Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique québécoise

L'action politique des mouvements sociaux d'aujourd'hui

Avec son dernier livre, L’action politique des mouvements sociaux d’aujourd’hui, Serge Denis, professeur titulaire de science politique à l’Université d’Ottawa, apporte une contribution majeure à cet immense chantier de réflexions et de débats que constitue désormais Québec solidaire, le parti de la gauche québécoise en marche.

Et le sujet n’est pas facile. Parler des rapports entre la gauche politique, les mouvements sociaux et le mouvement ouvrier, départager la part de chacun, les rapports qu’ils doivent entretenir, les complémentarités qu’ils peuvent nourrir, tout cela est l’objet de multiples enjeux, difficiles à trancher. On sort de cette lecture, avec de nombreuses questions encore, bien sûr, mais avec une tête plus claire et une envie de poursuivre et d’approfondir la réflexion amorcée.

Les mouvements sociaux, souligne Serge Denis (le mouvement des femmes, le mouvement écologique, le mouvement étudiant, le mouvement anti-guerre, le mouvement altermondialiste...), ont développé un agir ensemble articulé à une logique revendicative. Et de plus en plus, pour faire face à l’offensive néolibérale, ces nouveaux mouvements sociaux (NMS) ont manifesté une volonté de coordination dans des forums sociaux à tous les niveaux, y compris mondial.

Mais l’importance des NMS ne conduit nullement Serge Denis à croire qu’il y aurait une marginalisation de l’importance du mouvement ouvrier. "L’idée que la pente ascendante des NMS soit une descendance pour le mouvement ouvrier, par exemple selon l’hypothèse de la fin des sociétés industrielles, ne se vérifie pas. Bien sûr, les mouvements sociaux autres que le mouvement ouvrier prennent une importance qu’ils n’ont habituellement pas connue auparavant, du moins comme phénomènes permanents, et, au regard du mouvement ouvrier, leur poids a crû grandement. Mais, plutôt que de la concomitance d’un essor et d’un crépuscule, la situation semble bien de deux progressions, qui se déploient même par certains aspects en concordance. Il faut donc tenter une présentation mieux intégrée de la réalité des NMS et du mouvement ouvrier. »(pp. 31-32)

Avec le développement des actions communes, une réflexion conjointe, des sensibilités et des valeurs partagées, les NMS ont réussi à problématiser des situations et à en faire des enjeux publics (démocratisation, défense des services publics, défense de l’environnement, nécessité d’une redistribution plus égalitaire de la richesse produite, respect des libertés individuelles) dans l’action. Ils seront donc partie prenante du renouveau d’une politique de gauche.

De plus, les NMS et le mouvement ouvrier font face à une nouvelle phase de l’offensive néolibérale. Il y a donc nécessité et urgence d’un passage à l’action politique où le respect de l’autonomie de tous les mouvements, la démocratie à la base, le rejet du principe hiérarchique seront des axes d’une autre politique.

Pour concrétiser cette perspective, Serge Denis propose la convocation d’un large colloque (ou sommet ou conférence) de réflexion et d’orientation à l’initiative des centrales et des autres mouvements sociaux représentatifs (donc du mouvement ouvrier et des NMS) visant à prendre le pouls de la situation actuelle, à se doter d’une compréhension des choses relativement commune et à se poser en interlocuteur politique dans la société. À se recomposer, donc, et à se donner consistance comme force politique.

Et la gauche politique dans tout cela ?

Faisant ouvertement référence à la démarche mise de l’avant par Françoise David, Serge Denis écrit : "La démarche consistant à lancer un parti sans engagement de quelque nature de ces organisations (mouvement ouvrier et NMS) annonce plutôt que la voie de son développement est envisagée sous la forme de l’agitation et de l’éducation populaire, durant et entre les campagnes électorales. En tant que tel, ce type de démarche peut certes produire des effets intéressants, des tribunes électorales, par exemple, s’avérant des tribunes privilégiées pour encourager-susciter les désirs d’options de rechange, étendre leur auditoire, faire réfléchir. Mais quand les mouvements populaires sont déjà constitués de façon massive, qu’ils existent (souvent) depuis longtemps et qu’ils sont reconnus comme des organisations revendicatives par des secteurs sociaux non dominants, la stratégie de construction d’un parti qu’on voudrait le leur doit s’y référer de façon prioritaire." (p. 131)

Cette perspective mise de l’avant par Serge Denis n’est pas sans rappeler la perspective des États généraux du mouvement syndical, du mouvement des femmes et des mouvements sociaux que le Conseil national de l’UFP appelait de ses vœux. Elle mérite, pour le moins, d’être discutée sérieusement dans Québec solidaire, dans le mouvement syndical et dans l’ensemble des mouvements sociaux du Québec.


L’action politique des mouvements sociaux d’aujourd’hui.
Le déclin du politique comme procès de politisation
, Serge Denis, Les Presses de l’Université Laval, 2005

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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