Édition du 19 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Question nationale

Indépendance et social-démocratie : de l'une à l'autre

Le saut d’Alexandre Boulerice, député néo-démocrate de Rosemont-La Petite-Patrie, à Québec solidaire a provoqué bien des spéculations sur ses chances de relancer la petite formation de gauche en difficulté. Le prestigieux et sympathique nouveau venu parviendra-t-il à inverser la tendance au déclin du parti observable depuis quelques années ? Un homme peut-il changer le cours des choses dans une formation politique ? À lui seul, sans doute pas, malgré le capital de crédibilité qu’il a amassé. Mais entouré d’une équipe compétente et motivée, il est au moins en mesure de freiner le déclin et qui sait, donner une seconde chance à un parti qui frôle dangereusement la marginalité.
Cependant, un problème de fond demeure : M. Boulerice affirme qu’il a toujours été un indépendantiste de gauche, en dépit de son adhésion à un parti fédéral. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a bien caché son jeu. Mais je ne remets pas en cause sa sincérité. Il a pu à la longue se lasser de l’incapacité du NPD de percer au Québec (à l’exception du scrutin de 2011, alors que Jack Layton le dirigeait), Il s’est contenté de continuer à siéger comme seul député néo-démocrate restant à partir de 2019 dans son fief montréalais.

Comme tant d’autres souverainistes, il tente de concilier indépendantisme et socialisme. S’Il remporte un siège au prochain scrutin provincial le 5 octobre prochain, quelle priorité adoptera-t-il ? À la souveraineté ou à la social-démocratie ? Après tout, en tant que député néo-démocrate, il a toujours défendu la seconde par la force des choses. À présent, il devra résoudre une difficile équation : celle de choisir entre les deux options.
Québec solidaire a été fondé en 2006 bien davantage pour lutter contre les mesures d’austérité néo-libérales que pour réaliser l’indépendance. Amir Khadir et Françoise David dans leurs interventions publiques mettaient l’accent bien plus sur les problèmes de l’inéquité des mesures de redistribution de la richesse produite au Québec que sur « l’émancipation nationale ». Il faudra attendre la fusion d’Option nationale avec Québec solidaire en janvier 2018 pour que le discours souverainiste prenne du galon au sein du parti.

Non seulement celui-ci est-il en difficulté depuis au moins 2023, mais l’option indépendantiste a perdu beaucoup de sa capacité d’attrait auprès de la population. Si un référendum se tenait aujourd’hui, elle connaîtrait une cuisante défaite. S’il a lieu en 2028 ou 2029, c’est plus difficile à dire. Mais la conjoncture actuelle n’est guère favorable à sa victoire.

De plus la direction de Québec solidaire est aux prises avec un dilemme difficile à résoudre qu’elle est obligée de taire pour ne pas effrayer l’électorat : comment concilier l’avènement éventuel à la souveraineté et les sacrifices que cette opération nécessitera, ce qui reporterait nécessairement l’application des mesures de justice redistributive dans un avenir assez lointain ?

Québec solidaire devra aussi réfléchir sur la nature des rapports à entretenir avec le Parti québécois, formation qui adhère aux principes de base du néo-libéralisme. Envisagera-t-il de s’allier avec lui pour augmenter les chances de succès de l’option indépendantiste et donc, mettre de côté (même temporairement) son orientation de gauche ? Il y a là matière à des discussions corsées au sein du parti.

De toute façon, la seule formation susceptible de réussir l’indépendance est le Parti québécois, vu sa tradition de pouvoir et son expérience dans la gestion des affaires publiques. Par comparaison, Québec solidaire peut aller se rhabiller. D’ailleurs, le PQ ne cherche nullement à se rapprocher de QS. Il n’en n’a pas besoin. Il courtise plutôt les partis de droite, qui rassemblent une bonne partie de l’électorat.

Mais il est vrai que la longue expérience d’Alexandre Boulerice à Ottawa peut s’avérer très utile à Québec solidaire. De son côté, le nouveau chef du NPD, M. Avi Lewis, devrait réfléchir à la défection du seul « survivant » de son parti au Québec, en fait à l’est de Winnipeg. Peut-être cela l’incitera-t-il, espérons le, à tenter une percée dans la « Belle province ».

Comme une boule de billard qui percute d’autres boules, le saut de M. Boulerice en politique provinciale bouleverse bien des données, tant fédérales que provinciales. Faites vos jeux....

Jean-François Delisle
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