Édition du 20 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

Identité nationale ukrainienne et perspectives de cohabitation pacifique entre les peuples

Nous ne pourrons pas parvenir à une paix durable en réformant les blocs. Le droit à l’autodétermination nationale doit être au cœur de la paix mondiale. Considérer que la crise peut être résolue par une nouvelle relation entre la Russie et l’Occident n’est pas la bonne façon d’aborder le problème.

Inprecor no 695-696 mars-avril 2022

Photo : Une mineuse de charbon en République ukrianienne soviétrique en 1919 (George Rinhart / Corbis via Getty Images)

Un entretien de David Broder avec Marko Bojcun

David Broder : Selon vous, il y avait deux processus parallèles à la fin de la guerre civile de 1921 : une centralisation généralisée de l’État soviétique, avec moins de contrôle local, mais simultanément un processus d’ukrainisation qui reconnaît sa différence...

Marko Bojcun : Il y a eu une reconnaissance de l’autonomie politique, y compris l’autonomie culturelle. Vous ne pouvez pas faire participer la population au processus de gouvernement sans reconnaître sa langue comme langue d’usage quotidien sur le lieu de travail, dans l’éducation, dans le gouvernement. C’est un processus d’auto-émancipation pour les peuples non russes, pour que les Ukrainiens soient reconnus pour ce qu’ils sont et utilisent la langue qu’ils veulent. Ils ne voulaient pas vivre et travailler dans la langue de l’ancien empire qui les a dominés.

Pendant la guerre civile, le mouvement social-démocrate ukrainien s’est scindé, tout comme le Bund et le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Deux partis communistes ukrainiens se sont formés, prônant une république socialiste ukrainienne indépendante. Finalement, ils ont fusionné avec le Parti communiste (bolcheviks) d’Ukraine, qui avait lui-même déclaré son autonomie par rapport au POSDR en 1918. Le parti communiste d’Ukraine était composé en grande majorité de russophones, mais un nombre croissant d’ukrainophones l’ont rejoint, soit individuellement, soit en y intégrant par fusion leurs propres partis communistes, qu’ils avaient formés pendant la guerre civile. Ainsi, en 1921, une composante importante du parti bolchevique d’Ukraine était composée de locuteurs ukrainiens et une partie importante de l’intelligentsia ukrainienne réclamait un gouvernement ukrainien indépendant qui s’unirait aux autres républiques soviétiques librement, de sa propre volonté.

Cette pression s’est traduite par le soutien de Lénine à l’idée de créer une confédération, une Union de républiques, ce qui signifie que les Ukrainiens auraient le droit de se gouverner eux-mêmes, de s’unir à d’autres républiques soviétiques et de partir s’ils le souhaitaient. Ainsi, l’URSS formée à la fin de 1922 était constitutionnellement une confédération des républiques de l’Union. Mais en réalité, sa structure politique était fortement centralisée et les bolcheviks russes au pouvoir ne permettaient pas le développement d’un État indépendant. Cependant, ils ont dû faire d’importantes concessions. Dans les années 1920, l’identité nationale ukrainienne s’est développée au sein de la classe ouvrière et, en 1928, la moitié des syndicats ukrainiens fonctionnaient en ukrainien, alors qu’avant la révolution, ils étaient en grande majorité russophones.

David Broder : Qu’est-ce qui explique que la classe ouvrière s’identifie de plus en plus comme ukrainienne durant cette première période qui suit celle ouverte en 1917 ?

Marko Bojcun : C’est un résultat paradoxal du développement de l’Union soviétique : l’industrialisation, l’alphabétisation universelle et l’urbanisation ont renforcé l’identité nationale ukrainienne. Ainsi, les communistes ukrainiens des années 1920 voulaient et exigeaient qu’il y ait, tout d’abord, une reconnaissance de leur République socialiste soviétique en tant qu’unité économique unique, alors que les bolcheviks russes voulaient à l’origine voir la République ukrainienne divisée en deux – une zone agricole et une zone industrielle – et décider des priorités de ces deux régions depuis Moscou. Les communistes ukrainiens ont dit non, nous voulons qu’il y ait un seul plan pour notre république qui comprenne le développement industriel et agricole, et nous voulons le décider nous-mêmes. Cela a eu de graves répercussions sur l’éducation, la planification économique et toutes sortes de questions de développement.

