(Ce texte a d’abord été publié dans l’édition de juin du journal Ski-se-Dit.)
Ce n’est que plus tard, une fois adulte, en m’impliquant dans un centre de ressources sur la paix et l’environnement, que j’ai mieux pris conscience des problèmes de pollution et plus généralement de la crise écologique qui se pointait à l’horizon. Nous étions un groupe au sein du centre de ressources qui s’occupait chaque semaine de promouvoir un organisme lié à la paix, à la justice ou à l’environnement dans l’Outaouais et la région d’Ottawa. Nous invitions les citoyens, avec nos moyens plutôt limités, à venir assister à la présentation d’un de ces organismes à des fins de conscientisation et d’éventuelle implication dans l’une ou l’autre de ces causes.
Je ne sais plus de quel organisme il s’agissait ce samedi-là, mais c’était un organisme lié à l’environnement. Le présentateur était dans les quarante ou cinquante ans ; il portait la barbe et il me semble encore parfois me rappeler son visage. Ce dont je me rappelle particulièrement, c’est la clarté de son exposé et la virulence de ses propos à la fin de la présentation. Je peux presque le citer de mémoire, encore aujourd’hui : « Nous fonçons dans un mur, de plus en plus vite, et nous avons de moins en moins de temps pour nous arrêter ! » Ce fut un choc et une prise de conscience pour le jeune homme que j’étais encore !
C’était il y a environ trente-cinq ans. Avant que l’on ne commence à prendre timidement conscience de la gravité de la situation au niveau international avec le timide protocole de Kyoto sur les changements climatiques en 1995. Avant, somme toute, que la question des changements climatiques et des nombreuses autres atteintes à l’environnement ne commencent à prendre timidement place dans nos journaux, à la radio et à la télévision. Personne alors, surtout parmi les plus jeunes, n’entrevoyait la situation angoissante dans laquelle nous nous retrouverions quelque part en 2026.
L’écoanxiété
Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur notre planète et les sentiments d’impuissance qui en découlent sont des réalités trop oubliées pour les jeunes générations. S’ajoutent à cela, en contribuant aux problèmes environnementaux, la recrudescence de l’esprit belliciste et des budgets militaires, un peu partout dans le monde, dictés par le gouvernement d’extrême droite des États-Unis, avec les risques immenses qu’ils font peser sur l’humanité.
L’angoisse que nous éprouvons devant de telles réalités est une réaction normale et saine, que même les climatonégationnistes ne pourront occulter qu’un temps. La réaction tout indiquée, face à cette angoisse, est d’agir. Je l’ai mentionné et répété à plusieurs reprises dans mes précédentes chroniques, mais c’est ce que nous avons de mieux à faire, pour nous-mêmes et pour l’environnement. Le pire, et c’est ce qui guette à moyen terme plusieurs jeunes, c’est de sombrer dans la solastalgie, cette détresse psychologique et existentielle provoquée par la perte de réconfort et de points de repères connus provoqués par les changements climatiques et la crise écologique.
Bien plus que l’inaction de nos élites politiques inféodées aux pouvoirs économiques des multinationales et des banques, c’est notre sentiment d’impuissance qui nous angoisse. Sans en être conscients, nous sommes en fait difficilement capables de sortir du cercle de pensée dans lequel nous enferme le discours ambiant. Et c’est en sortant de ce système de pensée étouffant, qui tend à nous réduire à l’insignifiance, et nous tenir à l’écart, et en agissant, que nous pourrons le mieux contrer cette angoisse.
Comment agir ?
Je crois qu’il faut d’abord aborder les questions environnementales avec l’idée que nous ne sommes pas seuls à vouloir changer les choses. Les enquêtes les plus récentes nous indiquent qu’entre 70 et 80 % de la population mondiale est pleinement consciente de la crise écologique en cours et qu’elle est donc, à divers degrés, inquiète quant à l’avenir. Il y a nous, bien sûr, mais il y a aussi les autres.
