Democracy Now, 27 mai 2026
Traduction, Alexandra Cyr
Amy Goodman
En terminant cette émission, nous discuterons d’un nouvel ouvrage qui illustre comment le pouvoir des ultra riches et de l’administration Trump qui se déploient sous nos yeux n’est pas qu’une parure sur le moment politique actuel. Il s’agit d’une caractéristique fondamentale de notre système démocratique. Alors que le monde se dirige vers encore plus d’inégalité de richesse le pouvoir des oligarques est plus redoutable que jamais.
Le professeur de science politique de l’Université Northwestern, M. Jeffrey Winters soutient que l’incapacité des États à traiter ces inégalités est voulue. Son nouvel ouvrage : The Blind Spot : How Oligarchs Dominate Our Democracies. Il a aussi rédigé un article dans Mother Jones intitulé : « Tax Me If You Can : Oligarchs are robbing America blind and the IRS is powerless to stop them ». Il écrit : « Comment les oligarques ont-ils progressé dans leur volonté d’acquérir du pouvoir en nous volant sous nos yeux ? Bien, cela repose en grande partie sur leur habilité à neutraliser ce qui paraît être la plus grande menace à leur domination : la capacité du gouvernement à les taxer, à contrôler ceux et celles qui trichent face à leurs responsabilités ».
Nous rejoignons maintenant le professeur Winters à Chicago à l’Université Northwestern. Merci beaucoup d’être avec nous.
Expliquez-nous votre thèse exposée dans votre article dans Mother Jones et dans votre livre, The Blind Spot.
Prof. Winers : Bien, ça commence avec ce qui ressemble à une contradiction : les États-Unis sont clairement un pays où la démocratie n’a cessé de progresser au fil de son histoire en étant beaucoup plus inclusive, mais il est aussi devenu plus inégalitaire. Ça n’a pas grand sens. De fait non seulement sommes-nous devenus plus inégalitaires mais littéralement les démocraties, partout dans le monde, sont des sociétés parmi les plus inégalitaires qui soient dans l’histoire humaine. On se gratte la tête : si dans les dictatures seuls les oligarques et les plus puissants détiennent le pouvoir complètement, on peut s’attendre à ce que la richesse soit de plus en plus concentrée et que la population moins favorisée en reçoive très, très peu. Mais dans une démocratie, où le pouvoir est partagé, on devrait s’attendre à ce que les inégalités soient tenues en échec. Mais c’est l’inverse qui se produit.
C’est donc, en quelque sorte le point de départ de mon livre. Je tente d’y séparer, d’examiner à la lumière de l’histoire, ce qui en matière de pouvoir de la richesse est combiné et fusionné à la démocratie où nous devrions penser qu’il existe une participation au pouvoir. Mais les deux situations fonctionnent simultanément dans notre système.
A.G. : Dites-nous ce que veut dire l’image du Président Trump lors de son inauguration avec les seigneurs de la technologie derrière lui, ses supporters multimillionnaires. Ils ne l’ont pas toujours été mais parce qu’il est devenu Président, c’est la fraternité. Expliquez-nous ce que signifie peu de régulations et ce qu’est le rôle de l’IRS (agence de collecte des impôts américaine. N.d.t.)
J.F. : Désolé, j’ai eu un problème de son mais j’ai compris que votre question concernait les seigneurs de la technologie. Je pense que ce que nous devons comprendre c’est que les noms de ces gens qui nous sont de plus en plus familiers ne représentent que la partie la plus visible de ces oligarques riches et puissants dans notre système en ce moment. Il faut aussi comprendre qu’ils ne sont qu’une partie d’un phénomène structurel plus grand et plus profond. Donc, ces individus, par leur visibilité, rendent la population très consciente de leur pouvoir. Nous devons nous rappeler qu’il y a 20 ans, il n’y avait pas de noms de cette catégorie largement connus de tous, aujourd’hui c’est très différent. Donc nous les personnalisons mais il faut comprendre cela d’une manière plus profondément structurelle et historique.
A.G. : Vous dites qu’en ce moment, l’écart entre les riches et les pauvres est plus grand que ce qu’il était dans l’Europe féodale et même dans la Rome impériale esclavagiste. Professeur Winters expliquez-nous ce que cela signifie s.v.p.
