Édition du 10 septembre 2019

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Planète

Deep Green Resistance, la violence contre la destruction de la nature

Fondé en 2011, Deep Green Resistance porte la voix et la pensée de Derrick Jensen. Le livre « DGR. Un mouvement pour sauver la planète » dresse un tableau du désastre en cours et appelle à l’action selon des modalités écartant la non-violence et le pacifisme.

Tiré de Reporterre.

Il faut lire sérieusement ce que dit et veut la « deep ecology ». Car, dans les années à venir, ce sont les militants de cette écologie profonde qui pourraient donner le ton des luttes — même si les gouvernements seront sans doute peu sensibles à leurs arguments, et sauront se défendre contre leurs actions les plus violentes. Dans la nébuleuse des groupes et sous-groupes de « Fundis » [1], DGR (Deep Green Resistance) se veut le plus radical. Cette organisation, fondée en 2011, est le porte-voix de la pensée d’un Californien, Derrick Jensen, né en 1960, qui a dans un précédent livre (Endgame) étudié la non-violence et le pacifisme dans l’histoire, pour conclure que ces moyens étaient inadaptés pour stopper la destruction de la planète. On pourrait objecter que la non-violence a eu raison du colonialisme britannique en Inde et a largement contribué à la chute du bloc soviétique, mais passons.

Le nouveau livre de Jensen, écrit en grande partie par ses proches collaborateurs, Lierre Keith et Aric McBay, se veut à la fois un tableau du désastre en cours et surtout un appel à l’action. Comment ne pas être d’accord avec les auteurs quand ils rappellent quelques faits gravissimes, par exemple sur l’épuisement des sols (« Il faut 100 ans pour que se reconstituent quelques centimètres de terre arable. ») Mais doit-on pour autant accepter leur postulat, qu’on pourrait résumer par :Résoudre problème par problème ou construire des alternatives est inefficace ?
« Que le monde aille à sa perte, c’est la seule solution »

Car, pour Jensen et ses compagnons, il est temps de se débarrasser du concept d’environnement, qui est inadapté, et du mot « durable », qui est vide de sens. Notre espèce est « intrinsèquement meurtrière » et 200 espèces animales disparaissent chaque jour, affirment-ils. Leur critique va donc au-delà du capitalisme, et vise la civilisation elle-même. Cette civilisation, mondialisée, mécanisée, urbaine, hiérarchisée et militarisée « transforme des communautés entières d’êtres vivants en marchandises et en zones mortes ». Pour eux, plus de fuite possible, ni en cultivant son jardin bio ni en allant en Nouvelle-Zélande ou sur Mars. Inutile même de promouvoir les énergies renouvelables, « qui ne permettront jamais de remplacer les combustibles fossiles ». Impossible donc de parler de « développement vert ». Quant à prôner la décroissance, cela ne suffit pas. Tout cela fait penser à la romancière Marguerite Duras qui disait : « Que le monde aille à sa perte, c’est la seule solution. »

Dans cet état d’esprit, l’organisation DGR propose un changement complet de stratégie dans l’action et un changement de paradigme dans la réflexion. Inutile d’organiser des manifestations ou des actions symboliques, il faut se confronter au pouvoir. Et pas de n’importe quelle manière : les obstructions et occupations de lieux stratégiques ne sont pas conseillées, car les forces publiques peuvent facilement circonvenir les militants et les réprimer. Restent donc trois autres moyens : la récupération et l’expropriation (ce que font les sans-terre au Brésil), la violence contre les personnes et la destruction de matériel. DGR propose donc pour lancer la riposte de cibler les infrastructures stratégiques et les « fragilités du système », par exemple les centrales nucléaires ou les lignes haute tension qui peuvent jeter toute une population dans le noir. À propos des violences aux personnes, le livre reste assez évasif, soulignant néanmoins que « le but de la résistance violente n’est ni dans la violence ni dans la vengeance : son but consiste à atrophier la capacité des puissants de recourir à davantage de violence ».
« L’avenir ne peut pas être connu »

Bien entendu, tous les militants ne sont pas appelés à saboter les outils de la civilisation honnie. Certains peuvent être « à l’arrière » et s’occuper des tâches de propagande, de relais, etc. L’important est néanmoins « d’interposer nos corps et nos vies entre le système industriel et le vivant ». Car, ajoute Jensen, « la vie de la planète vaut plus que votre vie et que la mienne ». Que le combat écologiste ne soit pas une partie de plaisir, on en a eu une preuve récemment : 207 activistes écologistes ont perdu la vie en 2017 pour une cause environnementale, au Congo, aux Philippines, au Brésil en Tanzanie et ailleurs.

Si on parle un instant de stratégie, on peut mettre en doute celle de DGR : affirmer en même temps que les militants ne sont pas nombreux, que la mutation vers une autre civilisation ne sera pas volontaire, que la violence et le sabotage sont donc nécessaires — et dans le même temps affirmer qu’une démocratie directe est possible, en vue d’une prise de pouvoir et d’un changement de civilisation, tout cela ne relève-t-il pas d’un vœu pieux ? Quand on demande à Jensen à la fin du volume comment être utile pour « précipiter l’effondrement de la civilisation » sans perdre son temps, le théoricien répond d’abord que « l’avenir ne peut pas être connu » et qu’une action, aussi minime soit-elle, peut avoir des effets insoupçonnés. Il retrouve là, sous une autre forme, le pari pascalien, qui est en effet toujours d’actualité : que cet avenir vert et radieux existe ou non (Pascal disait : que Dieu existe ou non), vous avez tout intérêt à y croire et rien à perdre à agir en conséquence. Reste seulement à choisir ses armes — mais celles proposées par DGR, trop radicales, ne pourront pas trouver l’adhésion de tous, loin de là.


Deep Green Resistance : Un mouvement pour sauver la planète (vol. 1, de Derrick Jensen, Lierre Keith et Aric McBay, éditions Libres, 350 p.

Philippe Thureau-Dangin

Auteur pour Reporterre.

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