Une lutte perpétuelle était en cours. Joseph Staline a mis fin au processus pacifique d’ukrainisation. Son pouvoir permettait l’expression de l’identité nationale en tant qu’identité ethnique : vous pouvez utiliser votre langue, vous pouvez chanter des chansons folkloriques, vous pouvez danser, mais vous ne pouvez pas vous gouverner vous-mêmes. Si vous voulez participer au gouvernement, vous devez aller à Moscou. De nombreux Ukrainiens talentueux sont allés à Moscou et à Leningrad et ont occupé des postes importants au sein du gouvernement soviétique : des gens comme Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev et d’autres avant eux. Nous voyons aujourd’hui les descendants de ces personnes parler à la télévision depuis Moscou en tant que représentants de la Fédération de Russie.

David Broder : Vous avez également montré que ce processus a continué pendant toute l’ère soviétique : des parties de plus en plus importantes de la classe ouvrière se sont identifiées comme ukrainiennes dans les années 1970. Mais s’agissait-il nécessairement d’une conscience politique ou même oppositionnelle ?

Marko Bojcun : C’est certainement une question compliquée et complexe. Ce que je peux dire, tout d’abord, c’est que l’identité ukrainienne en tant que choix d’autodétermination, qui s’est renforcée dans les années 1920, dans des conditions qui permettaient aux Ukrainiens d’entrer dans la vie politique, a été brutalement mise à mal dans les années 1930 et poussée dans la clandestinité avec les purges staliniennes et la terreur. La grande majorité de tous les dirigeants politiques et culturels ukrainiens ont été éliminés : 140 des 142 membres du comité central du Parti communiste ukrainien en 1933 ont fini dans les camps et les prisons ou carrément exécutés. L’intelligentsia a été anéantie pendant la famine de 1932-1933, qui a brisé les reins de la paysannerie en tant que force politique autonome.

À la fin de la guerre civile, l’Ukraine était divisée entre quatre États différents : la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Roumanie et l’Union soviétique. Adolph Hitler et Staline se sont partagé la Pologne en 1939, et deux ans plus tard, l’Allemagne nazie a envahi l’Union soviétique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie a enrôlé quelque 250 000 Ukrainiens dans ses formations militaires et sa police auxiliaire, tandis que 4,5 millions d’Ukrainiens ont servi dans l’Armée rouge soviétique, soit 40 % de ses effectifs totaux. Ils ont participé aux grandes batailles qui ont permis d’expulser puis de vaincre l’Allemagne pendant la guerre. En conséquence, la République socialiste soviétique d’Ukraine a subi les plus lourdes pertes en termes de vies humaines et de dégâts matériels de toutes les républiques soviétiques. En 1945, pratiquement tous les territoires de l’Ukraine ont été réunis pour la première fois sous un seul État. En 1954, les dirigeants de l’Union soviétique ont transféré la république autonome de Crimée de la république soviétique russe à la république soviétique ukrainienne, en grande partie pour des raisons économiques.

Dans la période après Staline, il y a eu une alternance de périodes de libéralisation de la vie politique et de retour de la répression. Pourtant, une conscience politique pour l’autodétermination était toujours présente, jusque dans les années 1980. Il existe de bons exemples de cette conscience au sein du mouvement dissident : l’Union ukrainienne des travailleurs et des paysans, créée à la fin des années 1970, et le Groupe Helsinki ukrainien. Mais il s’agissait de très petites expressions d’une conscience politique qui était réprimée sous la pression de la censure et de l’intimidation.

J’ai travaillé en Ukraine pendant vingt ans, voyageant dans tout le pays, à Odessa, Kharkiv, Dnipropetrovsk, Lviv. Partout, je parlais ukrainien, et presque partout les gens me répondaient en russe mais passaient à l’ukrainien. Je n’ai jamais connu, sauf une fois sur un marché de Kiev, d’expression de chauvinisme ou de racisme à mon encontre pour avoir parlé ukrainien. Aujourd’hui, les russophones et les ukrainophones se frayent un chemin dans la communication avec fluidité et dans le respect mutuel. En même temps, j’ai vu à quel point l’ukrainien était accepté et de plus en plus utilisé comme langue de la vie quotidienne, surtout après le Maïdan en 2014.

David Broder : Il semble évident que la guerre de 2014, et surtout celle-ci, ont raffermi l’identité nationale ukrainienne, même au sein de la population russophone. Mais qu’en est-il de régions comme le Donbass ?

