Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Ce que le succès de Donald Trump signifie pour la démocratie (américaine)

Andrew J. Bacevich, TomDispatch.com - A. J. Bacevich collabore régulièrement à TomDispatch. Il est professeur émérite d’histoire et de relations internationales à l’Université de Boston. Il est l’auteur de America’s War for the Greater Middle East : A Military History, qui sera publié chez Random House en avril 2016.

Premier mars 2016,
Traduction, Alexandra Cyr

Que Donald Trump fasse son chemin jusqu’à la Maison Blanche ou non, les historiens-nes classeront probablement sa candidature à la Présidence comme celle ayant eu le plus de conséquences au cours du dernier demi-siècle. Il a déjà transformé le ton et le caractère de la vie politique du pays. S’il devient le candidat du Parti républicain, il en démolira aussi les structures. Son élection en novembre prochain, en changera le tissu social de manière irréversible. Au-delà de sa promesse de « rendre à nouveau l’Amérique forte » il a déjà transformé les pratiques politiques américaines.

M. Trump prend visiblement un malin plaisir à s’en prendre à l’élite politique et à se moquer de ses références. Mais, le qualifier de champion de l’« anti-establishment » c’est passer à côté de sa vraie signification. Il est à la politique américaine ce que Martin Shkreli est à l’industrie pharmaceutique. Chacun est une représentation exagérée d’une réalité dérangeante bien plus répandue. Chacun a adopté le cynisme arrogant qui est devenu une caractéristique qui définit notre époque. Chacun est à sa manière un signe des temps.

Contrairement à l’injurieux Shkreli [1], M. Trump a une masse de supporters qui semble imperméables [2] à ses faux pas, ses gaffes et ses fausses déclarations. Ce que croit M. Trump en ce moment, est presque complètement inconnu ou sans objet si jamais il croit à autre chose que « gros », éblouissant et à la mise en scène de lui-même. Le « trumpisme » n’est ni un programme ni une idéologie. C’est une attitude, une posture qui nourrit et renforce une colère et une aliénation largement répandue.

La posture fonctionne par que la colère est authentique, sincère. Elle a toujours été présente dans certaines parties de l’électorat américain mais elle est particulièrement aiguë actuellement. En jouant le mauvais garçon un peu espiègle et en bafouant les canons de la correction politique en toute conscience, D. Trump valide cette colère. Plus son comportement est outrancier, plus sa position se sécurise tout juste au centre du cirque politique. Nous nous inquiétons de ce que nous pourrons faire ensuite, en ce moment, nous ne pouvons pas détourner les yeux. Comme Marco Rubio le disait dans un autre contexte, « D. Trump sait exactement ce qu’il fait ».

S’attaquer à la Présidence Obama

Nous avons affaire à une sorte de génie. Jusqu’à un certain point, parce qu’aucun autre personnage de la vie publique américaine ne lui ressemble, il a compris que les distinctions entre les véritables sérieux reconnus et ceux et celles qui assument leur frivolité ont éclaté. En 1968, Richard Nixon était candidat à la Présidence. Les choses ont commencé à changer quand il a participé à l’émission Laugh-In et a prononcé les désormais mots immortels : « Sock it to me » ? [3] Mais, jusqu’ici, personne n’a réussit, loin s’en faut, à capter toutes les implications que la campagne de M. Trump introduit. Il faut le constater, dans les États-Unis contemporains, la célébrité confère de l’autorité. Les repères ou les qualifications passent au deuxième plan. Comment expliquer autrement qu’un animateur de « reality show » puisse instantanément se qualifier comme candidat à la plus haute fonction de la nation ?

Pour mesurer le génie Trump, il faut examiner la manière par laquelle il manipule les médias particulièrement les journalistes célèbres qui se spécialisent dans le cynisme arrogant. Plutôt que de les traiter avec sérieux, il démasque leur attitude qui n’est pourtant que le miroir des siennes. Il refuse de reconnaitre le rôle de gardiens des limites à la parole publique qu’ils se sont donné. Conforté par la place qu’on lui fait dans les bulletins de nouvelles il continue à transgresser ces frontières au-delà du méconnaissable.