J.F. : Alors, quand nous pensons à la Roma antique nous sommes plutôt conscient qu’il s’agissait d’une société inégalitaire. Elle n’était sûrement pas démocratique. Mais si vous examinez l’écart entre les sénateurs Romains les plus riches et un habitant moyen de l’empire, qu’il soit un esclave ou un petit fermier, le ratio entre les deux revenus était d’environ 16,000 pour un. Si on transpose ce phénomène dans les États-Unis d’aujourd’hui, l’habitant moyen que le magazine Forbes 400 compare à la médiane américaine, ont se retrouve avec un ratio de 140,000 pour un. Nous sommes donc dramatiquement, vraiment dramatiquement plus inégaux. Notre richesse est bien plus concentrée dans les mains d’un petit nombre qu’au paravent.
Et cela, si nous nous retrouvions dans un régime autoritaire ne serait même pas un enjeu. Mais voilà que ça se passe dans une démocratie. Dans mon livre je ne nie pas que les États-Unis soient une démocratie, au contraire. Nous avons le droit de vote, de parole. Les populations sont d’accord avec cela de multiples façons. Tout cela était d’ailleurs très important pour les pères de nation qui les ont mises en place. Mais ils voulaient aussi, parce qu’il y avait une crise d’oligarchie démocratique au moment d‘écrire la Convention constitutionnelle, s’assurer qu’il y aurait des sauvegardes introduites dans le système qui défendraient les plus riches, les oligarques de l’époque.
Donc, c’est comme cela que nous héritons d’un système qui est à la fois oligarchique et démocratique qui de fait n’a jamais existé au paravent dans l’histoire humaine. Nous avons toujours eu une pyramide de la richesse mais, dans le passé, elle a toujours été assurée par la force, la peur, le respect mêlé de crainte, et des intimidations de toutes sortes. Aujourd’hui nous sommes dans ce que j’appelle l’inégalité participative. Les inégalités sont incroyables et nous y participons.
A.G. : Comment l’IA contribue-t-elle à l’écart entre riches et pauvres, professeur Winters ?
J.F. : L’IA évolue très rapidement. Donc, peu d’entre nous comprenons vraiment où elle mène et quel rôle elle va jouer. Mais une chose est claire : cette transformation technologique est dans les mains de très, très peu de gens qui la contrôlent. Ils sont convaincus que ce sera un outil de profit. La compétition est relevée. La concentration des capitaux y est extraordinaire à tous les niveaux. Et plusieurs estiment qu’elle puisse mener à des pertes d’emplois à grande échelle.
Donc, si d’une part, vous concentrez la richesse dans les mains d’un petit nombre d’entreprises et des personnes qui les contrôlent, et que d’autre part, ce pourrait être la destruction de l’emploi dans la société, si donc c’est ce qui se joue, c’est la recette pour des inégalités extrêmes et je dirais le potentiel pour la déstabilisation de la société.
A.G. : (…) Vous dites que depuis 50 ans nous sommes dans une période d’inégalité explosive aux États-Unis qui menace la structure sociale. Comment gardez-vous espoir ? Comment changer cela ?
J.W. : L’espoir repose sur des politiques que nous pouvons introduire dès maintenant. Je veux parler brièvement de quelque chose qui s’appelle Corporate Transparency Act que la plupart d’entre nous ne connaissons pas, qui a été adopté en 2021 comme partie de la loi d’autorisation des dépenses en défense. Il stipule que les bénéficiaires des propriétaires de toutes les entreprises (du secteur) seraient publics, qu’il y aurait un registre. Parce qu’il est possible de créer une entreprise au Delaware, au Wyoming et ailleurs qui restera complètement secrète. Ce genre d’entités est très utiles aux oligarques pour s’évader du régime de taxation, pour déménager leur argent partout dans le monde secrètement. (Cette loi) doit être adoptée. En fait, en mars 2025, le ministère du trésor l’a essentiellement émasculée en exemptant 99% de toutes les entreprises d’y être soumises.
Ces batailles sont incroyablement importantes. Et c’est faisable. Il faut que la population en soit consciente et attentive à ces luttes fondamentales. Et ce n’est que le début. Il y a bien d’autres aspects (à tout ça) que je présente dans mon livre. (…) des idées sur quoi faire à propos de l’oligarchie.
A.G. : Le titre de ce livre est : The Blind Spot : How Oligarchs Dominate Our Democracies.
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