Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Philippe Couillard : débonnaire ou tortionnaire ?

Le Parti libéral du Québec, couramment appelé le PLQ, est un chaud partisan de politiques d’austérité qui lui valent l’appui du patronat, mais un appui certes un peu plus mitigé dans les autres couches de la population. Devant renouveler les conventions collectives avec sa fonction publique, il est contre toute attente parvenu à un accord négocié, alors qu’à peu près tout le monde s’attendait à une loi spéciale pour décembre 2015 au plus tard. Certes, en ce 7 janvier 2016, des poches de résistance subsistent, notamment chez les enseignants de la région de Montréal et chez les employés généraux des hôpitaux. L’avenir dira si les enseignants montréalais parviendront à obtenir plus de ressources pour l’école publique et si les employés d’hôpitaux parviendront à améliorer leur pouvoir d’achat chroniquement faible.

Malgré ces dissonances, une entente avec le Front commun est certainement un coup de maître sur lequel le PLQ pourra tabler lors de la prochaine campagne électorale prévue pour 2018. Il sera piquant de voir alors ce parti du patronat (qu’il faudrait en fait rebaptiser Parti conservateur du Québec) brandir cette entente au nez du parti « proche des travailleurs » (le Parti Québécois), en mettant au défi les 400 000 membres du Front commun de préférer l’homme aux quatorze lock-outs, Pierre-Karl Péladeau, au débonnaire Philippe Couillard, chef du PLQ et actuel premier ministre du Québec. Durs tiraillements en perspective !

Mais Philippe Couillard est peut-être un peu moins débonnaire qu’il voudrait bien le paraître. S’il finance généreusement le secteur aéronautique de Bombardier, il n’hésite pas à affamer les personnes qui vivent de l’aide sociale et à faire la guerre aux Centres de la petite enfance au profit des garderies privées. Quant au mouvement étudiant, il a droit à la hargne réservée à qui s’est rendu coupable de régicide en mettant un terme à la carrière politique de son prédécesseur Jean Charest. D’où les agressions par policiers interposés qui ont émaillé de récentes manifestations étudiantes, pourtant bien modestes. On apprend qu’un certain David Waddington a été blessé le 9 décembre 2015, de même qu’une certaine Katie Nelson le 18 décembre 2015 (journal Métro du 4 janvier 2016, page 8, accessible en ligne à http://journalmetro.com/opinions/courrier-des-lecteurs/898486/courrier-des-lecteurs-du-4-janvier-2/). Un autre jeune de 18 ans, Simon Dugrenier, pris à photographier des policiers en civil le 18 décembre 2015, s’est retrouvé avec une commotion cérébrale, une tendinite à l’épaule gauche, une entorse au poignet gauche et ... une contravention pour avoir intimidé un officier de justice ! (journal Le Devoir du 24 décembre 2015, page A 1 et A 8 accessible en ligne à http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/458828/arrete-pour-des-photos)

Si ces agissements policiers avaient été des bavures ou des excès de zèle, ils auraient certes été sanctionnés. On se rappellera que Marc Parent, l’ancien chef de la police de Montréal, a dû quitter ses fonctions au lendemain du 1er mai 2015 : il avait malencontreusement fait agresser des syndiqués du Front commun en appliquant à ceux-ci les méthodes qui lui valaient des félicitations quand il s’agissait de manifestations étudiantes. Faut-il rappeler, en passant, que le droit de manifester est garanti par les chartes des droits et que la Cour Suprême du Canada en réitère régulièrement la validité ? Mais cela pèse très peu, semble-t-il, autant pour le gouvernement du Québec que pour l’administration municipale de Montréal. Cela n’empêche évidemment personne de clamer que nous vivons dans un État de droit !

