Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

L’avenir du Proche-Orient se joue en Iran

Quarante ans après la révolution, l’Iran reste l’objet de fantasmes, et même de détestation de la part des gouvernements américain et israélien. Pour ceux qui ne se contentent pas des clichés — entre « le pays des mollahs » et « l’ennemi de l’Occident » —, trois livres récents ouvrent les portes de la République islamique : le récit d’un voyage très personnel par un jeune journaliste franco-iranien, un petit dictionnaire allègre et érudit répondant à toutes les questions, y compris les plus saugrenues, et un coup de projecteur sur cet enjeu géostratégique majeur qu’est le détroit d’Ormuz, haut lieu de l’affrontement entre l’Iran et les États-Unis.

Tiré de Orient XXI.

« Éteignez tout. Oubliez tout. Préparez-vous à danser, rire et pleurer. Vous allez vivre une expérience iranienne. » Le journaliste franco-iranien Armin Arefi déroule sous cet exergue ambitieux un récit à la première personne : le retour dans le pays de ses parents, exilés en France avant sa naissance. Armin Arefi n’avait pas pu remettre les pieds en Iran depuis juillet 2007. Correspondant à Téhéran pour plusieurs médias français de 2005 à 2007, sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, il s’était vu retirer son accréditation par le ministère de la culture et de l’orientation islamique, puis avait dû quitter le pays. Dans un précédent livre paru en 2009, Dentelles et tchador, il revenait sur ces deux années en décrivait des réalités de la société iranienne, en particulier les mille et un stratagèmes d’une partie de la jeunesse pour échapper aux interdits religieux.

L’ouvrage lui avait fermé les portes de la République islamique pour longtemps, écrit Arefi. Le journaliste avait pourtant cru à une ouverture quand il avait été convoqué à l’ambassade iranienne à Paris pour « remettre son livre à Son Excellence Monsieur l’ambassadeur ». Lequel avait jeté les yeux sur la couverture, représentant deux jeunes Iraniennes au foulard tombant, esquissant un pas de danse. « Monsieur Arefi, avait lancé le diplomate, ce n’est pas parce que vous êtes jeune et binational que vous pouvez ainsi pisser sur la République islamique » !

Une jeunesse en quête de liberté

Sept ans plus tard, en 2016, Armin Arefi passe le contrôle de police de l’aéroport de Téhéran avec son passeport iranien ; les temps ont changé. Sous le président Hassan Rohani, l’Iran cherche à s’ouvrir au monde. Les Iraniens entrevoient une ouverture au monde grâce à l’accord sur le nucléaire conclu en 2015 à Vienne entre l’Iran, les cinq membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, l’Allemagne et l’Union européenne, qui sera dénoncé par Donald Trump.

Les choses ont-elles changé dans la vie de tous les jours ? Oui et non, selon l’auteur. Son premier contact à l’aéroport, c’est une vendeuse de fast-food interloquée : « Pourquoi êtes-vous venu en Iran ? Vous êtes fou, on essaie tous de partir. » La répression de la révolte de 2009 contre la réélection du président Mahmoud Ahmadinedjad a laissé nombre de jeunes dans un état de résignation morose. Les pesanteurs institutionnelles, le poids des réseaux économiques liés au pouvoir qui briment les initiatives, la pression sociale sont toujours présents dans cet itinéraire au gré des rencontres.

Si la 4G omniprésente permet de multiplier les contacts et les aventures sur la messagerie en ligne Telegram avec ses 20 millions d’abonnés, dans ce pays où 70 % de la population a moins de 35 ans, la pression familiale est toujours forte. Des ambiguïtés rassemblées en un lieu, le pont de Tabiat, à Téhéran, long de 270 mètres, inauguré en 2014, et où se promène le soir toute une société en mouvement, faute d’autres lieux publics de détente.

Mourir pour la Syrie ?

Il y a des jeunes filles qui font des selfies en rejetant leur voile, poursuivies par des dragueurs adolescents, et aussi des porteuses de tchador elles aussi hypnotisées par leur téléphone portable. Des garçons qui disent se moquer de la religion et d’autres qui font leur prière. Mais le journaliste franco-iranien constate aussi la résistance du patriarcat et l’emprise de la famille. En Iran une jeune femme non mariée ne peut habiter seule, dit-il, même si elle jette son voile par-dessus les canapés lors de soirées alcoolisées comme celle, plutôt lugubre, décrite au début du récit.

Le livre ouvre d’autres portes de la réalité iranienne, comme avec cette visite à la section 50 du plus grand cimetière de la capitale, réservée au corps d’élite des pasdarans, les Gardiens de la révolution ; on s’y presse autour des sépultures des combattants tombés en Syrie, où ils avaient été envoyés soutenir le régime de Bachar Al-Assad. Un entretien avec le fondateur historique de cette force, devenu homme d’affaires, éclaire le pouvoir des pasdarans dans l’économie, l’homme se vantant de représenter en Iran une société française spécialisée dans l’aéronautique et le matériel de défense.

