Tiré de Entre les lignes et les mots
Pour de nombreuses personnes issues des pays du Sud, le simple fait de se rendre aux États-Unis pour assister à un tel forum représente un parcours difficile. La complexité des procédures de visa, le manque de moyens financiers, les obstacles sécuritaires, les barrières linguistiques et l’inconnu culturel créent de multiples niveaux d’exclusion pour les organisations de base et les travailleurs/travailleuses migrant·es qui espèrent faire entendre leur voix dans les instances décisionnelles mondiales.
Beaucoup participent à ces forums en portant en elles ou en eux les récits de migrant·es qui continuent de faire face à l’exploitation, à la violence, aux disparitions et à la mort. Pourtant, dans ces espaces internationaux hautement formels, ces réalités deviennent souvent invisibles. Il existe une douloureuse contradiction entre le langage des droits utilisé dans les forums mondiaux et les expériences vécues par les migrant·es sur le terrain.
En 2018, les États membres ont adopté le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (PMSM), s’engageant à examiner les progrès réalisés aux niveaux local, national, régional et mondial dans le cadre d’un processus associant toutes les parties prenantes concernées. Fort de cet engagement, le deuxième Forum international sur la gouvernance des migrations (IMRF) s’est tenu au siège des Nations Unies à New York afin d’évaluer les progrès accomplis et de définir les orientations de la gouvernance des migrations pour les cinq prochaines années.
Cependant, une question importante a persisté tout au long du forum : qui définit réellement l’ordre du jour, et quelles voix occupent le devant de la scène dans ce processus ? Les discussions des États membres ont maintes fois porté sur la gestion des migrations, la sécurité aux frontières et la réduction des risques plutôt que sur les droits, la dignité et la liberté des migrant·es. Lors des consultations avec les parties prenantes, de nombreuses organisations de base dirigées par des femmes, des réseaux de migrant·es et des travailleurs/travailleuses migrant·es ont attendu leur tour pour s’exprimer. Les mains sont restées levées pendant de longues heures, mais de nombreuses voix n’ont jamais été entendues. Le déséquilibre était flagrant. Les États et les bailleurs de fonds ont dominé les discussions, tandis que les migrant·es elles et eux-mêmes sont resté·es en marge des conversations concernant leur propre vie.
Cela reflète une tendance mondiale plus large selon laquelle la migration est de plus en plus considérée comme une question de sécurité plutôt que de droits humains. De telles approches renforcent la criminalisation et justifient un contrôle étatique restrictif. Le Pacte mondial sur les migrations (GCM) reconnaît lui-même la souveraineté des États, mais dans la pratique, ce principe est souvent utilisé pour limiter la mobilité et faire taire les critiques à l’égard des politiques discriminatoires.
Pour des pays comme le Népal, cette réalité est étroitement liée à la vie des travailleuses migrantes. Le Népal continue d’imposer des restrictions et des interdictions à la migration de main-d’œuvre féminine au nom de la protection. Ces politiques s’ancrent dans des idées patriarcales qui visent à contrôler la mobilité, la sexualité et le pouvoir de décision des femmes. Les travailleuses migrantes ont réclamé à maintes reprises de ne plus subir de discrimination et d’avoir le droit de prendre des décisions concernant leur propre vie. Pourtant, la société et l’État continuent de traiter la mobilité des femmes comme une question d’honneur familial et national.
Les conséquences sont dangereuses. Les interdictions de migration n’arrêtent pas la migration ; elles poussent les femmes vers des circuits clandestins et dangereux, augmentant ainsi leur risque d’être victimes de traite, d’exploitation, de violence et d’abus. Lors de l’IMRF, les discussions sur les réalités auxquelles sont confrontées les travailleuses migrantes de retour, les luttes des familles cherchant à obtenir justice pour les femmes décédées à l’étranger, ou les défaillances des systèmes de réintégration ont été très limitées. Les pays d’origine comme les pays d’accueil ont fait preuve d’un engagement politique faible pour s’attaquer à ces problèmes.
Les travailleuses migrantes résistent chaque jour au contrôle patriarcal. En choisissant la migration, en s’organisant collectivement et en revendiquant leurs droits, elles défient les systèmes qui cherchent à les réduire au silence. Dans toutes les communautés, il existe d’innombrables histoires de résilience, de solidarité et de survie. Des migrantes issues de la base sont venues à l’IMRF dans l’espoir d’intégrer ces réalités dans les débats mondiaux.