Marko Bojcun : Tout d’abord, je dois dire que les russophones sont partout en Ukraine, et ce ne sont pas seulement des Russes. Ils sont Russes et Ukrainiens, Juifs et Tatars de Crimée, Arméniens et Grecs. La langue russe n’est donc pas en soi un marqueur significatif d’identité nationale ou d’allégeance politique, sauf pour les nationalistes d’extrême droite. Ce qui est important, c’est de savoir si vous vous identifiez à vos concitoyens qui vivent ici, dans ce pays, en tant qu’une seule nation.

Nombreux sont ceux qui, dans la gauche internationale, ne saisissent pas cela lorsqu’ils disent qu’il y a cette population russe mécontente parce qu’elle est victime de discrimination. C’est tout simplement faux. C’est une affirmation faite par les propagateurs de l’idéologie du russkiy mir (la civilisation du monde russe) à laquelle toute l’Ukraine, disent-ils, appartient de droit, y compris le Donbass.

Ceux qui invoquent une discrimination à l’encontre de la langue russe se sont récemment concentrés sur la loi de janvier 2021 qui exige que les services publics et commerciaux soient fournis en ukrainien, alors que, jusqu’à présent, le russe avait continué à prédominer, notamment dans les médias de masse et sociaux. Il s’agit, en fait, d’une loi de discrimination positive destinée à renforcer l’ukrainien, désormais langue officielle. Une telle mesure est jugée nécessaire après trois siècles de discrimination et d’interdiction de l’ukrainien et face à la concurrence des corporations médiatiques diffusant depuis la Russie voisine.

La loi est largement soutenue car elle correspond à ce que la plupart des gens veulent et choisissent de faire eux-mêmes. Mais elle a été introduite sans accorder beaucoup d’attention aux mesures nécessaires pour faciliter la transition du russe pour les russophones unilingues. Les plus grands détracteurs qui subsistent sont les médias et les maisons d’édition qui doivent désormais produire des services parallèles en ukrainien, s’ils continuent à les fournir en russe.

Voyons donc comment les choses se passent réellement dans le Donbass. C’était la partie la plus développée de l’Ukraine sur le plan industriel ; la région s’étend également au-delà de la frontière russe. Elle avait un niveau de vie très élevé, était économiquement étroitement liée à l’économie de la Fédération de Russie, était historiquement reliée à Moscou et à Leningrad par le rail et d’autres moyens de transport. À partir des années 1970 cette région a connu un déclin économique, et encore plus après l’effondrement de l’Union soviétique, lorsque les nouveaux capitalistes ont pillé et privatisé les actifs nationalisés. La classe ouvrière a connu ce qu’ont connu les travailleurs des « zones de rouille » aux États-Unis et en Grande-Bretagne : se marginaliser, se retrouver au chômage, être obligé d’émigrer à la recherche d’un travail. Leur environnement a été empoisonné et pollué par la production industrielle. Ils en souffrent de toutes sortes de façons, notamment au niveau de leur santé et de leurs chances dans la vie.

Il y a donc ce ressentiment dont se sont emparé les nationalistes russes : l’extrême droite du Donbass et de la Russie. Ils affirment que les habitants du Donbass ont été privés de leurs droits politiques et qu’ils doivent donc avoir leur propre gouvernement, ou plutôt qu’ils doivent rejoindre la Fédération de Russie. C’est ainsi que ce processus a commencé, et si vous regardez attentivement, les républiques séparatistes ont été lancées en 2014 par des nationalistes russes d’extrême droite. Ce qui, à son tour, a généré une forte réaction nationaliste ukrainienne, y compris son extrême droite. Ces deux nationalismes se nourrissent l’un l’autre, façonnant des parties importantes de l’ensemble du processus politique et de la situation militaire.

La majorité de l’électorat du Donbass a soutenu l’indépendance de l’Ukraine lors du référendum de décembre 1991. Mais l’indépendance ne s’est pas accompagnée d’une rupture radicale avec le passé, ni d’un retrait de la vieille classe dirigeante soviétique des fonctions publiques ou de son contrôle sur l’économie. Plus que partout ailleurs en Ukraine, ceux qui ont gouverné le Donbass ont entretenu une relation autoritaire et paternaliste avec la population ouvrière et ont encouragé leur identité régionale distincte plutôt qu’une identité civique et nationale. Mais ils s’identifient aux autres habitants de l’Ukraine en tant que citoyens d’un même pays. C’était la situation avant 2014, mais elle a évidemment été polarisée et enflammée par les conflits qui ont éclaté.

