Édition du 12 mai 2026

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Asie

Inde : Narendra Modi fait flèche de tout bois pour promouvoir le soft power indien

Sommet international sur l’intelligence artificielle en février 2026, multiplication des accords de libre-échange, journée internationale du yoga, conquête spatiale, alliance solaire, élargissement des BRICS, toutes les initiatives internationales de Narendra Modi visent à porter l’image d’une pays ouvert, à la fois moderne et riche de traditions millénaires, avec un certain succès dans le contexte guerrier du moment.

Tiré de Asialyst
5 avril 2026

Par Olivier Guillard

Modi s’adresse à la communauté indienne à New-York, septembre 2024. DR.

Organisé dans la capitale indienne mi-février, étiré sur quatre riches journées (proposant plus de 400 sessions distinctes !) avec la participation de quelques 100 000 visiteurs et de plusieurs chefs d’État influents – dont le Président de la République Emmanuel Macron et son homologue brésilien Lula da Silva – le Sommet indien sur l’impact de l’Intelligence Artificielle a, selon Paul Fraioli de l’International Institute for Strategic Studies, « constitué une initiative marquante en matière de diplomatie publique. »

L’India AI Impact Summit (16-20 février), modèle se soft power digital

Adoptée à l’issue de cet événement international qu’aucun média étranger n’omit de mentionner (en Occident comme dans le Sud global) la Déclaration de New Delhi sur l’impact de l’IA a été approuvée par une centaine de nations et d’organisations internationales. Non contraignante autant qu’ambitieuse, elle est clairement l’œuvre personnelle du très technophile Premier ministre Narendra Modi, artisan convaincu s’il en est des dividendes pour New Delhi des multiples facettes du soft power indien contemporain.

Renforcer l’image d’ouverture par le libre-échange

Une autre de ces facettes est la multiplication des accords de libre-échange au moment où se déchaîne le protectionnisme américain le plus obtus.

Conclu fin janvier 2026 au terme de laborieuses négociations étirées sur près de deux décennies, l’Accord de libre-échange Inde-Union européenne constitue « la mère de tous les accords, qui va offrir de nombreuses opportunités aux 1,4 milliard d’Indiens et aux millions de citoyens de l’Union européenne » selon le chef du gouvernement indien. Il s’agit de créer un marché de deux milliards d’individus par la suppression des droits de douane sur 97 % des exportations européennes vers la « plus grande démocratie du monde. »

On retrouve dans le propos d’Ursula von der Leyen, la présidente en exercice de la Commission européenne, un enthousiasme littéralement au diapason : « L’Europe et l’Inde écrivent aujourd’hui une page d’histoire. »

Contrer Washington en Amérique du Nord

Les relations bilatérales indo-canadiennes étaient sinistrées depuis l’assassinat sur le sol canadien en juin 2023 d’un Canadien d’origine indienne, dirigeant d’un mouvement séparatiste Sikh. Trois ans plus tard, en mars 2026, la visite à New Delhi du Premier ministre canadien Mark Carney, permet d’enterrer la hache de guerre pour faire front commun face à Washington. Les deux pays annoncent une série d’accords dans de nombreux domaines : technologie, énergie (accord décennal sur l’énergie nucléaire), minéraux critiques, espace, défense, éducation, etc.

Un an exactement après son entrée en fonction (mars 2025), le chef du gouvernement canadien Mark Carney annonçait la conclusion prochaine – d’ici la fin de l’année – d’un accord de libre-échange, dans les tuyaux depuis des années, les deux partenaires économiques et commerciaux se montrant désireux de réduire l’exposition aux droits de douane punitifs imposés par Washington : « Il ne s’agit pas simplement de renouveler une relation. Il s’agit d’élargir un partenariat précieux en lui insufflant une nouvelle ambition, une nouvelle orientation et une nouvelle vision d’avenir » clama avec conviction le chef de gouvernement canadien dans la capitale de son homologue indien, lequel de son côté ne bouda ni son plaisir, ni sa fierté en confirmant que les deux démocraties parapheront sous peu un « partenariat économique global » permettant de quintupler d’ici 2030 leurs échanges bilatéraux (qui passeraient de 9 à 50 milliards de dollars) !

Au-delà de la dimension strictement comptable du long séjour de quatre jours effectué par Mark Carney dans la patrie du Mahatma Gandhi, son homologue indien a pu légitimement savourer un indéniable succès diplomatique, replaçant les rapports Ottawa-New Delhi sur une trame bilatérale normalisée et enfin apaisée.

Le Yoga, fer de lance du néo-soft power indien

* Médecine traditionnelle arabe remontant à la médecine gréco-romaine.
La stratégie d’image de Narendra Modi n’est pas récente. Peu après son entrée en fonction au printemps 2014, il intégrait à son gouvernement une entité ministérielle pour le moins composite autant qu’atypique, alliant spiritualité et santé : dans le dessein d’associer la médecine traditionnelle indienne à la recherche scientifique moderne était alors créé le ministère AYUSH (Ayurveda, Yoga, Naturopathie, Unani*, Siddha**, Homéopathie).
** Celui ou celle ayant atteint le but suprême, la perfection, l’éveil.

