Édition du 22 novembre 2022

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États-Unis

Drapeau arc-en-ciel contre étendard noir

Alors que le djihadisme veut éradiquer l’homosexualité et que la droite extrême cherche à embrigader la communauté LGBT dans sa croisade contre l’islam, comment éviter de dresser les minorités les unes contre les autres, et ne pas définitivement enterrer les coalitions arc-en-ciel qui ont irrigué plusieurs moments de l’histoire américaine ?

13 juin 2016 | tiré de mediapart.fr

Le massacre d’Orlando n’est ni un énième drame de la libre circulation des armes aux États-Unis, ni même seulement la tuerie la plus meurtrière de l’histoire de ce pays. Elle constitue une attaque inédite contre un lieu emblématique de la communauté LGBT, que la presse et les responsables français ont du mal à nommer comme tel. Alors qu’une telle tuerie exige pourtant une réponse politique adéquate, si l’on veut que les minorités puissent constituer un levier de cette réponse, et ne se trouvent pas instrumentalisées de façon délétère.

Que l’idéologie djihadiste cible les homosexuel(le)s n’est ni surprenant ni nouveau. On se souvient notamment de ces images d’hommes projetés du haut d’immeubles, en Syrie ou en Irak, comme à Ninive le 3 juin 2015, lorsque l’organisation de l’État islamique (EI) avait mis en scène l’exécution publique de trois hommes punis en « application du châtiment de ceux qui ont commis des actes d’homosexualité ». Dans l’édition de février 2015 de son magazine de propagande, Dabiq, l’EI consacrait un papier intitulé « Freiner la déviance sexuelle », illustré par l’exécution d’un homme jeté d’un immeuble, opposant l’islam à un Occident plongé, depuis 50 ans et la révolution sexuelle, dans une « spirale descendante de déviance et d’immoralité sexuelles ». Ceci sans aucun souci des pratiques homosexuelles réelles du monde musulman, contemporaines ou historiques, illustrées notamment par les vers du poète médiéval Abu Nuwas célébrant l’amour entre garçons…

Prendre la mesure de ce qui s’est déroulé au Pulse dans la nuit de samedi à dimanche dernier suppose de saisir la façon dont le djihadisme contemporain sait parfaitement comment cliver et miner les sociétés qu’il attaque. Une fois le temps du deuil écoulé, il faudra en effet résister aux tentations d’enrôler les gays et les minorités sexuelles dans un dénigrement des musulmans et de l’islam en général, en dépit de ce terrorisme qui se réclame de la religion et de ce qu’elle peut avoir d’homophobe. Comme l’écrivait dès le lendemain de la tuerie d’Orlando Didier Lestrade, fondateur d’Act Up Paris, « la pire conséquence de la tuerie qui a fait au moins 50 morts serait une manipulation de la question gay par les droites extrêmes ».

En effet, s’il a toujours existé des homosexuel(le)s de droite, d’extrême droite ou xénophobes, toute une partie de l’extrême droite se pare, désormais et contre son habitude, de la défense des droits des homosexuels ou des femmes, pour attaquer l’islam et les musulmans. Pour Jérôme Jamin, professeur de sciences politiques à l’université de Liège, ce discours s’appuie en réalité sur une manipulation consistant à « emprunter un discours raciste sous couvert du droit bien légitime à la critique des religions ». Une récupération que la tuerie d’Orlando risque d’accentuer.

Ce basculement n’est pas propre aux États-Unis. En Europe, il a été inauguré aux Pays-Bas, avant son assassinat, par Pim Fortuyn, ouvertement gay et opposé à l’immigration arabe, puis prolongé dans ce même pays par Geert Wilders et son Parti de la liberté (voir notre article à ce sujet). Celui-ci a servi de modèle à l’entreprise de “dédiabolisation” entreprise par Marine Le Pen, qui pouvait affirmer, dans un discours prononcé à Lyon en décembre 2010 : « J’entends de plus en plus des témoignages sur le fait que, dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif… » Pour cette extrême droite soucieuse d’offrir un visage plus présentable à ces électeurs, l’abandon d’un discours ouvertement anti-arabe passe par une stigmatisation de l’islam construite à partir d’un souci affiché pour d’autres minorités.