S’il est essentiel de s’informer, il l’est donc aussi de créer des liens, de rencontrer d’autres gens qui luttent en faveur d’un monde plus écologique, plus juste, et d’unir nos forces aux leurs, de partager avec eux nos joies aussi, nos triomphes, nos combats. Rien n’est plus stimulant et ne saurait mieux contrer nos angoisses et nos sentiments d’isolement et d’impuissance, que la présence de l’autre, que la lutte en commun, que les amitiés et le réseautage en vue de quelque chose d’aussi édifiant que notre bien-être collectif, et notre survie et la survie d’une foule d’autres êtres vivants sur la planète.
Les écueils sont cependant nombreux quand vient le temps d’agir en faveur de causes progressistes, que ce soit pour l’environnement, ou encore pour la justice sociale, la lutte à la pauvreté, le logement abordable ou d’autres encore. Il est important de savoir les reconnaître et de les éviter pour que nos efforts et nos espoirs ne soient pas brisés.
J’aborderai ici quatre de ces écueils.
L’instrumentalisation – Plusieurs groupes d’intérêt, avec leurs alliés objectifs, sont bien sûr réfractaires aux mesures qu’il convient de mettre en place pour faire face aux problèmes environnementaux. On pense d’abord aux entreprises pétrolières, extractivistes et numériques, mais également à toutes celles et à toutes les personnes qui tirent profit de la croissance sans fin du capital – croissance en fin de compte responsable de la destruction de l’environnement. De par leur pouvoir économique, il est par exemple facile aux multinationales et aux riches, avec leur fondations et par d’autres moyens, de neutraliser les efforts de groupes ou d’organismes liés à l’environnement, ce qui a pour effet d’une part d’améliorer grandement leur image publique, et d’autre part de réduire au silence ou presque ces groupes ou organismes en établissant à leur endroit un rapport de dépendance. La Fondation Bill-et-Melinda-Gates est un évident exemple d’une multinationale ayant réduit au silence ou à des demi-mesures nombre d’organismes et de groupes liés à l’environnement ou à d’autres causes progressistes.
Les porte-étandards – De nombreux organismes ou groupes voués à l’environnement ou à d’autres causes progressistes ont pris l’habitude de se choisir des personnalités publiques ou artistiques comme porte-parles pour leur groupe ou organisme. La raison qu’ils en donnent est qu’ils leur offrent beaucoup plus de visibilité dans les médias et auprès de la population. Outre que cette approche est en parfaite contradiction avec l’esprit de corps, d’égalité et d’entraide qui devrait exister au sein de tout organisme progressiste viable, elle concentre finalement les pouvoirs de tous les membres du groupe entre les mains d’une personnalité qui peut en détourner certains objectifs pour préserver ou améliorer son image publique.
Les fausses solutions – Les fausses solutions promues par les grandes entreprises et multinationales des énergies fossiles et extractivistes et leurs alliés pour continuer l’exploitation sans fin du pétrole et d’autres matières polluantes reçoivent, on s’en doute, une oreille attentive des pouvoirs publics. On compte parmi celles-ci : la géo-ingénierie, un ensemble de projets visant à manipuler le climat à grande échelle (ensemencement de nuages, miroirs spatiaux, etc.), qui comportent des risques immenses et imprévisibles ; la capture et le stockage du carbone, pour poursuivre l’extraction des énergies fossiles, technologie coûteuse énergivore et donc elle-même polluante ; le recyclage du plastique à base de pétrole ; et de nombreuses autres encore, parmi lesquelles on devrait bien sûr inclure l’énergie nucléaire. Il importe de s’informer et de rejeter toutes ces fausses solutions qui font elles-mêmes partie du problème.
Les demi-mesures – Il en est des demi-mesures en environnement comme des demi-vérités : elles ne sont que des mensonges ! Nous le savons pourtant, nous ne pouvons en même temps adopter des mesures et des politiques environnementales et préserver des modes de vie consuméristes et polluants. Le passage d’une source d’énergie à une autre, même moins polluante, n’est par exemple qu’une demi-mesure quand il convient de limiter notre consommation d’énergies et de produits et d’appareils de toutes sortes également énergivores et polluants. Les seules mesures qui s’imposent en matière d’environnement, dans l’état actuel des choses, sont des mesures de décroissance globale de la consommation. Nous devons pour se faire sortir du capitalisme, de la croissance sans fin et sans buts du capital.
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