Ainsi, le spectacle télévisé des débats a donné à D. Trump une plateforme idéale pour faire la promotion de son culte de la personnalité. Il fut un temps où c’étaient des forums quasi soporifiques visant l’éducation civique ; rappelez-vous des débats entre Ms Kennedy et Nixon en 1960. Maintenant les débats présidentiels sont le lieu d’échanges d’insultes, de gaffes provocantes, de joutes verbales et de la promotion de solutions magiques à des problèmes qui vont de la guerre à la sécurité aux frontières pour lesquels la magie ne peut rien. Pour tout ça, il faut remercier Donald Trump.

La manière par laquelle M. Trump fait campagne et accumule les succès, est une leçon pour ses opposants. Sur le territoire républicain qui se rétrécit, demeurer dans la course exige qu’on imite les singeries. À cet égard, Ted Cruz est devenu le bon élève. Cruz est à D. Trump ce que Lady Gaga est à Amy Winehouse : une version moins spontanée, un peu plus scénarisée et plus calculatrice que l’original.

S’il n’est pas tout-à-fait un clone, Ted Cruz suit la même veine, celle du furieux, du « redonnez-moi mon pays » et de la rage qui s’y rattache que D. Trump a exploité avec tant de talent. Comme son maitre il a démontré une grande capacité à exprimer des oppositions par la négation ou avec des promesses stupides. De son côté, Marco Rubio (…) traine sérieusement de l’arrière. Quand vient le temps de plastronner et d’utiliser le grandiose, rien ne peut battre l’appel au « Nouveau siècle américain » qui ramène dans l’actualité un mythique passé quand tout était prétendument clair et correct dans le monde.

Il n’y a que deux enjeux sur lesquels ces Républicains font cause commune : le premier à a voir avec les politiques internes et le second, avec le rôle des États-Unis dans le monde.

Donald Trump, Ted Cruz et Marco Rubio sont unanimes pour faire porter au Président Obama tous les problèmes auxquels fait face la nation. Si on prend leurs arguments au pied de la lettre, la situation du pays était bien meilleure en 2009 quand le Président Obama a commencé son premier mandat. Aujourd’hui, tout est foutu et irréparable. Le Président Obama en porte toute la responsabilité pour avoir agit méchamment.

Mais une telle manipulation pourrait être entreprise par un Président républicain disent-ils, pour défaire l’héritage empoisonné de M. Obama et remettre à jour tout ce qu’il a détruit. Ces candidats soutiennent qu’à partir de la première journée de leur présidence ils s’attaqueraient à l’assurance maladie (Obama Care), à l’immigration et à l’environnement. Ils promettent donc d’agir de la même manière qu’il reproche au Président Obama d’avoir soit disant agit. Il ne leur faudrait qu’un trait de plume ou un geste de la main et tout y passerait.

Deuxième point : même recette. Avec l’aide et le soutient de Mme Clinton, M. Obama aurait complètement ruiné la politique étrangère y laissant un tas de cendres. Voici la très longue liste de leurs griefs : Merci à M. Obama, la Russie menace l’Europe, la Corée du Nord dérape, la Chine expose sa capacité militaire, le groupe armé État islamique est en marche, l’Iran a un chemin tout tracé pour développer des armes nucléaires et peut-être le plus désolant de tous, M. Netanyahu, le Premier ministre d’Israël, n’est pas content des politiques américaines.

Pour tout ça, les candidats républicains ont une opinion commune et des solutions à portée de main. D’une manière ou d’une autre, ces solutions ont un caractère militaire. Ms Trump, Cruz et Rubio ne sont pas des militaristes timides. (Mme Clinton non plus. Mais c’est un enjeu qui mérite un travail d’analyse particulier). Ce qu’ils reprochent à M. Obama c’est de ne pas mettre la puissance américaine de l’avant, de ne pas s’en servir. Ils promettent de corriger tout ça. Un Président républicain, quel qu’il soit, ne tiendrait aucun compte de Moscou, de Pyongyang, de Pékin ou de Téhéran. Il éradiquerait le « terrorisme islamique radical » ferait rentrer les mollahs dans leur boite, en plus, torturerait tout un lot de ces terroristes et donnerait au Premier ministre israélien tout ce qu’il veut.

