Édition du 16 avril 2019

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États-Unis

L’aide américaine à l’Amérique centrale et la crise à la frontière

James Phillips, CounterPunch.org, 8 avril 2019
Traduction, Alexandra Cyr

Note de la traductrice : ce texte ne mentionne pas le renversement soutenu par les États-Unis du gouvernement démocratiquement élu au Honduras en 2009 et les accusations de fraude répétées lors des élections subséquentes pour de prises de pouvoir toujours approuvées par les États-Unis.

L’administration Trump soutient qu’il y a une crise à la frontière mexicaine. Les gouvernements du Guatemala, du Honduras et d’El Salvador frustrent le Président américain parce qu’ils n’ont pas fait suffisamment pour empêcher leurs populations de quitter leur pays malgré toute l’aide que les États-Unis leur donne. Le Département d’État annonce qu’il ne leur versera plus cette aide. Des bulletins d’information indiquent qu’en fait, ce serait l’aide économique et humanitaire qui serait coupées mais que le support à la « sécurité » (donc à la police et aux militaires) serait maintenu.

Nous avons aussi appris que, juste avant l’annonce de cette décision du Département d’État, celui de la Sécurité intérieure (Homeland Security) a signé une entente avec ces pays pour augmenter la coopération et le soutien aux enjeux de « sécurité ». Plusieurs Républicains.es et Démocrates du Congrès, plusieurs organisations humanitaires privées et agences d’aide économique défendent l’idée qu’il ne faut pas diminuer l’aide, qu’au contraire il faut l’augmenter pour améliorer les conditions de vie dans ces pays d’Amérique centrale.

Mais, beaucoup d’autres membres du Congrès ne voient pas les choses de cette manière. Quelques uns.es travaillent à l’adoption d’une loi (la loi Berta Cáceres) qui réviserait l’aide à la « sécurité » de ces pays parce que, versée à la police et aux militaires qu’ils sont les instruments des gouvernements qui répriment les manifestations pacifiques en faveur des droits humains et contre leur violation. Ce projet de loi a été introduit au Congrès avant les élections législatives de 2018 mais il est présenté à nouveau maintenant avec la majorité démocrate à la Chambre. Donc, est-ce que l’aide aux pays d’Amérique centrale est une solution à la crise migratoire ? Ce n’est pas clair ; il faut examiner certaines réalités.

Selon les calculs officiels, 60,000 personnes se sont présentées à la frontière sud en février 2019. En mars elles furent plus de 100,000à le faire. Au moins la moitié de ces gens venaient du Guatemala, la plupart des autres étaient honduriens.nes et un tout petit nombre, salvadoriens.nes. Une autre « caravane » de migrants.es qu’on pense composée de 20,000 personnes se formerait en ce moment au Honduras pour se diriger vers le Mexique et les États-Unis.

Clairement, ce sont des chiffres impressionnants que ce soit pour les fonctionnaires de l’immigration, pour les requérants.es du statut de réfugié forcés.es de vivre dans des conditions épouvantables pendant des semaines à la frontière, pour les habitants.es en bordure de cette frontière qui doivent les recevoir tous et toutes et leur donner les conditions de vie les plus correctes possibles. Pour tous ces gens, c’est indéniablement une « crise ». Pourtant, ces migrants.es et requéants.es du statut de réfugié fuient, ce qui à leurs yeux, est une bien plus grande crise dans leur pays : une pauvreté inqualifiable, l’insécurité perpétuelle, la violence des gangs de gangsters, des trafiquants de drogues et celle de leurs gouvernements qui répriment toute expression d’opposition. Tout cela s’ajoute à une détérioration économique rapide.