Philippe Couillard semble penser que sa longévité politique dépend du calme sur le front étudiant. Pour assurer ce calme, il semble croire qu’il suffit de terrifier des individus par la crainte de bras cassés ou de commotions cérébrales. Pourtant, même un oeil crevé n’avait pas ralenti le mouvement étudiant de 2012, qui, on l’a dit plus haut, a renvoyé Jean Charest dans ses terres. Philippe Couillard, lui, veut tuer dans l’oeuf toute amorce de mouvement contestataire dans la jeunesse instruite. Celle-ci, dans sa grande masse, devrait se contenter de vivoter, au mieux de vivre de travail précaire, si elle ne parvient pas à intégrer certains secteurs privilégiés comme le show-business ou les services para-médicaux à haute rémunération. Et si des emplois syndiqués bien rémunérés lui deviennent parfois accessibles, c’est souvent parce qu’elle doit accepter des conditions de travail moindres, consignés dans des clauses dites orphelins.

De toute évidence, il y a là un problème politique majeur que des mesures policières ne peuvent pas régler ni ici, ni ailleurs (et celles-ci prêteraient même à rire, si on ne gardait pas à l’esprit que des individus en souffrent physiquement et moralement). Dans la France de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, on a longtemps craché sur les jeunes des banlieues pauvres, souvent issus de familles nord-africaines autrefois admises en France pour faire rouler l’économie. Incapables, dans leur grande masse de se faire une petite place au soleil, ces jeunes se sont longtemps contentés de vivre de petits trafics, quand ce n’est pas de petits larcins, et la police ne s’est pas privée de leur taper dessus. Résultat : un certain nombre d’entre eux, s’associant à d’aussi mal pris d’un quartier pauvre de Bruxelles, ont mitraillé une salle de spectacles et des terrasses de café parisiennes le 13 novembre 2015, faisant 130 morts. Quelqu’un s’est attardé à chercher d’où venaient les auteurs de ces attentats, de même que ceux des attentats de janvier 2015 : ils viennent tous de banlieues dévastées par la misère (que les Français appellent des « zones urbaines sensibles ») ou de banlieues pauvres voisines. Si ces jeunes ont trouvé un semblant d’issue dans l’islamisme radical, leurs vis-à-vis Français de souche, trouve-t-on dans le même texte, en sont encore à la drogue et à la petite délinquance. (Voir http://www.liberation.fr/france/2015/12/28/terroristes-francais-une-geographie-sociale-accablante_1423279)

Mais, a-t-on envie de dire, pour combien de temps ? Pour riposter aux attentats du 13 novembre 2015, le gouvernement français n’a rien trouvé de mieux que de bombarder des positions de l’État islamique en Syrie. À l’instar du régime Assad en Syrie, fera-t-il aussi bombarder les quartiers chauds des grandes villes de France lorsqu’ils s’embraseront au nom d’une autre idéologie, aussi dévoyée que l’islamisme radical ? Quand au premier ministre du Québec, Philippe Couillard, quelles seront ses options lorsqu’il aura épuisé les ressources policières officielles pour réprimer sa jeunesse ? Il fera appel à la mafia, peut-être ? Ou il demandera l’intervention de l’armée canadienne en prétextant une insurrection appréhendée ?

Philippe Couillard a réglé avec Bombardier en mettant du « cash » sur la table sur la table. Il a réglé avec le Front commun en mettant du « cash » sur la table. Il lui reste à calculer combien de « cash » il devra trouver pour donner espoir à la jeunesse du Québec, sans oublier celle issue de l’immigration. Mais cela impose aussi une réflexion d’ensemble dont Philippe Couillard, qui se pique de culture, est peut-être capable. À ce chapitre, le philosophe Alain Badiou peut servir de point de départ :

Tant qu’il n’y aura pas un cadre stratégique quelconque, un dispositif politique permettant notamment à la jeunesse de penser qu’autre chose est possible que le monde tel qu’il est, nous aurons des symptômes pathologiques tels que le 13 Novembre.

(http://www.liberation.fr/debats/2016/01/11/alain-badiou-la-frustration-d-un-desir-d-occident-ouvre-un-espace-a-l-instinct-de-mort_1425642)

Mais le premier ministre du Québec peut aussi regarder ailleurs en attendant que le désastre nous atteigne. D’ici là, aura-t-il le temps de boucler sa carrière politique et de trouver refuge dans les conseils d’administration de grandes entreprises ? Il peut le souhaiter, mais cela reste douteux. Quant à la population du Québec en général, elle ne peut se réfugier nulle part. Elle saura bien, cependant, le temps venu, attribuer les responsabilités à qui elles reviennent.

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