Édition du 9 juin 2026

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Coupe du monde sous Trump : « Le consumérisme et le capitalisme à leur paroxysme »

À un mois du coup d’envoi de la Coupe du monde de football 2026, Donald Trump a fait du méga-événement son terrain de jeu politique, explique la chercheuse en sociologie du sport Carole Gomez.

Tiré de Reporterre. Légende de la photo : Les président étatsunien Donald Trump après avoir reçu le prix FIFA pour la paix des mains de Gianni Infantino, président de la Fifa, à Washington le 5 décembre 2025. Jia Haocheng/Pool/AFP.

Du 11 juin au 19 juillet 2026, les États-Unis, le Canada et le Mexique coorganisent la Coupe du monde masculine de football. Un méga-événement que Donald Trump a fait sien. Chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) en géopolitique du sport, Carole Gomez décrypte comment le président étasunien instrumentalise le tournoi pour servir son idéologie, et ce que cette mainmise révèle des fragilités structurelles du sport-spectacle.

Reporterre — Le Mondial couvre 3 pays et 16 villes, avec des estimations autour de 9 millions de tonnes de CO₂, notamment en raison des déplacements en avion, en faisant potentiellement la compétition la plus carbonée de l’histoire. Trump a retiré les États-Unis de l’Accord de Paris et relancé les fossiles. Est-ce le méga-événement parfait pour son idéologie ?

Carole Gomez — Cet événement était sur les rails bien avant que Trump soit réélu. C’est lui qui l’a récupéré, pas lui qui l’a conçu. Cela dit, ce méga-événement, avec son gigantisme, ses prix de billets exorbitants, la promotion d’une certaine Amérique qui gagne… C’est un récit qui, in fine, colle assez bien au Make America Great Again (Maga). C’est un peu l’apologie du consumérisme et du capitalisme conduits à leur paroxysme, du pain et des jeux version XXIᵉ siècle.

Le comportement des deux autres coorganisateurs va être intéressant à observer. La cérémonie d’ouverture et le premier match auront lieu au Mexique, dont la présidente est en désaccord avec Trump sur de nombreux points. De même pour le Premier ministre canadien Mark Carney, qui s’était distingué lors du sommet de Davos en 2026 par son discours sur le nouvel ordre mondial.

Que représente, pour Donald Trump, la Coupe du monde masculine de football 2026 ?

Cette désignation est intervenue sous son premier mandat. Au départ, cette candidature ne l’intéressait pas du tout. Puis, à partir de janvier 2018, à l’approche du vote d’attribution, il s’y est impliqué, notamment pour dénigrer le Canada et le Mexique, avant de menacer directement les pays susceptibles de voter pour le Maroc, qui portait la candidature concurrente. La Fédération internationale de football (Fifa) n’a réagi qu’en publiant un rappel au code de bonne conduite — alors qu’elle peut se montrer bien plus véhémente quand il ne s’agit pas des États-Unis.

Cet événement représente pour lui une plateforme d’autopromotion exceptionnelle. Pour la première fois de son histoire, la compétition va réunir 48 équipes, soit un quart des pays membres de l’ONU présents sur le sol nord-américain. Trump va pouvoir se mettre en scène en permanence, dans un contexte géopolitique particulièrement dramatique, notamment avec la guerre israélo-étasunienne menée contre l’Iran. Il y a aussi une dimension symbolique forte : le tournoi se déroulera pendant l’anniversaire des 250 ans de l’indépendance des États-Unis.

La relation entre Trump et Gianni Infantino, le président de la Fifa, est souvent présentée comme une simple complicité personnelle. Qu’est-ce que cette lecture rate ?

Réduire cette relation à une « bromance » [nom anglophone pour décrire une relation fusionnelle et fraternelle entre deux hommes] dépolitise la relation d’intérêts et invisibilise les enjeux de fond. Il s’agirait au contraire d’interroger ce que ce rapport signifie en termes de pouvoir et de gouvernance, d’ingérence directe dans l’organisation de la compétition.

Le discours dithyrambique d’Infantino à Davos en hommage à Trump, son invitation personnelle au sommet pour la paix de Charm el-Cheikh, la remise d’un Fifa Peace Prize sans critères ni candidats à Donald Trump, les scènes surréalistes... [Le chercheur] Pascal Boniface parle d’une OPA faite par Trump sur la Fifa, avec la vassalisation d’Infantino. Il y a indéniablement quelque chose de ce ressort. Et il ne faut pas oublier ce qu’y gagne Infantino en influence, en pleine campagne pour un nouveau mandat à la tête de la Fifa.

