Édition du 27 février 2024

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Asie/Proche-Orient

Inde : Rahul Gandhi dénonce les "attaques systématiques" contre la démocratie indienne

L’opposant au gouvernement de Narendra Modi a profité d’un passage à Paris pour s’en prendre aux dérives autoritaires de ce dernier et affirmer sa foi dans la nouvelle alliance des partis d’opposition.

Tiré d’Asialyst.

En ce week-end de septembre où dirigeants et journalistes du monde entier convergeaient vers New Delhi pour la réunion du G20 présidée par l’Inde, Rahul Gandhi, une des figures de proue de l’opposition au Premier ministre Narendra Modi, a choisi de se tenir résolument à l’écart. Lors d’un passage éclair à Paris vendredi 8 et samedi 9 septembre, entre des visites à Bruxelles et aux Pays-Bas, il est intervenu devant les étudiants de Sciences Po et a donné une conférence de presse. L’occasion pour lui de s’étendre sur les menaces qui pèsent sur la démocratie indienne.

Les institutions démocratiques de l’Inde sont l’objet d’une « attaque systématique » de la part de Narendra Modi, le Premier ministre, du BJP, son parti politique au pouvoir, et du RSS, l’organisation idéologique qui chapeaute toute la mouvance hindouiste : c’est le message lancé par Rahul Gandhi, l’héritier de la dynastie politique Gandhi, fils, petit-fils et arrière petit-fils de Premiers ministres. Âgé de 53 ans, Rahul Gandhi est actuellement député au Parlement de New Delhi pour le parti du Congrès – parti qu’il a brièvement présidé lui-même en 2018 et 2019 en succédant à sa mère Sonia Gandhi.

Dans la vision du héros de l’indépendance, le Mahatma Gandhi (famille distincte de celle de Rahul), tout le monde doit être associé au débat démocratique, y compris les groupes numériquement peu importants, a rappelé l’homme politique. Mais « Modi et le RSS veulent imposer une nouvelle conception centralisée, agressive, violente » en lançant « une attaque systématique contre les institutions démocratiques », a-t-il affirmé. Car un fondement de l’action de la mouvance hindouiste, c’est la volonté de préserver le système des castes : « Le cœur de l’action du RSS et du BJP, c’est essayer d’empêcher les basses castes et les minorités de s’exprimer. » Dans un contexte où les mesures dirigées contre la minorité musulmane se multiplient, Rahul Gandhi a lancé : « J’ai lu la Bhagavad-Gita [texte sacré de l’hindouisme, NDLR] et de nombreux autres textes hindous. On n’y trouve rien de ce que fait le BJP », rien qui justifie l’oppression de ceux qui ne pensent pas comme eux. Une déclaration qui a suscité de vifs applaudissements dans une salle de conférence de Sciences Po où de nombreux étudiants indiens étaient présents.

« Nous avons créé l’Alliance India, ça ne leur a pas plu. Du coup, ils ont décidé de changer le nom du pays ! »

Tout a changé à partir de 2014, avec la première victoire électorale de Narendra Modi. Auparavant, a rappelé l’héritier de la dynastie, le combat politique se déroulait dans un cadre démocratique classique avec des institutions impartiales. Mais « en 2014, a-t-il souligné, pour la première fois une organisation a décidé de prendre le contrôle des institutions. Maintenant, je dois me battre contre un État indien contrôlé par le RSS. » En effet, selon lui, le BJP et le RSS ont réussi une pénétration très importante dans les structures institutionnelles comme la Commission électorale. Dorénavant, « les règles du jeu ne sont plus égales ».

La vie est donc devenue difficile pour l’opposition. Un vrai problème auquel nous sommes confrontés, a-t-il insisté, c’est « la domination complète des médias et des réseaux sociaux » par le gouvernement et ses amis. En outre, il y a selon Rahul Gandhi une politique d’intimidation des membres de la société civile. Prenant son exemple personnel, il a souligné être l’objet de nombreuses poursuites judiciaires et de coupures d’accès à ses réseaux sociaux, entre autres. Et « on m’a condamné au nombre exact de jours permettant de m’exclure du Parlement », a-t-il rappelé. En mars dernier, un tribunal a en effet condamné Rahul Gandhi à deux ans de prison dans une affaire de diffamation, ce qui a permis au Parlement dominé par le BJP de le déchoir dès le lendemain de son siège de député. Une décision de la Cour suprême a toutefois suspendu ce jugement en août dernier, lui permettant de retrouver sa place au Parlement.

