Édition du 3 décembre 2019

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Le Monde

« L’idée d’une révolte mondiale ». Nommer l'histoire

La couverture médiatique mondiale des révoltes sociales et politiques en cours dans plusieurs pays risque-t-elle d’alimenter une répression globale, organisée par le parti de l’ordre ? Les images des révoltes qui tournent en boucle servent-elles inconsciemment l’ordre établi des puissants ?

Tiré du blogue de l’auteur.

La dernière chronique de Pierre Serna dans l’Humanité aborde les révoltes populaires globales des derniers mois. Il écrit : « Depuis quelques jours, circule dans les médias l’idée d’une révolte mondiale » qui revendique plus de justice sociale et de démocratie.

Cette façon de saisir le traitement médiatique des révoltes en cours pose un premier problème car dire que « circule dans les médias l’idée d’une révolte mondiale » réduit la portée de l’événement en cours : elle suggère que ces événements se cantonnent à l’esprit des chefs de rédaction et des discussions au sein des élites médiatiques. Or, ces révoltes signalent la politisation soudaine des classes subalternes qui, comme les gilets jaunes l’ont montré en France, se saisissent du politique par tous les moyens à leur disposition. Parler d’une « idée d’une révolte mondiale » au lieu de nommer, sans guillemets, cette révolte globale en cours, implique donc d’en réduire la portée, voire, dans la compréhension de certains lecteurs, d’en nier la réalité ou l’existence.

Pourtant, pour lire régulièrement ses chroniques, nous savons que Pierre Serna est de tout cœur avec ces révoltes et contre les pouvoirs qui les répriment. De même, on ne peut émettre de doutes concernant la fidélité de l’Humanité aux luttes pour la liberté et l’égalité dans le monde entier et sa poursuite à rendre publique la parole politique des subalternes. Pierre Serna écrit donc depuis une position située politiquement aux côtés de tous ceux et celles qui se révoltent contre l’ordre établi existant.

Pierre Serna soulève ensuite la question suivante : « Mais sont-ce des révoltes ou des révolutions ? Après tout, l’historien des révolutions n’est point étonné. Entre 1770 et 1804, des centaines de révoltes éclatent de par le monde. Cependant, seules trois vont aboutir à des révolutions ». Et de souligner le décalage entre le résultat immédiat de ces révolutions, en France, aux États-Unis d’Amérique et à Haïti, et l’horizon politique qui les a portées : « Autant de preuves que les révolutions ne sont pas terminées tant qu’elles n’ont pas rejoint leur horizon d’idéalité : la République démocratique et sociale. Le rapport avec aujourd’hui semble clair. »

Or, ce rapport passé/présent n’est pas clair. Faut-il en conclure que les révoltes en cours sont les prodromes, selon Pierre Serna, d’une révolution qui ne pourra se déclarer que plus tard ? Ou bien que ces révoltes s’épuiseront, à l’exception de quelques-unes peut-être qui aboutiront à des révolutions, comme cela s’est fait dans l’Atlantique révolutionnaire à la fin du XVIIIe siècle ? Quelle est alors la légitimité historique des « simples » révoltes ? Ces questions indiquent, elles aussi, des ambiguïtés dans l’analyse de Pierre Serna.

Il craint, enfin, que « cette mondialité des révoltes, passée en boucle par des médias se régalant d’images « fortes », et créant sciemment un climat anxiogène, ne serve surtout à une répression mondiale, les polices rivalisant d’ingéniosité brutale. La complicité machiavélienne des pouvoirs est alors évidente, qui laisse la colère filtrer par les écrans pour mieux l’écraser dans la rue. »

L’histoire nous montre que la peur des puissants à l’égard d’une révolte, voire d’une révolution, menée par et pour les classes subalternes est l’un des moteurs des progrès sociaux, politiques et culturels dans le monde. Si ces images et cette « mondialité des révoltes » servent par la suite de narratif aux gouvernements et aux policiers pour justifier la répression dans le sang des luttes, ça se fera en en payant le prix politique et au vu de l’ensemble des opinions publiques. Car, ces « images fortes » et ce récit médiatique de la « mondialité des révoltes » cheminent aussi dans l’esprit et les cœurs des peuples. L’histoire de Menocchio, meunier du Frioul italien à la fin du XVIe siècle, pris dans les filets de l’Inquisition, montre à quel point la réception des idées, des images, des œuvres est autonome. C’est un fil rouge suivi par l’histoire sociale et culturelle des quarante dernières années.

