Édition du 18 juin 2019

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États-Unis

« Faire de l’Amérique une nation blanche et machiste »

« ANALYSE / Derrière l’insistance tenace de l’administration Trump à lutter contre l’immigration illégale se dissimule une volonté acharnée de restreindre l’immigration aux États-Unis. Sa croisade anti-immigration cache une détermination réelle à maintenir les États-Unis comme une nation blanche et machiste. » Par Gilles Vandal, La Tribune, 4 février 2019

Tiré du blogue de Voix d’Amérique.

En 1980, la population blanche représentait 80 % de l’électorat américain. En 2008, les blancs ne constituaient plus que 68 % des électeurs. En 2016, ce pourcentage était réduit à 64 %. Et selon les dernières estimations du bureau de recensement américain, les blancs cesseront de composer la majorité de la population américaine en 2045.

Le phénomène Trump reflète les peurs générées par ce changement démographique. Cette problématique n’est pas unique aux États-Unis. Par exemple, le débat sur les accommodements raisonnables aux Québec, le programme du Rassemblement national en France ou le Brexit sont des exemples patents d’une dynamique similaire.

Les milieux conservateurs américains, soutenant l’administration Trump, mènent un combat d’arrière-garde. Ils cherchent à retarder le plus possible une dynamique démographique devenue inévitable. Aussi, en plus de vouloir contrer l’immigration, les groupes conservateurs remettent en question les acquis des grandes lois sur les droits civiques.

Martin Luther King et le mouvement des droits civiques transformèrent le paysage politique aux États-Unis en soutenant l’adoption de lois sur l’égalité civile en 1964, le droit de vote en 1965 et l’accès libre au logement en 1968. Ces trois lois, considérées comme les trois joyaux de l’héritage de King, sont aujourd’hui mises en danger par la montée d’un esprit révisionniste judiciaire d’extrême droite.

La dynamique raciste prévalant présentement aux États-Unis dépasse donc la demande insistante du président Trump de construire un mur à la frontière sud. Son recours à une rhétorique populiste machiste et raciste trouve aussi un écho au sein du système judiciaire.

Depuis deux ans, l’administration Trump cherche systématiquement à éliminer ou à réduire l’application des règles fédérales prévenant la discrimination contre les femmes et les personnes de couleur. Sa stratégie est toute aussi simple qu’efficace : redéfinir le fonctionnement de l’appareil judiciaire en nommant des juges ultraconservateurs.

Or, dès sa première année de présidence, Donald Trump a nommé 87 juges fédéraux dont 80, soit 92 %, sont blancs, 5 d’origine asiatique, un Afro-Américain et un d’origine hispanique. Par ailleurs, 77 % de ces juges sont des hommes blancs. Alors que l’Amérique devient de plus en plus diversifiée, la politique de Trump consiste à transformer les 89 cours fédérales de district, les 12 cours d’appel et la Cour suprême en des bastions d’hommes blancs. Le processus est déjà largement réalisé.

Avec la confirmation de Brett Kavanaugh à la Cour suprême, les ultraconservateurs dominent à 5 contre 4 cette illustre institution. Or, ces cinq ultraconservateurs ont déjà affirmé leur détermination à démanteler l’héritage du mouvement des droits civiques. La remise en cause de ces trois lois historiques n’affecte pas uniquement les Afro-Américains.

Peu de personnes le réalisent, mais la loi sur les droits civils assure aussi aux femmes une meilleure protection contre des pratiques discriminatoires sur le marché du travail et reconnaît les droits des personnes handicapées physiquement ou intellectuellement. De même, la loi sur le droit de vote assure aux minorités une pleine participation électorale. Et finalement, la loi sur le logement « interdit la discrimination dans la location, l’achat et le financement de logements en raison de la race, de la religion, de l’origine nationale et du genre ».

Dans son désir de ramener les États-Unis aux années 1950, Trump bénéficie d’un allié de taille dans la personne de John Roberts, le juge en chef de la Cour suprême. Ce soutien est particulièrement évident dans l’opposition implacable que Roberts mène contre la loi de 1965 sur le droit de vote.

Depuis 1980, Roberts mène une croisade pour restreindre l’application des lois fédérales touchant la discrimination électorale. Il estime que l’application de la loi de 1965 ne couvre que la discrimination intentionnelle. Ce faisant, il donne un vernis de respectabilité aux idéologues d’extrême droite.

Dans l’arrêt Shelby de 2013, le juge Roberts réduisit l’application de la loi de 1965 en affirmant que celle-ci « ciblait injustement des États ayant des antécédents de pratiques électorales discriminatoires ». En conséquence, la Cour suprême rejeta à 5 contre 4 une décision d’une cour inférieure affirmant que la création de cartes électorales discriminatoires contre les Afro-Américains et les Hispaniques violaient la loi de 1965.

Avec une domination de juges ultraconservateurs à la Cour suprême, il faut s’attendre à une accentuation du processus d’édulcoration des lois de 1960 : recours à cartes d’identité discriminatoires pour voter, redéfinition discriminatoire des districts électoraux, adoucissement des règlements sur les politiques d’action positive, etc.

Sensibles aux inquiétudes concernant toute apparence raciste, les juges ultraconservateurs vont éviter de renverser ouvertement les grandes lois du mouvement des droits civiques. Sans rendre des décisions racistes flagrantes, la Cour suprême affirmera probablement que les objectifs initiaux de ces lois ont été atteints.

En conséquence, les principaux règlements entourant ces lois seront tout simplement annulés ou suspendus. Ce faisant, l’administration Trump donnera aux racistes et aux misogynes la possibilité de discriminer impunément aussi longtemps qu’ils ne feront pas de déclarations publiques à cet effet. En discriminant contre les minorités et en restreignant l’exercice du droit de vote de ces dernières, l’administration Trump cherche par l’entremise du système judiciaire à perpétuer l’idée que l’Amérique sera toujours une nation blanche et machiste.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Gilles Vandal

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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