La vieille distinction entre les immigrants.es qui cherchaient un travail et les demandeurs.euses d’asile fuyant la violence et les menaces, ne s’applique pas si clairement aux gens d’Amérique centrale. Au Honduras, le taux officiel de pauvreté approche les 70% cette année, avec plus de 45% « d’extrême pauvreté » selon les critères des institutions économiques internationales. Ce niveau de pauvreté rend la population bien plus vulnérable devant les abus violents venant de n’importe qui plus puissant ou plus riche comme les membres des gangs, les trafiquants.es de drogue, la police, les militaires et les grands.es propriétaires. La règle de l’impunité les protège tous et toutes des poursuites pour des crimes commis contre les pauvres alors que ceux-ci sont à la merci de la criminalisation pour le moindre acte d’auto défense. Au cours des récentes années, moins de 10% des crimes violents commis contre des pauvres au Honduras, ont fait l’objet d’une enquête et encore moins de poursuites. Avec le Guatemala et El Salvador, le Honduras a toujours le plus haut taux de meurtres au monde. Quand ses ressortissants.es disent venir aux États-Unis pour la sécurité économique cela veut aussi dire fuir les violences.

Pendant des années, et le gouvernement américain et celui du Honduras, ont soutenu que l’aide américaine était essentielle pour renforcer la police, les institutions gouvernementales, la sécurité et promouvoir le développement économique afin que les habitants.es du pays ne s’enfuient pas. Ce serait une position raisonnable si les gouvernements et les forces de sécurité étaient « immaculées » et des recours fiables existaient pour toutes leurs populations et si le défaut de développement était la racine du problème. Au Honduras, c’est la manière dont le développement est poursuivi qui EST le problème.

Le modèle de développement économique que le gouvernement hondurien poursuit avec le support actif et enthousiaste du gouvernement américain, repose sur l’extraction des ressources naturelles en faveur des marchés américains et mondiaux. L’extraction minière, l’exploitation des forêts, l’industrialisation de l’agriculture et le développement de grandes entreprises agro-alimentaires et jusqu’à un moindre point, le tourisme sont les lieux privilégiés d’investissement. Tout cela est mis en œuvre sans l’approbation des populations locales. Il y a littéralement des centaines d’exemples ou des populations ont été poussées hors de chez elles par les militaires ou la police pour laisser le terrain aux minières ou à l’agro-industrie. Ou encore, elles ont été forcées de quitter leurs terres et leur mode de vie parce que les activités minières et agricoles ont pollué les rivières et les terres au point de les rendre inutilisables. Cette situation prévaut au Honduras aussi bien qu’au Guatemala. Que pouvez-vous faire si vous êtes littéralement expulsé de votre petite ferme qui garantissait votre auto suffisante et avez été transformé en chercheur d’emploi, en sans terre et que votre communauté est disloquée et dispersée ?

Aux cours des années 1980, l’administration Reagan a promu ce modèle de développement auprès du gouvernement hondurien. On a parfois appelé cette politique « Reaganomics » pour le Honduras. Et depuis 1990 elle a été améliorée et poursuivie avec encore plus d’intensité, spécialement aux cours des dernières années. Tôt en 1980, la Conférence des évêques catholiques du Honduras et même quelques économistes du gouvernement hondurien ont mis en garde contre les retombées de ce type de développement. Ce fut littéralement une prédiction. Durant ces décennies des milliers de familles rurales, de paysans.nes pauvres et indigènes, ont été déplacés, ont migré vers les villes, ont été incapables de trouver du travail et ont sombré dans la pauvreté urbaine. L’industrie de l’assemblage compte sur ces « déplacés.es ». Elle leur offre quelques emplois à bas salaire qui ne sont jamais à la hauteur des besoins. Un grand nombre d’enfants et de familles doivent faire leur vie dans cette pauvreté urbaine où les gangs et diverses formes de violences sont susceptibles de s’installer et dans un pays où les policiers.ères sont corrompus.es, impliqués.es dans la violence et où la justice protège très peu les gens ordinaires. Ce type de développement ne réduit pas la pauvreté et la violence, au contraire ; elles ont d’ailleurs augmenté durant les dernières décennies selon les agences internationales et les économistes honduriens.nes.

