Édition du 6 décembre 2022

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Amérique du Nord

Etats-Unis-UE. « Protéger le climat ? Pas maintenant »

Le gaz liquéfié et la fracturation hydraulique sont soudain considérés comme des technologies d’avenir. La demande européenne provoque un boom inattendu. En raison de la guerre en Ukraine, les exportations de gaz liquéfié en provenance des Etats-Unis doivent « libérer » l’Union européenne des importations en provenance de Russie. C’est en tout cas ce que prévoit la « déclaration sur la sécurité de l’approvisionnement énergétique européen » annoncée (le 25 mars 2022) par Joe Biden et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen.

Tiré de A l’encontre
18 avril 2022

Par Konrad Ege

Seulement, il est difficile de concilier la rhétorique et le souhait avec la réalité de l’économie gazière des Etats-Unis. Les capacités de production de gaz naturel liquéfié, le « Liquefied Natural Gas » (LNG-GNL-Gaz naturel liquéfié), posent problème. Pour l’Allemagne, ce sont surtout les questions de coûts et de financement qui sont en question. La méthode d’extraction du « fracking », de même controversée aux Etats-Unis, est en tout cas « réhabilitée ».

Pour le plus grand producteur de gaz liquide, Cheniere Energy, basé à Houston au Texas, et le reste de l’industrie gazière, c’est une bonne nouvelle. L’invasion russe donne des ailes aux intérêts fossiles aux Etats-Unis. Le magazine économique Fortune a cité une analyste de la société de conseil Rystad Energy, « l’opportunité pour le gaz liquéfié américain », c’est l’un des « rares points positifs » de cette situation tragique en Ukraine. Les Etats-Unis sont parfaitement préparés pour « aider les nations européennes et autres à satisfaire leurs besoins énergétiques », promet également dans Fortune Mike Sommers, président de l’association du secteur, l’American Petroleum Institute. Ce n’est pas un hasard. Grâce à la technologie de la fracturation hydraulique (« fracking ») et aux forages horizontaux, les Etats-Unis ont découvert de nouvelles sources de gaz naturel et sont devenus un « dynamo énergétique » dans le monde entier, explique Mike Sommers. La fracturation est une « arme puissante contre la Russie », peut-on lire dans un commentaire sur Bloomberg.com.

L’industrie espère obtenir des avantages, notamment dans l’Etat de Pennsylvanie, où l’on procède à une fracturation massive des roches de schiste. L’invasion de l’Ukraine a incité les politiques républicains à demander un assouplissement des règles environnementales, écrit le journal régional Bay Journal. Les représentants de l’industrie appellent Biden à traiter le transfert d’énergie vers l’Europe comme « l’équivalent du pont aérien de Berlin ou du plan Marshall » après la Seconde Guerre mondiale.

Pour Biden, particulièrement exposé en matière de politique climatique, la fracturation hydraulique est une affaire complexe en raison des dommages potentiels causés par la contamination des nappes phréatiques et le dégagement de gaz méthane. Lors de la campagne électorale de 2020, le candidat démocrate s’était montré sceptique quant à cette technologie, mais il avait rejeté les revendications d’interdiction de la fracturation. Donald Trump a averti que Biden allait l’interdire et menacer des emplois. « I love fracking », a assuré Trump vers la fin de la campagne électorale en Pennsylvanie. Il a perdu l’Etat de justesse. Selon un sondage diffusé sur la chaîne CBS, la population de Pennsylvanie était divisée sur la question de la fracturation. Après son entrée en fonction, Biden a temporairement suspendu l’octroi de nouvelles licences pour les forages de gaz et de pétrole sur les terres de l’Etat. Depuis lors, elles sont à nouveau accordées.

Pas de capacité pour plus de gaz

Près de la moitié des ménages des Etats-Unis se chauffent au gaz. Les consommateurs s’inquiétaient déjà, avant l’accord Biden-von der Leyen, d’une augmentation des exportations de gaz qui ferait grimper les prix aux Etats-Unis. Début février 2022, dix sénateurs et sénatrices démocrates, dont l’ancienne candidate de gauche à la présidence Elizabeth Warren, s’étaient adressés sur ce point à la ministre de l’Energie Jennifer Granholm. En cas d’augmentation des exportations de gaz, il faut craindre une hausse des coûts de chauffage pour les familles étatsunienne. Jennifer Granholm devrait envisager de suspendre provisoirement les autorisations pour les terminaux d’exportation de gaz.

La question des capacités est complexe. L’institut spécialisé Energywire a présenté début mars un bilan de la situation. A court terme, l’industrie des Etats-Unis n’a pas la capacité « d’envoyer beaucoup plus de gaz en Europe ». Les terminaux des Etats-Unis « fournissent à peu près tout ce qu’ils peuvent ». Tout le reste dépend de l’Europe. Les clients là-bas doivent signer des contrats de livraison à long terme, selon le directeur du Center for Liquified Natural Gas. En l’absence de tels accords, aucun terminal d’exportation ne sera construit aux Etats-Unis. L’entreprise Cheniere Energy indique sur son site Internet qu’environ 85% de ses capacités remplissent actuellement des « contrats Take-or-Pay à long terme » [1].

Pour être transporté, le gaz naturel, refroidi et liquéfié à moins 160 degrés Celsius, dépend d’une infrastructure complète. Actuellement, sept terminaux d’exportation sont en service aux Etats-Unis. L’autorité de régulation, la Federal Energy Regulatory Commission, en a autorisé une bonne douzaine d’autres, mais les projets de construction échouent souvent en raison d’un financement incertain. L’énergie fossile n’était pas considérée comme une ressource d’avenir, mais cela aurait désormais changé. Le magazine économique Barron’s a reconnu que la déclaration Biden-von der Leyen n’était qu’une ébauche, mais qu’elle signalait « la confiance dans le gaz américain et pourrait inspirer des investissements supplémentaires dans l’industrie ».

Il faut s’attendre à une concurrence internationale féroce. Selon le ministère de l’Energie à Washington, les entreprises étatsuniennes livrent à quarante pays. Des entreprises chinoises auraient récemment signé, début avril, des accords à long terme pour des livraisons de GNL, selon le site d’information oilprice.com. Cela sonne bien pour les successeurs réels du clan pétrolier texan sans scrupules des Ewing illustrés dans la série télévisée Dallas des années 1980. C’est problématique pour la clientèle en Allemagne. (Article publié par l’hebdomadaire Der Freitag, avril 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre)


[1] Contrat qui implique qu’une partie a l’obligation soit de prendre livraison de la marchandise, soit de payer un montant déterminé. (Réd.)

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