Tiré de Entre les lignes et les mots
Elle a constaté que les femmes qui rejetaient les rôles qu’on leur imposait, qui s’affirmaient, qui exprimaient leur colère, qui refusaient le mariage et la maternité traditionnelles, ou qui dénonçaient des agressions, étaient disproportionnellement diagnostiquées comme instables.
Ce diagnostic ne passait pas toujours par une évaluation.
Il suffisait souvent qu’une femme mette des gens mal à l’aise.
Au cours du demi-siècle qui a suivi, un nombre croissant de recherches ont approfondi les patterns que Chesler avait commencé à documenter. La philosophe Miranda Fricker a qualifié ce phénomène d’« injustice épistémique », le refus systématique de considérer certaines locutrices comme des témoins crédibles de leur propre expérience. La psychologue Jennifer Freyd a identifié le schéma qu’elle appelle la stratégie du DARVO — Deny, Attack, Reverse Victim and Offender (Nier, Attaquer, Inverser les rôles de la Victime et de l’Agresseur) —, comme réponse institutionnelle prévisible lorsqu’une personne dénonce les agressions perpétrées par une personne en position de pouvoir. La philosophe Kate Manne a écrit sur l’« himpathy » — la manière dont la sympathie va systématiquement à l’homme puissant accusé plutôt qu’à la femme qui l’accuse.
Des chercheuses différentes, des domaines différents, mais partout le même schéma.
Ce schéma est structurel, et non individuel.
Lorsqu’une personne dénonce un harcèlement, des agressions ou des manquements institutionnels, on voit souvent la réponse éviter de porter sur le fond de l’affaire. Elle porte sur la personne qui s’exprime. Était-elle émotive ? Difficile ? Vindicative ? En mauvaise santé mentale ? A-t-elle attendu trop longtemps ? A-t-elle dénoncé les faits trop tôt ? A-t-elle déjà aimé la personne qu’elle accuse aujourd’hui ? A-t-elle déjà bu ? A-t-elle déjà menti à propos d’autre chose ?
La conversation dévie.
Le question initiale s’estompe.
Ce mécanisme fonctionne parce que le coût de la dénonciation est presque entièrement supporté par la personne qui parle. Les personnes qui signalent du harcèlement au travail perdent des emplois et des références. Les lanceurs d’alerte dans les secteurs de la santé, de la finance et de l’armée perdent leur carrière. Les femmes qui signalent des agressions lors de litiges relatifs à la garde des enfants sont très souvent présentées comme des mères aliénantes et perdent l’accès à leurs enfants. Les survivantes qui se manifestent publiquement sont souvent poursuivies pour diffamation par des personnes disposant de ressources bien supérieures aux leurs.
Les institutions impliquées ont rarement besoin d’imposer le silence directement.
Les risques liés à toute prise de parole le font pour elles.
C’est pourquoi le fait de ne pas dénoncer n’est pas un manque de courage personnel. C’est une réaction rationnelle face à un système qui impose des conséquences prévisibles et sévères aux personnes qui disent la vérité et ne leur offre en retour que très peu de protection.
C’est aussi pourquoi les rares moments où la vérité finit par éclater — Anita Hill, les enquêtes du Boston Globe Spotlight, Christine Blasey Ford, Frances Haugen, Tarana Burke et le mouvement devenu#MeToo, Cassie Ventura, Caroline Heldman — nécessitent généralement que ce ne soit pas une seule personne qui s’exprime, mais plusieurs.
Le coût ne diminue que lorsqu’il est partagé.
Si la responsabilité dépend de la divulgation, la question n’est pas seulement de comprendre pourquoi tant de problèmes persistent en silence pendant si longtemps.
La question est d’apprendre ce qu’il arrive aux personnes qui parlent les premières.
Et ce que nous — en tant qu’institutions, tribunaux, lieux de travail, familles et publics — choisirons de faire la prochaine fois que quelqu’une le fera.
The Curiosity Curator, sur sa pageFacebook
https://tradfem.wordpress.com/2026/05/04/a-propos-de-lenfermement-des-femmes-decretees-folles/
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