Il vaut la peine de souvent se souvenir que cette situation est sortie du modèle de développement que, successivement, les gouvernements des États-Unis et hondurien ont poursuivi au Honduras depuis 30 ans. Les mauvaises retombées de ce modèle inadéquat se voient maintenant dans les pays comme le Honduras et le Guatemala tout comme à la frontière sud des États-Unis. Et ce « modèle » ne va que perpétuer la crise. Plus d’aide aux forces de sécurités, militaires et policières sans véritables réformes politiques ne peut que maintenir la répression. Malgré ce que prétendent les gouvernements américain et hondurien, ce que rapporte la population et les statistiques colligées par des organismes de défense des droits humains, il y a peu de progrès, même que la situation empire. Donc, toute l’aide versée n’a pas affecté positivement les conditions qui forcent les populations d’Amérique centrale à fuir vers le nord. Les caravanes ne sont que le symptôme de cet échec. L’extraction et le modèle de développement basé sur la privatisation ignorent complètement les droits des populations et des communautés et, en plus, sont introduit en toute impunité. C’est la cause profonde (de cette crise).

Beaucoup d’Américains.es dont le vice-président (M. Pence), le Secrétaire d’État (M. Pompeo) et le chef de mission à l’ambassade américaine au Honduras, déclarent que les habitants.es d’Amérique centrale devraient rester dans leurs pays et résoudre leurs problèmes. C’est ignorer le rôle fondamental que jouent les États-Unis en encourageant et soutenant un modèle économique et social de « développement » et la situation politique qui perpétuent ces problèmes dans la région. En plus, on ignore aussi sans gêne, que cette réalité nous bénéficie puisque nous consommons couramment les produits venant de projets violents d’extraction comme l’antimoine pour nos téléphones, d’autres métaux précieux, des produits bruts pour la fabrication du papier, des produits agricoles et bien d’autres encore.

Et qu’en est-il des trafiquants.es de drogue qui plombent l’Amérique centrale. Au moins en partie, il y des organisations mafieuses qui ont pris naissance dans les années 1980 quand les États-Unis ont embauché des membres de ces cartels dans un trafic de « drogue contre armes » pour alimenter les Contras qui tentaient de renverser le gouvernement révolutionnaire sandiniste du Nicaragua. En plus, le gouvernement américain a expulsé vers ces pays des membres de gangs latinos qui avaient grandi aux États-Unis. La militarisation de cette région, qui remonte effectivement aux années 1980, a aussi permis l’entrée d’une quantité énorme d’armes venant des États-Unis et d’ailleurs et sont toujours en circulation. « L’aide à la sécurité » ajoute à tout cela. Les problèmes que les gens de cette région fuient ne sont pas entièrement de leur fait au contraire, la plupart du temps ce n’est pas le cas.

L’aide proprement humanitaire, qui va directement au soutien des populations peut être bénéfique dans un premier temps, mais dans le présent contexte politique et économique du moment, elle représente un remède inefficace et insuffisant plutôt que le contraire, à moins qu’elle serve à donner au peuple le pouvoir de changer le modèle existant ce à quoi les gouvernements américain et hondurien résistent. « L’aide à la sécurité » est une partie inhérente au problème parce qu’elle foule aux pieds les droits humains, renforce un développement qui enrichie une petite fraction de la population au prix de la misère pour la majorité. Mais il semble que, pour le moment, l’administration Trump veuille poursuivre cette politique.

Il faut que le « développement » arrive en Amérique centrale mais un autre type de développement avec un autre contexte politique. Cela oblige aussi les Américains.es à faire pression pour de nouvelles politiques, plus constructives, à visage humain, de la part de leur gouvernement en faveur du Honduras et des autres pays de la région. Le projet de loi Berta Cáceres déposé au Congrès est un pas dans la bonne direction vers un tel changement. Ce n’est qu’un début mais il est important.

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