Le sport-business que Trump s’approprie si facilement, c’est aussi celui qui se vend au Qatar et à l’Arabie saoudite, qui est sponsorisé par le géant du pétrole Aramco. Qui interroge encore sérieusement ce modèle aujourd’hui ?

Des chercheurs, chercheuses et des ONG (Human Rights Watch, Amnesty International) publient depuis des années sur ces questions. Mais ce qui m’interroge, c’est : pourquoi ça n’imprime pas ? Avant le Qatar 2022, l’enquête du Guardian sur les conditions des ouvriers des stades avait fait beaucoup de bruit, certaines équipes nationales s’en étaient emparées. Mais l’argument récurrent des fédérations et du pouvoir politique était qu’il aurait fallu le dire avant.

Sauf que cela était dit avant : des rapports existaient depuis des années. C’est la même chose aujourd’hui : Human Rights Watch documente les violations des droits des migrants sur le territoire étasunien depuis longtemps. Ces dénonciations existent. Pourquoi ne se traduisent-elles pas en réaction politique ? J’ai l’impression que la réflexion bouillonnante qui existait avant le Qatar est beaucoup moins présente aujourd’hui, alors même que le contexte prêterait justement à la poursuite de ces réflexions.

En mars 2025, Trump a créé une « Fifa World Cup 2026 Task Force » qu’il préside lui-même. Comment ça se traduit concrètement ?

La Task Force réunit Trump et son vice-président J.D. Vance, présentée comme un conseil de pilotage alors que des structures équivalentes existent déjà. Ce qui est révélateur, c’est d’aller sur son site, hébergé par la Maison Blanche : on y trouve des priorités 100 % Maga : l’intelligence artificielle, la sécurité des frontières et le programme Doge d’Elon Musk. La Coupe du monde y est un vecteur supplémentaire de sa politique.

Il applique d’ailleurs aussi sa stratégie du « flood the zone » [stratégie politique visant à détourner l’attention en diffusant une grande quantité d’informations] à la Coupe du monde : en septembre 2025, Trump a dit en conférence de presse qu’il appellerait « Gianni » pour déplacer les matchs dans les villes hôtes dirigées par des maires démocrates. C’est ubuesque — les contrats des villes hôtes rendraient cela juridiquement très compliqué. Mais l’objectif n’est pas d’être réaliste : il s’agit de saturer, de détourner l’attention, de dérégler la boussole pour qu’on ne sache plus ce qui est vrai et ce qui est faux.

L’administration Trump a créé un « Fifa Pass », un visa spécial pour les détenteurs de billets. Lors de la Coupe du monde des clubs, un demandeur d’asile a été interpellé dans un stade par les services d’immigration, devant ses enfants. Que disent ces faits de sa vision de l’hospitalité ?

Le Fifa Pass a été lancé début 2026, quelques mois après le gel de visas empêchant des ressortissants de plusieurs États de se rendre aux États-Unis. La logique qui le sous-tend est révélatrice : vous êtes les bienvenus si vous payez, à condition de repartir ensuite. Et dès que c’est fini, vous êtes indésirables. L’interpellation dans un stade d’un demandeur d’asile devant ses enfants, documentée par Human Rights Watch, n’est que l’aboutissement de cette logique.

Sous couvert de « protéger le sport féminin », Trump applique aussi un agenda transphobe, mobilisant régulièrement l’exemple d’Imane Khelif — qui n’est pourtant pas une athlète trans. Pour les personnes LGBTQIA+ qui feront le déplacement cet été, c’est un signal clair sur le climat qui les attend.

Ces questions, déjà peu présentes, ne risquent-elles pas de disparaître dès le coup d’envoi de la compétition ?

On observe à chaque compétition que dès le premier match, toutes ces problématiques s’évaporent petit à petit. C’est pour cela qu’il est important d’en parler avant et de voir comment faire bouger les lignes. C’était d’ailleurs la stratégie des différentes ONG avant le Qatar : informer, mobiliser, questionner et essayer d’obtenir des avancées sur les différents sujets.

Il y a une forme d’atonie générale. Voir la double désignation par acclamation par visioconférence des Mondiaux masculins 2030 et 2034 — 2030 sur deux continents et dans cinq pays, 2034 en Arabie Saoudite — passer comme une lettre à la poste… J’ai été stupéfaite.

Carole Gomez

Chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) en géopolitique du sport.

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