Quelques décennies auparavant, Lénine écrivait ces lignes face aux campagnes de haine et de manipulation lancées contre la révolution sociale en cours en Europe : « Les millions d’exemplaires de journaux bourgeois, qui clamaient sur tous les modes contre les bolcheviks [en juillet 1917], permirent aux masses de juger le bolchevisme ; et puis, en dehors de la presse, toute la vie sociale, précisément grâce au "zèle" de la bourgeoisie, s’emplissait de discussions sur le bolchevisme. Maintenant, à l’échelle internationale, les millionnaires de tous les pays se comportent de telle façon que nous devons leur être profondément reconnaissants. » C’était au printemps 1920, dans sa brochure destinée aux militants et cadres de l’Internationale communiste, intitulée La maladie infantile du communisme. Aux moments de bascule, où l’ordre établi ne fait plus système et commence à craquer de toute part, les brèches dans l’édifice du pouvoir se multiplient et transforment, de manière dialectique, ce qui auparavant était un pilier de l’ancien régime en arme nouvelle à son encontre. Cette « critique des armes » était aussi connue par les auteurs du Manifeste communiste (1848) : « Les armes dont la bourgeoisie s’est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd’hui contre la bourgeoisie elle-même. »

Reste une dernière question laissée en suspens qui traverse le texte de Pierre Serna : est-on en droit de se révolter ? Est-il légitime, en droit et en raison, de se révolter comme on le fait à Tripoli, à Alger, à Santiago, à Hong Kong, à Barcelone ou à Paris ? Car Pierre Serna reconnaît qu’évoquer le risque de la répression sanglante « n’est pas une raison pour arrêter la lutte, mais c’est une façon de ne pas être dupe ».

Mais dupe de quoi ? Du récit des dominants ? Ou de l’idée d’une révolte globale qui engagerait les peuples dans une impasse de répression ? On en revient donc à une ambiguïté politique qui pose implicitement cette question : a-t-on raison de se révolter ? Hier comme aujourd’hui ? On pourra feuilleter quelques cahiers de doléances édités et présentés par Pierre Serna aux éditions Textuel dans un très beau livre, ou lire les reportages de l’Humanité ou de Mediapart sur les révoltes en cours, pour s’en convaincre que oui.

Mais il y a autre chose : cela en vaut-il le prix ? Cela en vaut-il le prix, si, en fin de compte, ça finit toujours dans le sang de la répression et la défaite ?

Dans une histoire ouverte, il n’y a aucune fatalité, comme l’explique Carmen Castillo dans l’Humanité du 25 octobre dernier : nous faisons notre propre histoire. Y compris lorsque nous choisissons de ne pas livrer bataille : ce sont sans doute ces défaites-là qui sont les pires et les plus durables.

Cent ans après l’écrasement de la révolution spartakiste, les mots de Rosa Luxemburg sonnent encore aujourd’hui comme un appel au combat actuel : « Que nous enseigne toute l’histoire des révolutions modernes et du socialisme ? La première flambée de la lutte de classe en Europe s’est achevée par une défaite. Le soulèvement des canuts de Lyon, en 1831, s’est soldé par un lourd échec. Défaite aussi pour le mouvement chartiste en Angleterre. Défaite écrasante pour la levée du prolétariat parisien au cours des journées de juin 1848. La Commune de Paris enfin a connu une terrible défaite. La route du socialisme - à considérer les luttes révolutionnaires - est pavée de défaites. Et pourtant cette histoire mène irrésistiblement, pas à pas, à la victoire finale ! »

Rosa Luxemburg a été et sera à nouveau entendue. Nous sommes attendus (Daniel Bensaïd, Walter Benjamin).

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