Comme le montrait le chercheur Sylvain Crépon, dans un chapitre de son livre Les Faux-semblants du Front national, on peut désormais parler, en France, d’un « nationalisme sexuel ». « Si la tolérance en matière de mœurs a indéniablement progressé au FN, comme dans le reste de la société, celle-ci sert désormais une logique nationaliste qui érige une barrière hermétique entre les immigrés et leurs descendants et les autochtones », démontrait-il. C’est en ce sens que nombre de nouveaux dirigeants, cadres ou militants frontistes « ne cessent de stigmatiser l’attitude supposée intrinsèquement sexiste ou homophobe des populations originaires de pays musulmans ».

Pierre Zaoui, maître de conférences en philosophie à l’université Paris-VII, et Lise Wajeman, maître de conférences en littérature, dénonçaient alors, dans un texte coécrit pour la revue Vacarme, cette « OPA sur les juifs, les femmes et les gays » en constatant que « la droite joue en fait une politique du minoritaire clivante, prétendant défendre certaines minorités, tout en atomisant en fait les possibilités d’être ensemble, par une segmentarisation continuelle des populations. Au lieu de faire du citoyen abstrait une figure aimable dans laquelle n’importe qui puisse se glisser, la droite en fait un espace inhabitable, si ce n’est pour celui qui habite déjà là depuis longtemps ».

Aux États-Unis, cette tentative d’enrôlement des homosexuel(le)s dans le dénigrement des minorités musulmanes date de l’après-11-Septembre et était désignée comme de l’« homonationalisme », dans un article qui avait connu un fort retentissement, par Jasbir K. Puar, professeur au département de Women’s and Gender Studies de l’université de Rutgers. Elle y montrait comment l’idéologie du « choc des civilisations » s’était combinée à un « choc des sexualités », censé opposer un monde occidental tolérant et libéral à un monde musulman sexiste et homophobe.

À cette stratégie des droites extrêmes occidentales répond la stratégie de Daech. L’assassin présumé Omar Mateen était viscéralement homophobe, mais son geste ne peut être lu comme la simple expression d’une haine personnelle contre les différences sexuelles. Quand le père du tueur affirme, sur la chaîne NBC, que son fils avait été très énervé après avoir vu deux hommes s’embrasser dans la rue à Miami devant son fils de 3 ans, il néglige le fait que le jeune Américain d’origine afghane inscrit son geste dans le projet de l’État islamique de durcir, en Occident, le rejet de l’islam, pour pousser les musulmans au départ vers le califat et accélérer son désir d’apocalypse passant par l’affrontement de la coalition des croisés avec les armées musulmanes. La violence structurelle envers les homosexuels du djihadisme est bien sûr idéologique – puisqu’elle vient d’une lecture littérale et rétrograde des textes sacrés, d’ailleurs partagée par d’autres religions – mais aussi stratégique, parce qu’elle permet à l’EI de prolonger la guerre des civilisations dont il fait son miel politique et sa force de recrutement.

L’organisation de l’État islamique a, en effet, comme projet central l’« extinction de la zone grise », à savoir tous ceux qui refusent de voir le monde en noir et blanc, comme l’a théorisé sa revue de propagande Dabiq, dans ce même numéro de février 2015 où elle s’en prenait à l’homosexualité analysée comme une déviance occidentale. L’article cite Oussama Ben Laden, selon lequel « le monde est aujourd’hui divisé en deux camps. Bush a dit la vérité quand il a expliqué : “Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes.« Soit vous êtes avec les croisés, soit vous êtes avec l’islam. »