Lorsque Viktor Ianoukovitch a été élu en 2010, il a amené avec lui au gouvernement de Kiev une faction d’oligarques du Donbass. Ils se sont rangés derrière lui parce qu’il contrôlait l’accès aux licences pour le commerce extérieur, par exemple le pétrole, le gaz et les produits chimiques traités en Ukraine. Ses ministres venaient essentiellement de la région de Donbass. Lorsqu’il a été chassé par le Maïdan en 2014, il a fui en Russie, mais son parti s’est établi comme une force croupion dans le Donbass. Ils ont tenté d’organiser une riposte à partir de là et de maintenir un pied en Ukraine. La Fédération de Russie, sous la direction de Poutine, est intervenue et les a soutenus militairement. La Russie s’est d’abord emparée de la Crimée en février 2014, puis les personnes à l’origine de cette saisie se sont déplacées dans le Donbass et ont créé, avec les partis nationalistes russes locaux et les restes du parti de Ianoukovitch, les républiques populaires de Donetsk et de Louhansk (1).

David Broder : Certains pointent du doigt les négociations de paix qui ont suivi 2014, et notamment l’accord de Minsk II, comme base des pourparlers actuels. Quel type d’accord de paix l’Ukraine pourrait-elle accepter qui ne reviendrait pas à avaler une humiliation, même en dépit des succès actuels contre l’invasion ?

Marko Bojcun : Si l’accord de Minsk II a jamais eu une quelconque utilité comme base de résolution du conflit, Poutine l’a détruit. Poutine n’a même pas voulu rencontrer Zelensky, mais a continué à insister sur le fait que le processus était conditionné par l’acceptation par l’Ukraine des dirigeants des républiques séparatistes comme parties aux négociations. Le gouvernement ukrainien a refusé de le faire. Et c’est devenu l’un des éléments déclencheurs de l’invasion russe, qui a détruit tout processus de ce type. Poutine a enfoncé une hache dans la table des négociations en envahissant l’Ukraine, en exigeant sa reddition et en bombardant les civils dans leurs maisons, dans les hôpitaux et à travers les soi-disant couloirs d’évacuation.

Le gouvernement ukrainien affirme désormais qu’il ne s’engagera pas dans des négociations globales si la Russie ne se retire pas complètement, y compris de Crimée et du Donbass. Il affirme qu’il ne peut pas négocier sous l’intimidation des bombes larguées sur la population civile. Mais il a envoyé ses représentants aux pourparlers où il pense pouvoir contribuer à protéger la vie des civils.

Selon moi, Poutine s’attendait à mener une guerre éclair, à entrer en Ukraine et à l’occuper rapidement tout en infligeant un minimum de dégâts, afin que la population ukrainienne accepte plus facilement une domination russe, un gouvernement installé par Moscou. C’était la stratégie initiale de Poutine, qui a été contrecarrée par la résistance acharnée des Ukrainiens. De nombreux éléments montrent que les soldats russes manquent de motivation pour avancer au rythme souhaité ou pour affronter leurs adversaires de près une fois sur place. Il est donc difficile que l’invasion se déroule comme prévu.

Les puissances occidentales n’ont pas accepté d’imposer une zone d’exclusion aérienne, car cela risquerait de déclencher une guerre entre l’OTAN et la Russie. Cependant, le soutien occidental est assez important, et il est ressenti par l’État russe et ses alliés du monde des affaires. Il est de plus en plus connu de la population russe, qui ne manifeste pas non plus un soutien enthousiaste à l’invasion. Ce sont donc maintenant les Russes qui ont demandé des négociations, mais ils ne le demandent pas vraiment, ils exigent la reddition de l’Ukraine.

Nous sommes maintenant en pleine guerre. Les Russes en sont venus à terroriser la population civile et à la chasser de chez elle sous les tirs. Je pense que nous sommes dans une longue bataille ici – de plus en plus une situation de type syrien, j’en ai peur.

David Broder : Alors comment éviter cela ?

