Édition du 22 juin 2021

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États-Unis

Etats-Unis. « Automatisation de la guerre spatiale »

Un laboratoire de R&D sur les opérations de combat dans l’espace (Space Warfighting Operations R&D) – dont l’acronyme est SWORD – « travaillera dans le domaine de l’autonomie afin de permettre aux systèmes spatiaux de détecter et de répondre plus rapidement automatiquement aux menaces qu’un opérateur humain ne pourrait le faire », a déclaré, le mois dernier, le colonel Eric Felt lors de l’inauguration du SWORD.

A l’encontre
13 juin 2021

Par Karl Grossman

Le laboratoire, situé à Albuquerque (Nouveau-Mexique), est une branche de la nouvelle U.S. Space Force and U.S. Air Force. Le colonel Eric Felt dirige la « Direction des véhicules spatiaux » du laboratoire. Il a fait ces commentaires dans ce qui a été décrit comme un « discours programme » lors d’une « cérémonie d’inauguration ».

L’installation, d’une valeur de 12,8 millions de dollars, « est dédiée à la recherche et au développement de la technologie militaire spatiale », note executivegov.com, un site qui rend compte des activités du gouvernement des Etats-Unis.

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La déclaration de Felt sur le développement par le laboratoire de l’« autonomie » dans la guerre spatiale a suscité une vive réaction parmi les militants pacifistes.

« L’automatisation de la guerre, c’est-à-dire l’abandon du contrôle humain qui passe aux ordinateurs et à l’intelligence artificielle, est effrayante et ne semble pas susciter l’intérêt de nos soi-disant élus, qui ne pensent qu’à mendier des fonds pour la guerre en se mettant à genoux », a protesté Bruce Gagnon, coordinateur du Réseau mondial contre les armes et la puissance nucléaire dans l’espace (Global Network Against Weapons & Nuclear Power in Space). « Le projet de guerre impériale des Etats-Unis, qui s’avance maintenant tête baissée vers les cieux, est en pilotage automatique. Le public n’en sait pratiquement rien, car les médias détenus par les grandes firmes partagent peu d’informations avec les contribuables, si ce n’est qu’ils applaudissent ces développements dangereux et provocateurs », a-t-il déclaré.

Herbert Hoffman, ancien président de la section des Vétérans pour la paix [ex-militaires] à Albuquerque, a déclaré : « Pratiquement, Eric Felt soutient l’abandon de la responsabilité de faire la guerre à un tas de câbles électroniques, de relais, de puces. Il préconise l’abandon de la rationalité, de l’évaluation des erreurs, etc. à une “boîte noire” irréfléchie et insensible. »

Bob Anderson, vétéran l’Armée de l’air américaine (combattant lors de la guerre du Vietnam), codirecteur du groupe d’Albuquerque Stop The War Machine et membre du conseil d’administration du Global Network, a envoyé un courriel au maire de la ville, Tim Keller. « Je suis très préoccupé par votre soutien, en tant que maire, à SWORD. » Il cite la déclaration d’« autonomie » et dit : « Une guerre dans l’espace serait aussi grave, voire pire, qu’une guerre nucléaire et elle pourrait être déclenchée par des ordinateurs ici, chez SWORD. Etes-vous d’accord avec cela ? »

De même, Bob Anderson – un professeur d’économie et de politique à la retraite –écrit : « Certaines personnes pensaient autrefois qu’une guerre nucléaire était gagnable. Ils ont été remplacés aujourd’hui par des gens qui pensent qu’une guerre dans l’espace est gagnable. »

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Le documentaire danois The Man Who Saved The World a récemment attiré l’attention sur une erreur technologique qui a failli entraîner une guerre nucléaire.

