Édition du 31 mars 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Négociations du secteur public

L’entente de principe et l’appauvrissement

« Pour nous, c’est clair qu’on a atteint l’objectif d’éviter encore plus l’appauvrissement des travailleurs. Et au final de l’exercice, considérant l’inflation, qui n’est pas particulièrement très élevée en termes de prévision, on devrait même être en mesure d’effectuer un certain rattrapage salarial. »

Ainsi s’exprimait Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) lors de la présentation de l’entente de principe survenue entre le Front commun du secteur public et le gouvernement du Québec. Mais est-ce bien le cas ?

Tiré du site de Jeanne Émard |https://jeanneemard.wordpress.com/2015/12/26/lentente-de-principe-et-lappauvrissement/

L’effet de l’entente de principe

Dans le même article, j’ai pu lire que, selon les dirigeant.e.s présent.e.s à cette conférence de presse, « Les augmentations de salaire des syndiqués seront donc en moyenne de 9,1% sur cinq ans, et iront jusqu’à 10,25 %». J’ai eu beau faire tous les calculs possibles, même en incluant les montants forfaitaires (ce qu’il ne faut pas faire), je ne suis jamais parvenu à ces augmentations. Même en incluant dans un calculune hausse de 1,1 % (qui explique, si j’ai bien compris, la différence entre 9,1 % et 10,25 %) que les syndicats auraient obtenu dans les négociations sectorielles (même s’il semble qu’une partie de ces hausses seront en fait des ajouts de ressources et non des hausses salariales), je n’y arrive pas. Et je ne peux que déplorer le manque d’information précise sur le contenu réel de ces ententes (globale et sectorielles).

Le tableau qui suit présente quelques-unes des situations qui semblent les plus significatives. J’y ai appliqué les taux annoncés par les syndicats à un salaire de départ de 50 000 $, soit un montant forfaitaire de 500 $ la première année, des hausses de 1,5 % la deuxième, de 1,75 % la troisième et de 2,0 % la quatrième, un montant forfaitaire de 250 $ (comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet) ainsi qu’une hausse selon la relativité salariale la cinquième, avec trois niveaux de cette hausse au trois premières lignes du tableau, soit sans hausse (en supposant qu’il n’y ait plus de baisses, comme dans la première offre à ce sujet), avec la hausse moyenne de 2,4 % et avec la hausse la plus élevée dont j’ai entendu parler, soit de5 % pour les enseignants des cégeps, quoique certains affirment qu’elle ne s’appliquera pas à tous ces enseignants (autre exemple du manque d’information précise) ou qu’il ne s’agit pas d’un résultat de la relativité salariale comme telle, mais du changement de rangement (de 22 à 23) et qu’elle s’ajouterait à la hausse de la relativité salariale. Cela dit, pour ne pas compliquer davantage les choses et face à l’imprécision de l’information transmise par les syndicats et les médias, je l’ai indiquée dans le tableau comme une hausse de 5 % associée à la relativité salariale, même si cette hausse globale pourrait être supérieure ou inférieure à ce taux selon le cas. La première colonne « Hausse » indique le pourcentage de croissance de l’échelle salariale et ne tient pas compte des deux montants forfaitaires, car ceux-ci n’y sont pas intégrés. La dernière colonne inclut en plus la hausse de 1,1 % mentionnée plus tôt (même si elle ne semble pas constituer vraiment une hausse de cette ampleur…). J’ai ensuite calculé les effets de quelques taux d’inflation possibles.