Marko Bojcun : À l’heure actuelle, la Russie cherche à vaincre les Ukrainiens ou, à tout le moins, à partitionner le pays. L’Ukraine est confrontée à des difficultés presque insurmontables, mais elle s’est retranchée et exige le retrait complet de la Russie de toute l’Ukraine d’avant 2014. Partition ou réunification et aucun compromis, si ce n’est de la part de ceux qui, à l’Ouest, appellent à la paix en échange de l’acceptation par l’Ukraine des conditions de la Russie. Ces partisans de la paix sont, je pense, sincères, mais confortablement installés chez eux, dans des démocraties encore pacifiques, ils n’ont guère l’autorité morale qui permettrait de proposer une telle solution. Je pense que nous ne pourrons progresser vers un cessez-le-feu et un accord de paix que s’il existe un mouvement anti-guerre de masse en Russie, et même en Occident, et si le pouvoir de Poutine est sérieusement ébranlé. Ni l’un ni l’autre ne sont imminents. Mais s’il y a un mouvement populaire plus fort qui exige que le gouvernement russe retire ses forces de l’Ukraine, cela commencerait à changer la situation.

Il doit y avoir une réponse politique de masse en Occident, ainsi qu’une nouvelle conception et une nouvelle stratégie pour la paix en Europe. Je ferais l’analogie avec la période de la fin des années 1970 et du début des années 1980, lorsque les Américains ont installé des missiles de croisière en Grande-Bretagne et que l’Union soviétique a répondu en installant des missiles SS-19 et SS-21 en Tchécoslovaquie. La réponse a été un mouvement de masse organisé et dirigé par la Campagne pour le désarmement nucléaire. E. P. Thompson (2) et d’autres membres du petit camp européen du désarmement nucléaire ont apporté à cette campagne de nouvelles idées importantes sur la guerre et les voies possibles vers la paix à notre époque de destruction massive. C’était un développement significatif en soi, et je crois qu’il a eu un grand impact sur le comportement des grandes puissances par la suite. Cela a informé et a fait des propositions importantes, qui ont ont joué un rôle dans le processus de désarmement, la limitation des missiles d’une certaine portée en Europe, et dans les discussions que Mikhaïl Gorbatchev a entamées avec les dirigeants européens et américains qui ont mis fin, du moins pour quelques années, à la guerre froide.

Nous avons donc besoin d’une nouvelle stratégie européenne de désarmement nucléaire et de paix, proposée par la société elle-même. Les gouvernements sont trop lents, et ils répondent à la guerre par la guerre. Ils comptent les pertes pour leurs propres grandes entreprises qui résultent de l’interconnexion entre le capital russe et le capital occidental par le biais des investissements, du commerce, de la dette, des oléoducs, etc. Il doit y avoir un message clair de la part d’un mouvement populaire, tant en Russie qu’en Occident, qui forcerait ces gouvernements à entamer de véritables négociations. Nous n’en avons pas assez pour l’instant, mais il y a eu un moment de reconnaissance de la gravité de la situation et de l’importance stratégique de l’Ukraine pour la paix européenne.

David Broder : Nous pouvons diffuser le message du mouvement pacifiste russe, et il est clair que la résistance militaire ukrainienne peut susciter une certaine dissidence parmi les troupes russes. Mais comment construire un mouvement pour la paix qui ne se contente pas de pousser à un nouvel accord entre Washington et Moscou sur la tête du peuple ukrainien et d’autres États plus petits ou plus faibles ? L’invasion de Poutine a apparemment renforcé le soutien à l’OTAN, non seulement en Europe de l’Est mais aussi en Finlande, par exemple.


Marko Bojcun :
Nous ne pourrons pas parvenir à une paix durable en réformant les blocs. Le droit à l’autodétermination nationale doit être au cœur de la paix mondiale. Considérer que la crise peut être résolue par une nouvelle relation entre la Russie et l’Occident n’est pas la bonne façon d’aborder le problème. Il y a beaucoup de pays entre l’Occident et la Russie. La Russie possède vingt et une bases et installations militaires en dehors de ses propres frontières, dont dix-huit dans des États ex-soviétiques indépendants. Ce sont des instruments du Kremlin en tant que gendarme de toute la région.