Les espoirs de l’opposition reposent désormais sur la grande alliance formée en juillet dernier par 26 partis politiques nationaux et régionaux, dont le parti du Congrès. Une alliance baptisée INDIA pour Indian National Developmental Inclusive Alliance, c’est-à-dire Alliance inclusive de l’Inde pour le développement national. Formant le mot « India », cet acronyme irrite le pouvoir en place, a souri Rahul Gandhi : « Nous avons créé l’alliance INDIA, ça ne leur a pas plu. Du coup, ils ont décidé de changer le nom du pays ! » Une allusion à l’initiative des autorités de New Delhi d’utiliser l’appellation traditionnelle « Bharat » pour désigner le pays dans le cadre du G20, plutôt que le nom « India ». Sur le fond, a rappelé le membre du Parlement, les deux appellations figurent bien dans la Constitution. Mais il s’agit d’une nouvelle manifestation du « refus [de Narendra Modi et de ses allié] d’accepter l’histoire de l’Inde » en cherchant à effacer l’héritage de la colonisation britannique. Oui, l’Angleterre a colonisé notre pays mais « nous avons combattu les Anglais, nous les avons battus. L’anglais est devenu une langue indienne, il y a plus de gens parlant anglais en Inde qu’au Royaume-Uni. »

En fait, selon Rahul Gandhi, cette initiative vise surtout à « détourner l’attention des vrais problèmes du pays ». Et ces problèmes sont nombreux, au premier rang desquels une extrême inégalité. « Quelques personnes sont milliardaires, a-t-il lancé, mais il n’y a pas assez d’emplois, on ne laisse aucune place pour les basses castes, les minorités. » Un sujet sur lequel il a insisté à plusieurs reprises, considérant que « l’injustice et la souffrance causées par le système des castes vont au-delà de tout ce que l’on peut voir dans le monde ». En fait, estime-t-il, « le modèle économique de Modi a échoué et il y a une terrible souffrance dans les campagnes ».

Absence d’un leader charismatique de l’opposition

C’est ce qui donne à cet éminent représentant de l’opposition bon espoir pour les élections générales de 2024, lors desquelles Narendra Modi cherchera à obtenir un troisième mandat. Le rouleau compresseur du BJP et de ses alliés, combiné à la très forte popularité du Premier ministre, font penser à nombre d’analystes que leur victoire ne fait guère de doute. Une idée que réfute Rahul Gandhi. La coalition INDIA des 26 partis « rassemble plus de monde qu’eux. 60 % des Indiens votent pour les membres de la coalition, 40 % pour [le BJP]. L’idée qu’il y a une majorité hindoue pour eux est fausse », a-t-il déclaré, s’appuyant sur les victoires récentes engrangées par le Congrès et ses alliés dans diverses élections au niveau des États de la fédération indienne, notamment au Karnataka.

Alors que les élections générales en Inde sont fortement personnalisées, la stature personnelle de Narendra Modi est néanmoins un formidable atout pour son camp. A contrario, l’absence côté INDIA d’un leader charismatique et incontesté ne risque-t-elle pas de constituer un grave handicap ? Pas du tout, estime Rahul Gandhi selon qui les enquêtes d’opinion sont sans valeur, la colère contre le gouvernement l’emportera. La question du leadership de la coalition de l’opposition sera traitée plus tard, après sa victoire.

Charmeur, faisant preuve d’humour, nouant facilement le dialogue avec les étudiants, le rejeton de la famille Gandhi n’a pas eu de mal à convaincre un auditoire de Sciences Po qui lui était acquis d’avance, il est vrai. Alors qu’il a longtemps passé pour déconnecté des réalités du pays et pour être peu intéressé par le combat politique, le désormais plus si jeune député a incontestablement fait des progrès ces dernières années. La longue marche « Bharat Jodo Yatra » qui lui a fait parcourir plus de 4 000 km l’année dernière du sud au nord de l’Inde à la rencontre de la population, a conforté sa stature. La dimension un peu « lunaire » qui a souvent été reprochée à Rahul Gandhi n’a pas disparu pour autant. Interrogé sur cette expérience, il a expliqué à quelques journalistes qu’elle a changé son approche de la politique. « Il y avait tellement de monde que je ne pouvais pas avoir les conversations habituelles avec les gens. Mais j’ai pu entrer en contact directement avec eux [sur le plan émotionnel], j’ai développé des liens avec des millions de personnes. J’ai commencé à dire « I love you » à des gens que je ne connaissais pas. Maintenant, des personnes viennent me voir pour me dire « I love you ». » Une telle approche émotionnelle peut-elle se traduire en votes ? Réponse : « Ça m’est égal. »

Par Patrick de Jacquelot

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Patrick de Jacquelot

Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L’Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.

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