Le peuple, lui souffre des restrictions imposées par les sanctions américaines, mais aussi, selon un professeur d’université de « l’absence de gestion et [des] vols importants dont souffre l’économie iranienne ». Dans le sud, loin de la capitale, on se plaint des prix des aliments, multipliés par trois, de la pénurie de médicaments, de la monnaie qui dégringole, et on râle contre le pouvoir qui « ferait mieux d’investir dans le pays au lieu d’envoyer des soldats à l’étranger ». Là aussi, on entretient le rêve impossible d’envoyer ses enfants étudier à l’étranger. Au terme de ses tribulations, Armin Arefi repartira avec des sentiments mitigés, entre l’impression d’avoir rencontré une « société jeune et brillante » qui « avance, doucement, mais sûrement, pour forger son destin, à l’abri de toute guerre ou violence » et « pousse les mollahs à accepter le progrès » (on passera sur la comparaison plus que contestable avec l’Arabie saoudite où, selon l’auteur le prince héritier tenterait au contraire de « tirer vers le haut » une société « globalement conservatrice »).

Le lecteur désireux d’acquérir des connaissances de base pourra lire avec profit L’Iran en cent questions, de Mohammad-Reza Djalili, professeur émérite à l’institut de hautes études internationales et du développement de Genève, et Thierry Kellner, maître de conférence au département de sciences politiques de l’Université libre de Bruxelles (ULB). De « Pourquoi Napoléon s’est-il intéressé à la Perse » ? à « Iran-Arabie saoudite : une nouvelle guerre froide ? » en passant par « Existe-t-il une société civile en Iran ? », ce livre didactique, précis et agréable à lire éclaire la complexité iranienne en la divisant en huit thématiques : histoire, société, système politique, culture, religion, questions géopolitiques, économie et relation France-Iran. Le chapitre sur le « malaise de la jeunesse » fait écho au livre du reporter franco-iranien.

Outre le poids des interdits et du patriarcat, les jeunes Iraniens souffrent, malgré les efforts du gouvernement en faveur de l’éducation, du manque de débouchés dans l’économie du pays. « On estime que chaque année de 150 à 180 000 diplômés quittent le pays. Parfois près de 100 % des promotions de master des meilleures institutions universitaires vont faire carrière à l’étranger. » Les nouvelles sanctions américaines n’arrangeront pas les choses et laissent pour l’instant sans réponse ce qui pourrait être la cent unième question de ce livre très riche : quel avenir pour la révolution islamique, qui vient de fêter ses quarante ans ?

La menace de fermeture du détroit d’Ormuz

Les nouvelles incertitudes crées par le retrait américain du traité sur le nucléaire se concentrent autour d’un point géographique : le détroit d’Ormuz, l’étroite entrée du Golfe persique, contrôlé par l’Iran d’un côté et le Sultanat d’Oman de l’autre, et par où transite 90 % du pétrole produit dans la région. Une position stratégique évidemment tentante. « L’Iran peut-il réellement fermer le détroit d’Ormuz ? » demande le chapitre 67. Techniquement, les possibilités sont multiples, nous disent les auteurs : attaques de navires par les vedettes rapides des Gardiens de la révolution, pose de mines, missiles antinavires tirés à partir des côtes. Téhéran brandit parfois cette menace comme un élément de dissuasion, tout en sachant bien que son exécution déclencherait une guerre contre la puissance avec qui elle est en confrontation directe autour du détroit : les États-Unis, protecteurs des États pétroliers arabes de l’autre rive et du trafic maritime passant par la porte du Golfe.

C’est pourquoi l’Iran manie cette menace avec parcimonie et de façon rhétorique, principalement pour rappeler sa souveraineté sur le détroit, rappelle Léa Michelis dans L’Iran et le détroit d’Ormuz : « Il faut s’intéresser plus la manière dont la menace est utilisée qu’à la manière dont elle va être exécutée », affirme-t-elle dans cet ouvrage issu d’un mémoire soutenu en juillet 2018 à Sciences Po Aix-en-Provence.

Pour bien comprendre l’importance du lieu pour l’Iran, il faut remonter à l’héritage lointain de la Perse antique, qui contrôlait les deux rives, souvenir qui pèse toujours sur la vision stratégique de Téhéran. Au cœur du nationalisme iranien, Ormuz est aussi, écrit Léa Michelis, le pivot d’une stratégie iranienne qui regarde au-delà du Proche-Orient, vers l’Inde et la Chine : « Ce sont les diverses possibilités qu’offre le détroit à l’Iran en termes de développement économique et commercial, de partenariats de défense, de relations diplomatiques qui font du détroit un véritable atout de la puissance iranienne. »

Les deux grandes puissances asiatiques ne verraient toutefois pas d’un bon œil une fermeture du Golfe. « In fine, nuance dans sa préface Clément Therme, chercheur pour le programme Moyen-Orient de l’International Institute for Strategic Studies (ISS) de Londres, cet ouvrage démontre qu’en dépit d’une situation stratégique favorable d’un pays carrefour, l’Iran n’est pas parvenu à réaliser le potentiel lié à cette position géographique exceptionnelle. » En cause, « la dimension révolutionnaire de la politique régionale de la République islamique », mais aussi « l’hostilité institutionnalisée avec les États-Unis » depuis la dénonciation par Donald Trump de l’accord de Vienne.

Pierre Prier

Journaliste. Son premier contact avec le Proche-Orient date de 1987, avec la première intifada. Il a quitté Le Figaro après 21 ans passés à couvrir le Proche-Orient et l’Afrique. Il a couvert la deuxième intifada en tant que chef du bureau de Jérusalem de 2000 à 2004.

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