L’Ukraine se trouve prise entre deux puissances militaires régionales qui protègent leurs projets d’intégration régionale respectifs. Il y a l’Union économique eurasienne de la Russie et son Organisation du traité de sécurité collective, une alliance militaire qui est entrée en action tout récemment au Kazakhstan. Il y a aussi les accords bilatéraux que la Russie a conclus avec toute une série d’autres pays, dont la Chine. L’alliance de l’OTAN, dirigée par les États-Unis, garantit la sécurité militaire de l’Union européenne et s’engage dans des guerres à l’est et au sud de la Fédération de Russie. Ces deux projets d’intégration régionale sont en expansion depuis longtemps ; on en est maintenant à la confrontation. C’est ici, en Ukraine, que se trouve le cœur de cet affrontement, car pour les multinationales russes et l’État russe la voie vers le statut transnational et vers le pouvoir passe par l’Ukraine en termes d’investissement, de commerce, de dette, de transport, de communications, etc. La Russie cherche à établir un lien fort et coopératif avec le capital allemand. Cela effraie les États-Unis, qui sont une puissance en déclin, certainement en Europe, une puissance qui a perdu l’initiative. Il y a donc ces deux roues de grands projets d’intégration régionale qui broient l’Ukraine entre elles.

Je ne veux pas être un conseiller en politique étrangère pour les gouvernements. Je veux plutôt montrer qu’il existe une autre façon d’aborder la situation que par le biais des gouvernements. Nous devons commencer par les grands principes. Cela signifie d’abord que chaque pays a le droit de se défendre, mais qu’il doit retirer toutes ses forces militaires qui se trouvent à l’extérieur de son propre pays s’il les a placées là. Deuxièmement, cela signifie que nous devons désarmer, réduire et éliminer les armes offensives. Ces missiles massifs volent vers le centre des villes en ce moment même. Nous devons parler de la création d’un environnement coopératif et de la mise en relation des personnes, c’est-à-dire des mouvements civiques, sociaux et de défense des droits de l’homme, des collectifs productifs et des organisations syndicales par-delà les frontières, afin d’instaurer une confiance et un soutien mutuels plutôt que de s’en remettre entièrement aux gouvernements. Si nous commençons à construire une telle conception, nous pourrons peut-être montrer qu’il existe une autre façon d’aborder le problème plutôt que de s’intéresser à l’équilibre des pouvoirs entre les États. Cela ne nous empêche pas de faire pression sur les États et d’exiger des changements de politique publique.

Pour l’instant, cependant, les Ukrainiens ne peuvent pas prendre part aux discussions sur une paix future durable. Cela doit venir plus tard, à la fin de la guerre. Ils exigent la fin immédiate de l’agression dont ils sont victimes, demandant désespérément l’aide de ceux qui disent être à leurs côtés. Ils sont de plus en plus frustrés par l’incapacité des États occidentaux à leur venir en aide, mais ils ne se font aucune illusion sur l’OTAN ni sur les intérêts que ce traité servira en fin de compte. Ils sont tout à fait conscients et reconnaissants de l’aide pratique que leur apportent les organisations civiques, syndicales, de défense des droits humains et les organisations caritatives. Cette aide contribue à sauver des vies. Notre tâche est de rester avec eux, de créer et d’entretenir des liens avec eux, et d’exiger que le régime de Poutine mette fin aux massacres. Les liens que nous tissons avec eux jetteront les bases de discussions approfondies et de décisions ultérieures sur la paix à long terme.

Marko Bojcun est un socialiste ukrainien, auteur de The Workers’ Movement and the National Question in Ukraine 1897-1918 (Brill, Historical Materialism Book Series vol. 229, Leiden 2021). Il s’est entretenu avec David Broder, rédacteur européen de Jacobin, de la montée historique de l’identité nationale ukrainienne, de son développement paradoxal au cours de la période soviétique, et des perspectives de cohabitation pacifique entre les peuples d’Europe de l’Est aujourd’hui (https://www.jacobinmag.com/2022/03/ukrainian-working-class-formation-ussr-nato-war-national-identity).
Nous avons traduit ici la partie de l’entretien concernant ces questions depuis 1921 (Traduit de l’anglais par JM).

Notes

1. Simon Pirani, « The Russian Statelets in the Donbass Are No “Peoples’s Republics” », Jacobin du 2 mars 2022 : (https://jacobinmag.com/2022/03/donbas-donetsk-luhansk-ukraine-russia-putin). En français on lira avec intérêt l’entretien de Hanna Perekhoda avec l’écrivain Serhiy Jadan « Dire la vérité sur la guerre du Donbass », paru dans solidaritéS n° 270 le 11 juin 2015 (disponible sur le site d’Europe solidaire sans frontières : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35240).

2. Jeffery R. Weber, « E.P. Thompson’s Romantic Marxism », Jacobin du 24 juillet 2015 : https://www.jacobinmag.com/2015/07/making-english-working-class-luddites-romanticism

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