« L’Inde est un véritable trésor de plantes médicinales ; c’est en quelque sorte notre or vert » aime à dire l’ancien Chief minister du Gujarat qui, la même année, était à l’origine de l’adoption par l’Assemblée générale de l’ONU de la journée internationale du yoga (21 juin), laquelle célébrera donc d’ici un trimestre sa 11e édition placée sous le thème « Yoga : une planète, une santé. »

Les succès de la « diplomatie spatiale » indienne

Ces dernières décennies, les réussites technologiques de l’Inde dans la course pacifique à l’espace ont été spectaculaires : découverte de la présence d’eau sur la lune (mission Chandrayaan-1 en 2008) ; mission Mangalyaan en 2013 (1ère nation asiatique à atteindre l’orbite de Mars) ; alunissage près du pôle Sud en 2023 (mission Chandrayaan–3). Ces succès ont porté la diplomatie spatiale du pays du Mahatma Gandhi comme un puissant instrument de soft power. Les scientifiques indiens ont partagé leur savoir-faire technologique spatial avec d’autres nations, encourageant la coopération, le développement et l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique.

Une dynamique porteuse vivement soutenue par le Premier ministre : le 23 août dernier, à l’occasion de la Journée nationale de l’espace 2025, Narendra Modi annonçait fièrement que l’Inde disposerait à court terme de sa propre station spatiale nationale…

L’alliance solaire internationale, une initiative pour la planète

Lors de la conférence de Paris de 2015 sur les changements climatiques (COP 21), le chef de gouvernement indien se fit le chantre – soutenu en cela pleinement par le locataire de l’Elysée – d’une nouvelle initiative internationale susceptible, entre autres dividendes politiques, de densifier / diversifier le soft power de la 2e démographie de la planète : « Nous voulons apporter l’énergie solaire dans nos vies, dans nos maisons en la rendant moins chère, plus fiable, et plus facile à relier au réseau. » Trois ans plus tard, au printemps 2018, était organisé dans la capitale indienne le sommet fondateur de l’Alliance solaire internationale (ASI), co-présidé par le président de la République française Emmanuel Macron, et le Premier ministre indien Narendra Modi.

L’ASI est aujourd’hui la première organisation intergouvernementale basée sur le sol indien. 83 États ont signé son accord-cadre (mais pas la Chine, premier producteur mondial d’énergie solaire). Ses objectifs très ambitieux – 1000 Gigawatts de capacités solaires supplémentaires d’ici 2030 – tranchent avec la morosité des débats actuels sur l’atténuation du changement climatique.

Les BRICS, une caisse de résonnance naturelle des ambitions indiennes

« Alors que les États-Unis se retirent des organisations internationales et s’aliènent d’autres pays par le biais de droits de douane, le groupe des BRICS, qui rassemble dix grandes économies émergentes (dont l’Inde), comble progressivement le vide croissant en matière de soft power, en particulier parmi les pays du Sud » relevait très pertinemment un éditorialiste du Japan Times l’été dernier.
* Afrique du Sud, Brésil, Chine, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran, Russie.

Et le quotidien nippon d’enrichir son article d’une « photo de famille » prise au terme du 17e sommet des BRICS (Rio de Janeiro) où, au milieu de ses pairs (chefs d’État et de gouvernement), large sourire et bras levés, au tout premier plan, rayonnait le chef de gouvernement indien Narendra Modi. Tout un symbole, toute une ambition, synthétisés en un seul cliché.

De fait l’agenda des BRICS correspond très précisément à celui de la diplomatie indienne : développer les liens avec le Sud global, promouvoir le multilatéralisme et la multipolarité, œuvrer à la réforme des Nations Unies (l’Inde revendique depuis longtemps un siège permanent au conseil de sécurité) et critiques les régimes de sanctions américaines et occidentales (qui affectent les relations de l’Inde avec la Russie et l’Iran).

L’effet d’aubaine des tensions avec Washington et Pékin

En 2026, les efforts des autorités de la désormais 1ère démographie mondiale visant à étayer, consolider son soft power profitent également d’une sorte d’effet d’aubaine créé par les tensions internationales.

Les nouvelles orientations stratégiques définies depuis janvier 2025 par l’administration Trump 2.0, adepte convaincue du bras de fer, du verbe haut (quand il ne s’agit pas de menace pas même voilée) et de la politique du plus fort, remisant les règles diplomatiques usuelles et les partenariats au rang d’incongruités. Entre Washington et New Delhi, la passe d’armes de l’été 2025 sur l’imposition unilatérale des droits de douanes américains aux produits indiens (25%… + 25 % supplémentaires !) laissera des traces durables entre les deux capitales, même si un accord a été finalement annoncé début février pour ramener ces droits de douane à 18%. Reste que l’Inde pratique un art consommé du « dos rond, » acceptant la conclusion à l’automne 2025 d’un accord de défense d’une durée de 10 ans avec les États-Unis.

A l’est du continent asiatique, l’agenda stratégique opaque sinon sciemment agressif de la Chine en Asie-Pacifique se décline de multiples manières, sur un spectre régional des plus étendus : volonté de réunification avec Taïwan (y compris si nécessaire par la force), ambitions territoriales sans respect des conventions internationales en mer de Chine du Sud, activisme dans l’océan Indien et dans les capitales des États riverains de l’Inde en Asie méridionale, sans compter les revendications de Pékin sur l’État indien de l’Arunachal Pradesh (au point de mentionner ce périmètre du nord-est indien comme partie du territoire chinois sur les cartes officielles chinoises).

En ce bien agité premier trimestre 2026, ce ne sont pas les autorités indiennes qui se plaindront de composer avec une image extérieure plus flatteuse. A l’opposé de la Chine, le fait de ne pas être perçue comme une nation ayant des ambitions territoriales, de figurer parmi les démocraties les plus stables d’Asie et d’être aujourd’hui membre du prestigieux quatuor des premières économies mondiales (en PIB nominal) confère à l’Inde une position plus favorable, que renforce sa stratégie multiforme de soft power.

Par Olivier Guillard

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Olivier Guillard

Olivier Guillard, spécialiste de l’Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal)

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