Comme l’a dit le magazine Wired à propos du film sorti en 2013 : « Un officier balistique soviétique tire la bonne conclusion – qu’un rapport satellite indiquant l’arrivée de missiles nucléaires américains est, en fait, une fausse alerte – évitant ainsi un holocauste nucléaire potentiel. » (26 septembre 1983 : L’homme qui a sauvé le monde en ne faisant… rien. Wired)

« Le lieutenant-colonel Stanislav Petrov était officier de service à Serpukhov-15, le bunker secret situé à l’extérieur de Moscou qui surveillait le système de satellites d’alerte précoce de l’Union soviétique, lorsque les sonnettes d’alarme se sont déclenchées peu après minuit », raconte Wired. « L’un des satellites signalait à Moscou que les Etats-Unis avaient lancé cinq missiles balistiques sur la Russie… Petrov aurait pu être pardonné de croire que le signal était exact. Les cartes électroniques qui clignotaient autour de lui n’ont rien fait pour atténuer le stress du moment. Mais Petrov a détecté un « virus ».J’ai eu une drôle de sensation dans mes tripes que c’était une fausse alerte. D’une part, le rapport indiquait que seuls cinq missiles avaient été tirés. Si les Etats-Unis avaient lancé une véritable attaque nucléaire, les missiles balistiques intercontinentaux auraient été nombreux…” Petrov a d’abord été félicité pour son sang-froid, mais il a ensuite été critiqué… »

Une enquête ultérieure « a révélé que le satellite en question avait capté la réflexion du soleil sur les sommets des nuages et l’avait en quelque sorte interprétée comme un lancement de missile ».

Des années plus tard, Petrov recevra des honneurs en Occident, notamment le World Citizen Award « en reconnaissance du rôle qu’il a joué pour éviter une catastrophe » et, à titre posthume, en 2018, le Future of Life Award. Comme l’a noté le Bulletin of the Atomic Scientists, cela s’est produit alors qu’à quelques pâtés de maisons de là, à l’ONU, des « politiciens » discutaient de l’arsenal nucléaire de la Corée du Nord, mais « aucun n’a mentionné la plus grande menace que représentent les milliers d’armes nucléaires des arsenaux des Etats-Unis et de la Russie, qui ont failli être déclenchées par erreur des dizaines de fois dans le passé, dans une série apparemment sans fin de mésaventures et d’incompréhensions ».

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L’armée des Etats-Unis « a trois dénominations pour les accidents nucléaires », a écrit John R. Kotson, qui « a passé 35 ans à développer des systèmes électroniques pour les programmes militaires terrestres, aériens et spatiaux », dans un article de l’année dernière. « Broken Arrow… accidents impliquant des armes nucléaires ; Faded giant… accidents impliquant des réacteurs non armés ; et NUCFLASH… accidents pouvant conduire à la guerre. »

Un NUCFLASH, dit-il, « s’est produit lorsqu’un ours a escaladé une barrière de sécurité » sur une base du Strategic Air Command de l’armée de l’air américaine près de Duluth (Minnesota) « déclenchant des “alarmes d’intrusion” sur d’autres bases du SAC (Strategic Air Command) . Une erreur de câblage dans une base a allumé « Nuke Russia now ». Des bombardiers B52 à armement nucléaire étaient sur la piste en attente de décollage lorsque l’erreur a été découverte. » John R. Kotson a affirmé : « Nous avons besoin de traités nucléaires vérifiables avec nos adversaires pour éviter les erreurs. »

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Le colonel Eric Felt a également déclaré dans son discours du 20 mai 2021, lors de l’inauguration du laboratoire SWORD : « L’une des raisons pour lesquelles nous avons créé l’U.S. Space Force était de nous assurer que notre nation dispose des capacités nécessaires pour dissuader toute menace dans l’espace. Notre travail au sein du laboratoire SWORD sera de continuer à développer des technologies résilientes et innovantes qui protégeront notre nation et nos alliés des menaces de nos adversaires. »

La brigadier générale Heather L. Pringle, commandante du Laboratoire de recherche de l’armée de l’air (AFRL), dont le laboratoire SWORD fera partie, était également présente et a pris la parole. L’AFRL se trouve sur la base aérienne de Wright Patterson, près de Dayton, dans l’Ohio. Elle a déclaré : « Ce qui va se passer par la suite c’est un travail conjoint pour l’AFRL des chercheurs, des étudiants et de l’industrie afin de trouver de nouvelles façons d’aider nos combattants de l’espace et de mettre en œuvre nos technologies les plus efficaces pour les soutenir. Je suis très enthousiaste à l’idée de faire partie de ce laboratoire SWORD. »