Comme l’expliquait Pierre-Jean Luizard dans un entretien accordé à Mediapart au lendemain des attaques du 13 novembre : « Dans les quartiers attaqués, on peut voir des jeunes, cigarette et verre de vin à la main, sociabiliser avec ceux qui vont à la mosquée rigoriste du quartier. C’est cela que l’EI veut briser, en poussant la société française au repli identitaire et à la peur de l’autre, en suscitant des réactions irrationnelles où l’explication et la réflexion n’ont plus leur place, pour aboutir à ce qu’ils ont réussi à faire au Moyen-Orient : que chacun considère l’autre non plus en fonction de ce qu’il pense et de ce qu’il est, mais en fonction de son appartenance communautaire. »

L’EI s’accommoderait sans doute parfaitement de l’arrivée au pouvoir dans les pays occidentaux de droites extrêmes ou extrémisées, hostiles à l’islam, qu’elles aient les traits de Donald Trump ou de Marine Le Pen, parce que, si les registres ne sont évidemment pas les mêmes, une vision binaire et identitaire du monde irrigue aussi bien le djihadisme que les droites extrémisées d’Occident. Dans l’interview exclusive qu’il a accordée voilà quelques semaines, après avoir fait croire à sa mort, au magazine Complément d’Enquête, le djihadiste niçois d’origine sénégalaise Omar Diaby, apportait ainsi son inattendu soutien à la présidente du Front national qui « est une femme, d’accord, qui est on peut dire raciste, mais au moins elle défend les vraies valeurs de la France ».

Face à ce projet d’homogénéisation et de séparation des camps porté par l’étendard noir de l’État islamique, il est nécessaire d’opposer non pas le raidissement identitaire ou le drapeau national, qu’il soit tricolore ou à étoiles, mais le drapeau arc-en-ciel. Celui-ci est à voir non seulement comme le symbole de la communauté gay, popularisé en novembre 1978 à l’occasion de la marche organisée à la suite de l’assassinat de Harvey Milk, le premier élu ouvertement gay de San Francisco, mais aussi comme le drapeau emblématique d’une coalition des minorités ayant structuré plusieurs luttes émancipatrices de l’histoire américaine. Au moment où une telle tuerie risque de monter les communautés les unes contre les autres, tout en redonnant du souffle aux discours va-t-en-guerre, il faut pouvoir mobiliser la mémoire d’une politique des minorités qui cherche les alliances plutôt que de durcir les différences.

C’est ce qu’avait par exemple montré l’anthropologue Nicole Lapierre, dans Causes communes. Des Juifs et des Noirs, en analysant les combats partagés par deux communautés souvent opposées l’une à l’autre. C’est aussi l’idée d’une « Rainbow Coalition » introduite sur la scène nationale par Jesse Jackson lors de ses candidatures aux élections primaires du Parti démocrate en 1984 et en 1988. Ou encore, dans une autre mesure, cette alliance électorale entre les populations blanches libérales, les populations noires, les populations d’origine immigrée, notamment latinos, et certaines populations pauvres qui avaient contribué à la victoire de Barack Obama.

Le Pulse n’était pas seulement une boîte de nuit LGBT. C’était une boîte de nuit gay qui organisait des soirées latinos, comme celle qui se tenait dans la nuit de samedi dernier. Et la première liste des victimes montre, à travers les métiers exercés par celles et ceux qui sont tombés sous les balles d’Omar Mateen, que la “nuit LGBT” peut encore offrir une diversité sociale et ethnique que l’on ne retrouve pas dans la plupart des clubs branchés des grandes métropoles mondialisées.

La composition du public du Pulse rappelle ainsi qu’il peut se former des communautés fortes qui ne soient pas fondées sur des essences et des identités fermées, mais sur des pratiques partagées (en l’occurrence festives et militantes) et des identités ouvertes à l’altérité sexuelle, sociale ou ethnique. Une réalité qui désamorce l’idée qu’une communauté doive nécessairement être homogène et en opposition à d’autres pour exister, et que le repli communautariste est souvent autant le résultat de processus endogènes qu’une réaction à des peurs et des menaces.

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