russes aient donné quelques facilités en matière de survol aérien à l’armée américaine donc il y a une part de connivence - même si limitée. »

« La Russie n’a pas envie d’exagérer la portée du “succès” américain. »

« Les Etats-Unis ne sont plus en plus capables de peser sur le destin syrien : détruire un homme est à la portée de tout le monde. Peser sur le destin d’un pays, c’est beaucoup plus compliqué. »

« L’autre voix, peut-être plus habile - et choisie par la Russie -, consiste à dire : si nous voulons rester une puissance et agir de manière efficace au Moyen-Orient, il faut s’appuyer sur les puissances locales : la Turquie et l’Iran - ce qui ne veut pas dire que la Turquie et l’Iran sont les alliés de la Russie. »

Sur la réaction de Paris

« La diplomatie française a joué, depuis la crise kurde, une carte un peu originale mais qui ne semble pas porter : il faut une concertation entre les alliés de la coalition. Or cette coalition est un peu obscure… On ne sait pas qui est dedans, qui est dehors. »

« L’idée de créer une grande conférence - on aime bien faire ça à Paris - semble avoir du plomb dans l’aile. »

« L’épisode kurde a déjà déclaré trois vainqueurs : la Russie, la Turquie et la Syrie de Bachar Al-Assad. »

« Il est fini le temps où des puissances extérieures débarquaient dans un lieu du monde pour expliquer ce qu’il fallait faire et comment résoudre les problèmes. »

« Les puissances européennes et les Etats-Unis souffrent du même mal : la fin du temps des tutelles et la revanche de l’acteur local. »

Sur les relations Turquie/Europe

« Les relations entre l’Europe et la Turquie n’ont cessé de se dégrader depuis plus de dix ans notamment lorsque la Turquie s’est aperçue que l’Europe n’ouvrirait jamais sa porte à Ankara. »

« Le marché turc n’est même plus un élément structurant de la politique étrangère des pays européens. »

« Dans la nouvelle équation du monde, dans la nouvelle grammaire des relations internationales, ce n’est pas à la puissance de faire la loi mais à des normes plus universelles et davantage tenues pour neutres, comme pourrait l’être une force multilatérale d’interposition qui n’a été voulu par personne. »

« Nous nous trouvons face à une équation extrême avec deux forces qui comptent : les résistances - c’est la résistance kurde - et les Etats locaux. »

Sur les risques d’attentats

« Les entrepreneurs de violence comme Daesh ont besoin de deux carburants : l’insécurité humaine des populations concernées qui poussent des populations en plein désarroi à soutenir passivement ces entrepreneurs de violence et la naïve opposition militaire frontale que leur opposent les villes puissances. Ça permet de les présenter comme les héros d’un nationalisme »

« Lorsque ces entrepreneurs de violence sont touchés, et en particulier par des puissances mondiales, c’est pour eux un prétexte pour réagir. »

Sur la justice et les terroristes

« Les vieilles puissances ont peur de leur justice pour plusieurs raisons : la première, c’est que, si on respecte les institutions judiciaires, il faudra donner à ces entrepreneurs de violence les mêmes droits de défense que n’importe quel délinquant ou criminel. Deuxièmement, la peur est forte que cet emprisonnement des hauts responsables de ces entreprises de violence, donnent lieu à des mouvements violents pour tenter de les libérer ou de peser sur l’opinion publique des populations concernées. La troisième raison, c’est qu’ils ont peur du discours : ces entrepreneurs de violence peuvent livrer des propos qui risquent gêner les responsables politiques. »

« C’est devenu une stratégie presqu’explicite que d’éliminer ou de ne pas rapatrier les terroristes pour éviter les procès. »

« [L’absence de justice] est un affaiblissement de la part de nos sociétés (…). D’un certain point de vue, c’est un déni : c’est une façon de ne pas vouloir regarder en face la réalité que représentent ces entrepreneurs de violence et la manière dont nous devrions véritablement les traiter. »

Voir la vidéo de l’entrevue.

Bertrand Badie

Professeur de science politique.

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