Pendant ce temps, la nouvelle force spatiale américaine cherche à obtenir davantage de fonds du Congrès. Donald Trump avait affirmé en appelant en 2018 à sa création : « Quand il s’agit de défendre l’Amérique, il ne suffit pas d’avoir simplement une présence américaine dans l’espace. Nous devons avoir une domination américaine dans l’espace. »

Le président Joe Biden n’a pas fait marche arrière sur la formation de la force spatiale américaine. Aussi, en adoptant une loi d’habilitation pour créer la Space Force en 2019, les membres démocrates du Congrès ont largement voté avec les républicains pour établir, en 2019, la sixième branche de l’armée américaine. La Space Force demande au Congrès 17,4 milliards de dollars pour son budget 2022. L’augmentation de 2 milliards de dollars par rapport à cette année 2021 est « pour le domaine qui est de plus en plus important pour les conflits futurs et les combats interarmées », explique C4isrmet, un site web qui se décrit comme fournissant des « informations pour les militaires de l’ère du renseignement ».

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En outre, C4isrmet a publié la semaine dernière un article intitulé : « La Space Force cherche 832 millions de dollars en dépenses classifiées, de nouvelles missions et plus encore dans sa liste de souhaits annuelle. » Ceci, expliquait-on, alors qu’elle cherche à « développer une force de combat ».

La création de l’US Space Force s’est faite en dépit du Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967, officiellement intitulé « Traité sur les principes régissant les activités des Etats en matière d’exploration et d’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes ». Il a été élaboré par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique de l’époque et, depuis cette année, il a été signé par plus de 100 nations.

Il stipule : « L’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique sont effectuées au profit et dans l’intérêt de tous les pays et sont l’apanage de l’humanité tout entière… L’espace extra-atmosphérique ne peut faire l’objet d’une appropriation nationale par revendication de souveraineté, par voie d’utilisation ou d’occupation, ou par tout autre moyen… Les Etats ne doivent pas placer d’armes nucléaires ou d’autres armes de destruction massive en orbite ou sur des corps célestes, ni les stationner dans l’espace extra-atmosphérique de quelque autre manière. »

Au cours des dernières décennies, les Nations unies ont déployé des efforts répétés pour élargir le Traité sur l’espace extra-atmosphérique (Outer Space Treaty) en y ajoutant un traité pour la « Prévention d’une course aux armements dans l’espace » (PAROS) qui interdirait non seulement le déploiement d’« armes de destruction massive » dans l’espace, mais aussi le placement de toute arme dans l’espace. Le Canada, la Chine et la Russie ont pris la tête de la promotion du traité PAROS, mais les Etats-Unis, par la décision de diverses administrations, ont essentiellement mis leur veto à son adoption par l’ONU.

« Malgré l’existence du traité sur l’espace extra-atmosphérique, qui a été créé pour garantir l’utilisation pacifique de l’espace, les Etats-Unis ont mis en place la nouvelle force spatiale américaine qui a un objectif clair : le contrôle et la domination du ciel », a déclaré Bruce Gagnon du Global Network (www.space4peace.org), basé dans le Maine. « Une solution clé à ce péril croissant de guerre dans l’espace est la création d’un nouveau traité élargi, le traité PAROS. Mais, malheureusement, les Etats-Unis vont dans la direction opposée et maintenant, avec l’automatisation qui s’ajoute, un nouveau danger énorme s’insère dans le défi de maintenir la paix dans l’espace : l’automatisation de la guerre spatiale. »

Quant à l’ouverture du laboratoire SWORD, « elle illustre pour moi, a déclaré Bruce Gagnon, comment les collectivités locales, qui ont besoin de développement économique, viennent ramper devant le Pentagone pour toute forme de production d’armes, quels que soient les dangers, éthiques et réels, que présentent ces usines de destruction. » Pendant ce temps, « l’industrie aérospatiale et ses associés sont aveuglés par la quête du profit et du pouvoir. L’appel au réveil est lancé, mais ceux qui sont au pouvoir n’entendent pas. » (Article publié sur le site de Counterpunch en date du 11 juin 2021 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

Karl Grossman enseigne à la State University of New York/College at Old Westbury. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, par lesquels, celui publié en septembre 2020, intitulé The U.S. Space Force and the dangers of nuclear power and nuclear war in space.

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