En plus, comme une sorte de tribut à M. Obama qui aurait réussit à faire tant de dommages en si peu de temps, les critiques républicains renforcent les théories en cours sur la toute puissance présidentielle. Il n’y aurait que les chefs de l’exécutif incompétents ou à l’esprit mal tourné pour tout démolir ; donc une personne forte et habile ne ferait que de bonnes choses.

Juan ou Évita à Washington ?

Le bilan des promesses faites et celles tenues par chaque Président dans les années récentes, y compris M. Obama, devrait avoir démontré la fausseté de ces théories depuis belle lurette. Mais, pas de chance. Les fabulations à propos d’un grand Président qui sauve tout, tient toujours la route. Ms Trump, Cruz et Rubio en ont tous fait une pièce centrale de leurs campagnes. Chacun répète : « Élisez-moi je peux sauver la République » ! Mais, à ce chapitre M. Trump a un pas d’avance sur ses compétiteurs y compris Mme Clinton et M. Sanders. Les Américains-es attribuant des dons de démiurge à leurs Présidents, (chacun d’entre eux est immortalisé par une bibliothèque avant leur mort) qui mieux qu’un « gros homme d’affaire » mégalomaniaque qui joue déjà le jeu, peut remplir ce rôle ? Les temps exigeraient un fort leadership. Qui mieux qu’un affairiste qui ne s’embarrasse pas des règles que tout un chacun observe, pour le faire ?

Quel futur

Si jamais M. Trump décroche la nomination républicaine, ce qui est assez vraisemblable en ce moment, le Parti républicain va imploser. Quelle que soit le croupion d’organisation qui subsisterait toutes ses prétentions à représenter les principes conservateurs sont mortes. M. Trump s’en fiche ! Il n’est pas conservateur et le « trumpisme » n’a pas besoin de parti. Et même si une institution alternative au libéralisme conventionnel émergeait, le système des deux partis qui a depuis longtemps défini le paysage politique américain, sera terminé pour toujours.

Si M. Trump ou un de ses mimes décrochait la Présidence, une possibilité qu’on ne peut repousser du revers de la main, les effets seraient encore plus profonds. Malgré leur nom, les États-Unis auraient cessé d’être une république constitutionnelle. Quand M. Trump pourra déclarer que lui seul représente la volonté populaire, les Américains-es vont se rendre compte qu’ils ont marchandé la règle de la loi contre une version de gouvernement dirigé par un caudillo. Il se pourrait que le Washington de D.Trump ressemble à Buenos Aires au temps de Juan Péron, Mme Melania tenant le rôle d’Évita comme atout majeur au moment des élections.

Il semble qu’un nombre considérables d’Américains-es souhaitent cette situation ; c’est proprement inexplicable. Bien sûr, il existe un nombre valable de raisons pour justifier leur désenchantement. La démocratie s’est dégradée depuis des décennies. Le peuple sait qu’il n’est plus vraiment souverain. Il sait aussi que les lieux de pouvoirs, privés ou publics, ne font rien en faveur du bien commun ; c’est d’ailleurs un concept qui a perdu toute pertinence. La population a assumé ses responsabilités, les manques d’imputabilité, les incompétences et encaissé les périodes de mauvais temps qui semblent les atteindre de plus en plus.

Alors, les électeurs-trice se tournent vers M. Trump pour se débarrasser de ceux et celles qui ont tellement échoué même si c’est dérangeant. Il s’agit de prendre des risques avec quelqu’un qui arrivera avec quelque chose qui ne sera peut-être pas mieux mais au moins sera plus distrayant. En Argentine et dans d’autres pays, la confiance de la population est allée vers des démagogues et elle a découvert que, sauf exceptions, c’est un gage de déception.

Maintenant, imaginez la Bibliothèque présidentielle de Donald J, Trump. Elle sera sans aucun doute plus grande que toutes les autres rassemblées, elle sera couverte de brillance et scintillement et peut-être un casino en fera- t-il parti.


[1PDG d’un groupe pharmaceutique qui a fait passé le prix d’un médicament vital de 1,700$ la bouteille à 75,000$. Il a été convoqué devant une commission du Congrès américain pour s’expliquer. Il a invoqué ses droits prévus au 5ième amendement et refusé de répondre aux questions. N.d.t.

[2Souligné dans le texte. N.d.t.

[3« Flanquez- moi un coup » ? Traduction très, très approximative. N.d.t.

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