Édition du 18 juin 2019

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Europe

Espagne, nouvelle étape de la crise de la social-démocratie européenne

La décision du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de permette à la droite réactionnaire et néolibérale du Parti populaire (PP) de former un gouvernement est un évènement majeur qui dépasse largement les frontières de l’Espagne. Elle est un nouveau signe de la crise profonde de la social-démocratie européenne.

Tiré du blogue de l’auteur.

La décision du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de permette à la droite réactionnaire et néolibérale du Parti populaire (PP) de former un gouvernement est un évènement majeur qui dépasse largement les frontières de l’Espagne. Elle est un nouveau signe de la crise profonde de la social-démocratie européenne. Cette crise renvoie certes d’abord à des caractéristiques nationales avec le poids de la question catalane, le refus d’un référendum en Catalogne par la majorité des responsables du PSOE ayant joué un rôle important dans la décision de soutenir le PP.

Mais la crise touche toute la social-démocratie européenne. Le Pasok grec a quasiment disparu du champ politique. Le SPD allemand est englué dans la « grande coalition » avec la CDU-CSU et semble devenu une simple force d’appoint incapable de proposer une alternative aux conservateurs, refusant toute alliance avec Die Linke. Le Labour, malgré la victoire de son leader Jeremy Corbyn lors de l’élection interne, semble au bord de la scission, partagé entre une aile néoblairiste dominante parmi les parlementaires et une base voulant en finir avec l’orientation néolibérale antérieure. Quant au PS français, nul ne sait ce qu’il va devenir après la calamiteuse présidence Hollande et la débâcle annoncée de la future élection présidentielle. La social-démocratie, naguère flamboyante, semble se désagréger.

La raison en est simple : la social-démocratie n’a plus aucun projet politique qui lui soit propre. Elle visait historiquement à établir un compromis entre le travail et le capital et à limiter l’emprise de ce dernier sur le monde du travail et sur la société. Le projet social-démocrate supposait donc un certain degré d’affrontement avec la logique capitaliste, avec comme objectif de borner l’activité du capital. D’où, par exemple la promotion des services publics ou de la protection sociale, et plus globalement la mise en place de l’État social. La social-démocratie a été donc historiquement antilibérale même si, in fine, elle accepte le capitalisme.

La conversion dans les années 1980 de la social-démocratie au social-libéralisme change du tout au tout la situation. Ce dernier ne vise pas à bâtir un compromis entre le travail et le capital. Il s’agit au contraire pour lui d’accompagner, voire d’anticiper, les transformations du capitalisme globalisé. Les sociaux-libéraux partagent avec les néolibéraux un certain nombre d’idées fondamentales, comme la croyance en l’efficience des marchés financiers, la nécessité de baisser le coût du travail ou encore le poids toujours trop élevé des prélèvements obligatoires… En période « normale », ils essayent de pratiquer un aménagement social du néolibéralisme et cherchent à en atténuer un peu les conséquences sans le remettre en cause. En période de crise, ils appliquent sans hésiter des politiques d’austérité drastique et se convertissent au néolibéralisme. Ce sont ainsi des partis sociaux-démocrates qui, après la crise financière de 2008, ont appliqué des politiques d’austérité d’une ampleur inouïe en Grèce, en Espagne et au Portugal, entrainant une régression sociale sans précédent… avant de laisser la place à la droite. L’espace politique de la social-démocratie s’est donc réduit progressivement, ce d’autant plus qu’après avoir adopté les thèses néolibérales, ces partis se convertissent progressivement au discours sécuritaire et néoconservateur de la droite. On a pu ainsi voir des dirigeants du SPD critiquer Angela Merkel pour avoir accepté de recueillir les réfugiés et l’on se souvient des déclarations indignes de Manuel Valls sur le sujet. 

Cette situation nourrit une crise larvée au sein des partis sociaux-démocrates. Le cas espagnol est la dernière en date. Pris en tenaille entre le PP et Podemos, la majorité du PSOE a choisi le suicide politique plutôt qu’une alliance à gauche. Ce choix s’est fait dans la douleur. Un putsch interne a d’abord éliminé le secrétaire général Pedro Sanchez, partisan d’une autre orientation. L’appareil du parti, emmené par l’ancien Premier ministre Felipe Gonzales, a imposé, lors d’une réunion du Comité fédéral le 23 octobre, l’abstention au moment du vote d’investiture du gouvernement Rajoy, permettant à ce dernier de former un gouvernement minoritaire. Le parti apparaît ainsi profondément divisé puisque, lors de cette réunion, il y a eu 96 voix contre et seulement 139 pour.

Le cas espagnol représente une nouvelle étape de la décomposition de la social-démocratie européenne. Des ruptures ne sont d’ailleurs pas impossibles comme le montre le choix du PS portugais de s’allier avec la gauche radicale. Le succès de Jeremy Corbyn au sein du parti travailliste confirme que rien n’est figé. Or ce parti a non seulement mené la même politique économique et sociale que la droite, mais a théorisé sa conversion au néolibéralisme. Que cette orientation soit rejetée là où elle est née est significatif de la situation actuelle. Les voies de la recomposition politique et de la refondation d’une force d’émancipation peuvent prendre des chemins inattendus.

Pierre Khalfa

co-président de la fondation Copernic

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