Au contraire, de nombreuses séances ont principalement consisté à louer le soutien des donateurs/donatrices, à débattre de la sécurité nationale et à renforcer les approches centrées sur l’État. Sous l’emprise d’une idéologie xénophobe, les migrant·es ont trop souvent été traité·es comme des risques à gérer plutôt que comme des titulaires de droits. Cette exclusion n’était pas seulement politique, mais aussi concrète. Les deuxième et troisième jours, les salles de réunion étaient bondées, et certain·es participant·es qui avaient traversé des continents se sont vu demander par le personnel de sécurité de quitter les lieux de manière irrespectueuse. Pour de nombreuses et nombreux participants issus de la base qui avaient eu du mal à obtenir des visas et des financements, cela reflétait un problème plus large d’exclusion et d’inégalité d’accès au sein des espaces de gouvernance mondiale.
Dans le même temps, certains moments ont été porteurs d’espoir. Lors d’une session majeure de l’Assemblée générale, le Secrétaire général des Nations unies s’est prononcé contre la criminalisation des migrant·es. L’intervention percutante d’une travailleuse migrante a démontré la force de l’organisation collective et de la solidarité féministe. Ses paroles ont rappelé au forum que les migrant·es ne sont pas de simples bénéficiaires de politiques, mais des acteurs/actrices politiques doté·es d’autonomie, de connaissances et de leadership. Après des efforts répétés pour s’inscrire et obtenir un temps de parole, Aliza Yuliana, responsable du programme sur les migrations au Forum Asie-Pacifique sur les femmes, le droit et le développement, a enfin eu l’occasion de s’exprimer. Elle a souligné l’urgence de garantir une participation significative et la prise de parole des femmes migrantes issues des communautés de base dans les discussions sur la migration. Elle a mis en avant les problèmes rencontrés par les migrantes pour cause de mariage et les migrantes de retour, ainsi que les défis liés à la réintégration, et a appelé à ce que ces préoccupations soient traitées de manière significative et inscrites à l’ordre du jour de tous les forums sur la migration.
De même, la déclaration prononcée par Lok Bahadur Thapa, chef de la Mission permanente du Népal auprès des Nations Unies, a souligné la nécessité d’adopter des approches favorisant l’égalité des sexes à toutes les étapes du processus migratoire. De tels engagements n’ont de sens que s’ils débouchent sur des mesures concrètes. Il s’agit notamment de mettre fin aux interdictions discriminatoires en matière de migration, de réviser les politiques migratoires sexistes, de renforcer la responsabilité diplomatique, de garantir des accords bilatéraux sur le travail juridiquement contraignants, d’assurer la réintégration sociale et économique des femmes migrantes de retour au pays et de lutter contre toutes les formes de discrimination à l’égard des travailleuses migrantes.
Le constat général issu du deuxième IMRF est clair : la gouvernance mondiale des migrations ne peut être inclusive sans la participation significative des migrant·es elles et eux-mêmes, en particulier des femmes migrantes issues des communautés de base. Le principe « rien sur les migrant·es sans les migrant·es » doit dépasser le stade de la rhétorique. Les obstacles structurels qui réduisent au silence les travailleuses migrantes — notamment les restrictions en matière de visas, les barrières linguistiques, l’exclusion financière et l’accès inégal aux espaces de prise de décision — doivent être démantelés. Les bailleurs de fonds et les institutions internationales doivent également aller au-delà des approches caritatives et reconnaître la justice migratoire comme une question politique et de droits humains. Le soutien aux organisations dirigées par des migrant·es et aux organisations de base n’est pas une faveur ; il s’inscrit dans un engagement plus large en faveur des droits humains et de la justice sociale.
Une approche féministe et transformatrice de la migration exige plus qu’une simple représentation. Elle nécessite un rééquilibrage des pouvoirs, la mise en avant des expériences vécues et la reconnaissance des femmes migrantes en tant que leaders du changement. Ce n’est qu’alors que des forums comme l’IMRF pourront devenir des espaces véritablement démocratiques où les réalités, les luttes et les visions des migrant·es sont réellement entendues et respectées.
Sunita Mainali
Sunita Mainali est directrice exécutive de WOREC, l’une des principales organisations féministes du Népal qui œuvre en faveur des droits des femmes et de la justice sociale, de la prévention de la violence à l’égard des femmes et de la garantie du bien-être économique, social et culturel des femmes. WOREC est l’un des partenaires de l’APWLD dans le cadre du programme de recherche-action participative féministe (FPAR) pour la période 2022-2024, axé sur la réintégration sociale des travailleuses migrantes de retour au pays.
https://worecnepal.org/looking-at-imrf-from-the-ground/
Traduit par DE
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