Édition du 15 octobre 2019

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Europe

Espagne : à quoi jouent Podemos et les socialistes ?

Trois ans que les gouvernements espagnols tombent les uns après les autres. Quatre mois que la gauche cherche une solution à cette question : une coalition PSOE/Podemos ou pas ?

Tiré de Regards.fr

Héloïse Nez est maître de conférence en sociologie à l’Université de Tours. En 2015, elle publie Podemos, de l’indignation aux élections.

Regards. Depuis 2015, les Espagnols se sont rendus trois fois aux urnes pour des élections générales (l’équivalent des législatives), n’offrant jamais de majorité absolue à aucun parti. Et à chaque fois, les fragiles coalitions de droite ou de gauche ont fini par tomber. L’Espagne est-elle devenue ingouvernable ?

Héloïse Nez. Une des grandes différences du système politique espagnol par rapport au français, c’est qu’il n’y a pas de second tour. Depuis le retour de la démocratie, deux grands partis alternaient au pouvoir, le PP à droite et le PSOE à gauche, soit en ayant obtenu la majorité absolue soit en faisant alliance avec un petit parti nationaliste. Depuis 2014, de nouveaux partis ont émergé – Ciudadanos, Podemos, Vox – et plus aucun parti n’arrive à avoir de majorité absolue. Cela suppose de faire des alliances pour gouverner, et c’est là que le bât blesse, car ces alliances sont devenues plus difficiles, notamment parce que ces nouveaux partis ont émergé pour contester le bipartisme.

Les dernières élections générales ont eu lieu en avril dernier. Depuis, le socialiste Pedro Sanchez n’arrive pas à former un gouvernement. Il a jusqu’au 23 septembre pour être investi, faute de quoi de nouvelles élections seront organisées. Que se passe-t-il ?

Si on regarde le panorama politique qui est sorti des urnes en avril, les socialistes sont arrivés en tête, sans possibilité de gouverner seuls. Il leur faudrait donc le soutien de Podemos et l’abstention des nationalistes basques (PNV) et de la gauche indépendantiste catalane ERC (abstention que ces derniers sont prêts à lui accorder). De leur côté, les « trois droites » – le PP, Ciudadanos et Vox – n’ont pas les moyens de former une majorité. Pourquoi ça coince à gauche ? D’abord parce qu’en mai, il y avait des élections municipales, régionales et européennes, et que le chef de file des socialistes Pedro Sanchez ne voulait pas trop se mouiller avant. Ensuite, la difficulté est venue principalement des alliances possibles. Le PSOE aurait pu gouverner avec Ciudadanos, et c’était probablement la préférence des socialistes, mais Ciudadanos a grandement changé sa stratégie politique pour s’ancrer vraiment à droite. La deuxième option, c’était l’alliance avec Podemos, alliance qui ne se fait pas. La stratégie du PSOE, c’est d’avoir un gouvernement socialiste avec un appui extérieur de Podemos sur un accord programmatique (un peu comme au Portugal). Mais Podemos demande un gouvernement de coalition, en disant que la voix portugaise avait déjà été tentée avant les élections d’avril et que ça n’avait pas fonctionné. Podemos met en avant le fait que s’ils n’entrent pas au gouvernement, ils ne pourront pas avoir d’impact sur la politique. Il ne faut pas oublier que Podemos s’est créé pour gouverner, pas pour être une sorte de partenaire annexe du PSOE comme furent les communistes d’Izquierda Unida pendant longtemps. Il y a aussi une question de légitimité qui se joue-là. Sauf surprise, je ne vois pas comment la situation pourrait évoluer. Les deux partis négocient, mais on s’oriente plutôt vers de nouvelles élections.

« Pedro Sanchez montre qu’il n’est pas capable de faire les alliances nécessaires à son investiture et Podemos montre qu’il n’est pas capable de négocier avec le PSOE, ni d’avoir une influence sur les socialistes. »

Podemos n’aurait-il pas intérêt à ne pas entrer au gouvernement, tout en étant un partenaire des socialistes au niveau parlementaire, afin de ne pas finir comptable de l’échec de cette hypothétique coalition ?

Depuis avril, le gros enjeu, c’est la « batalla del relato », la bataille du récit, pour savoir qui sera responsable de l’échec des négociations. Les deux partis font beaucoup de communication pour essayer de gagner cette bataille. Ce qui est sûr, c’est que cette situation est très décevante pour tous les électeurs qui souhaitaient un gouvernement progressiste. Pedro Sanchez montre qu’il n’est pas capable de faire les alliances nécessaires à son investiture et Podemos montre qu’il n’est pas capable de négocier avec le PSOE, ni d’avoir une influence sur les socialistes. Si on regarde les sondages, Podemos perdrait plus de voix que le PSOE, mais les deux vont sortir affaiblis. Ce qui se dessine, c’est que beaucoup de gens s’abstiennent aux prochaines élections, et ce sera probablement leurs électeurs.

La crise de gouvernabilité de l’Espagne a surtout permis l’essor de l’extrême droite, après celui de Ciudadanos et de Podemos. La Constitution espagnole de 1978 est-elle dépassée en dehors du bipartisme ?

Si on regarde la situation italienne, on voit des partis très différents réussir à faire un gouvernement de coalition sur un accord programmatique, comme le M5S et le Parti démocrate. En Espagne, le PSOE et Podemos n’y arrivent pas. Certes, il y a des différences importantes entre les deux partis, mais si on regarde la proposition programmatique faite par les socialistes, il y a quand même des points sur lesquels ils sont d’accord. Aussi, le fait que les socialistes exigent un gouvernement en solitaire, alors même qu’ils n’ont pas la majorité absolue, c’est un peu en décalage par rapport au panorama politique actuel. Est-ce que c‘est la constitution qui n’est pas adaptée ou bien est-ce que ce sont les acteurs politiques qui ne se sont pas adaptés à la nouvelle configuration politique ? Les « indignés » avaient remis en cause cette scène politique, mais il n’y a pas eu de rupture totale avec le bipartisme : le PSOE et le PP restent les deux premiers partis. Du coup, on arrive dans un entre-deux avec des acteurs qui ne bougent pas.

L’échec de la gauche peut-elle amener la droite, voire l’extrême droite, à prendre le pouvoir ?

Les sondages indiquent à peu près les mêmes équilibres en cas de nouvelles élections, avec plus d’abstention. Mais oui, il y a une possibilité que la droite gouverne. Pour le coup, les trois partis de droite n’auront pas de problème à faire des coalitions ensemble. Dans presque tous les gouvernements régionaux et municipaux, ils en ont fait, avec Vox sans problème. Les sondages indiquent plutôt une perte de voix de l’extrême droite, donc il est sûr qu’ils n’arriveront pas au pouvoir comme force majoritaire. Mais ils ont déjà réussi à imprégner de leurs idées le reste de la droite, sur les violences machistes par exemple. Quoi qu’il en soit, une victoire de la droite (des droites) serait vraiment un échec de la gauche.

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Héloïse Nez

Héloïse Nez est maître de conférence en sociologie à l’Université de Tours. En 2015, elle publie Podemos, de l’indignation aux élections.

Loïc Le Clerc

Auteur pour la revue Regards (France).

http://www.regards.fr/

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