On peut constater qu’aucun salaire, quelle que soit la hausse liée à la relativité salariale, ne permet d’éviter un appauvrissement au cours des quatre premières années, même si l’indice des prix à la consommation (IPC) n’augmentait d’aussi peu que 1,5 % par année. Avec un taux d’inflation de 2,1 %, taux qui représente la prévision que le gouvernement a inclus à sa mise à jour économique de novembre pour 2016 (voir la page C.7 de ce document), il n’y a que les personnes qui bénéficieraient d’une augmentation des échelles salariales de 5 % en raison de l’exercice de relativité salariale qui ne s’appauvriraient pas, et encore, seulement si la hausse de 1,1 % associée aux négociations sectorielles était bien réelle. Avec un taux d’inflation de 2,5 %, tout le monde s’appauvrirait ! On voit donc que la citation de M. Jacques Létourneau est pour le moins jovialiste, car seul un taux d’inflation avoisinant les 1,0 % (taux tellement peu probable que je n’ai pas inclus cette possibilité dans mon tableau) permettrait « un certain rattrapage salarial » à l’ensemble de ses membres travaillant dans le secteur public. Et cela ne tient pas compte des reculs sur l’âge où ses membres peuvent prendre leur retraite sans pénalité (de 60 ans à 61 ans), ni de l’augmentation des pénalités s’ils et elles la prennent avant, pas plus de l’augmentation de la tâche de travail due aux compressions budgétaires.

Prévisions d’inflation

M. Létourneau se base peut-être sur le taux d’inflation moyen des 11 premiers mois de 2015 sur les mêmes mois de 2014, taux qui n’a atteint que 1,1 % au Québec comme au Canada, selon le tableau cansim 326-0020 de Statistique Canada. En fait, cette faible inflation repose essentiellement, comme le mentionne Statistique Canada dans sondernier communiqué sur l’IPC, sur la baisse des prix de l’essence. On y mentionne aussi que, si le taux d’inflation fut de 1,4 % au Canada entre novembre 2014 et novembre 2015,« l’indice de référence de la Banque du Canada a augmenté de 2,0 % au cours de la période de 12 mois ayant pris fin en novembre », indice qui ne tient pas compte de la variation des prix des composants de l’IPC « les plus volatiles », dont le prix de l’essence est de loin le plus important.

On voit donc que si ce n’était de la baisse du prix de l’essence (de 11 % en 12 mois), l’inflation aurait été autour de 2,0 % en 2015 au lieu de son faible 1,0 %. Comme ce prix n’a à peu près aucune possibilité de diminuer en 2016, on ne peut bien sûr pas s’attendre à ce que l’inflation demeure aussi basse qu’en 2015. En outre, la valeur du dollar canadien a encore diminué récemment, se retrouvant maintenant à son plus bas niveau depuis plus de 10 ans. Déjà que le prix des aliments a augmenté plus de trois fois plus rapidement que le taux d’inflation globale en 2015 (3,6 % par rapport à 1,1 %), on peut se demander quel niveau sa hausse atteindra au cours des prochaines années. Bref, il est fort improbable que les membres du secteur public s’enrichissent au cours des prochaines années, surtout les plus pauvres qui consacrent une proportion plus élevée de leurs dépenses à l’alimentation.

Et alors…

Il semble évident que l’objectif de base des syndicats, soit d’éviter l’appauvrissement de leurs membres ne sera pas atteint. S’ils avaient vraiment tenu à cet objectif, les syndicats auraient à tout le moins exiger des clauses d’indexation en fonction de l’inflation avant de signer une entente de principe avec le gouvernement. Si jamais l’inflation demeurait faible, cela ne coûterait rien au gouvernement. Mais si, ce qui est plus probable, ce taux se situait aux alentours de 2,0 %, voire de 2,5 %, une telle clause aurait permis aux syndicats d’atteindre leur objectif avoué. Au lieu de cela, ils ont préféré gonfler les effets réels des augmentations offertes par l’employeur et lancer des affirmations non appuyées par les faits. C’est tout simplement déplorable… Et cela permet de comprendre que certains regroupements syndicaux recommandent à leur membres derejeter cette offre !

Ajout : Je tiens à souligner que ce billet ne contient aucune recommandation. C’est aux membres des syndicats touchés par cette entente de décider si elle contient suffisamment d’avancées et si le rapport de force actuel permet d’obtenir davantage. Il ne visait qu’à souligner l’exagération des avantages salariaux présentés par les dirigeant.e.s du Front commun et à mettre en garde contre les effets bien imprévisibles de l’inflation, surtout quand on signe une entente de cinq ans.

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