Édition du 21 juin 2022

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Amérique centrale et du sud

Brésil

La fin du bolsonarisme

L’élection présidentielle d’octobre est un moment décisif dans l’histoire et pour l’avenir du Brésil. Avec elle, une tâche primordiale pour la gauche : sortir Bolsonaro du pouvoir. Si le retour de Lula représente un espoir, il ne suffira pas de gagner les élections pour en finir avec le bolsonarisme.

6 mai 2022 | tiré de Solidarités

Quatre ans d’alliance entre le conservatisme d’extrême droite et l’ultralibéralisme ont accouché d’une crise multidimensionnelle : politique, économique et sociale (voir solidaritéS nº 386). Le retour du chômage de masse, de la faim, de la misère, l’augmentation du nombre de personnes vivant dans la rue ainsi que la négligence du président face à un virus qui a causé mort de plus de 600 000 brésilien·ne·x·s ne laisse pas d’autre choix. Les niveaux d’inflation de ces 12 derniers mois sont les plus élevés en 26 ans, et la situation s’est encore empirée depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine avec la hausse du prix des carburants, qui met à mal la population. C’est précisement dans ce contexte de crise que Bolsonaro cherche à construire les conditions d’un coup d’État.

Ce qui est en jeu

Bolsonaro porte avec lui un projet politique néofasciste qu’il n’a pas réussi à concrétiser par la voie légale durant son mandat, faute de majorité parlementaire et grâce à la résistance exemplaire des mouvements sociaux. Mais il en a planté les graines au sein de la société brésilienne. Pour ne citer qu’un exemple, dans la soirée du 6 mai dernier, un groupe néonazi portant la croix-gammée sur leurs vêtements ont tabassé un homme noir dans un bar à Campinas (État de São Paulo) et ont tiré des coups de feu en l’air. Plus tard dans la soirée, un deuxième groupe homologue tire à plusieurs reprises sur un autre bar de la même ville, laissant deux personnes blessées. Ces épisodes de violence contre les personnes noir·e·x·s sont monnaie courante depuis l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite. Ils sont nourris par les discours de haine que Bolsonaro déverse sans cesse. Ces discours ont ouvert la voie à des groupuscules ouvertement fascistes, qui ont se sentis légitimes à s’organiser, s’afficher, prendre les rues et à user de violence.

Bolsonaro a réveillé ce qu’il ya avait de pire dans la société brésilienne, mais cette violence trouve aussi son corollaire dans sa propre politique. Depuis le haut, il va de l’avant avec son projet de militarisation de la police et de génocide des personnes noir·e·x·s et pauvres. Ces dernier·ère·x·s sont poussé·e·x·s aux frontières de la ville où, de temps à autre, des expéditions policières sont menées au nom de la lutte contre le trafic de drogues, ôtant la vie de nombreux·ses innocent·e·x·s. Durant ces 4 dernières années, il a été l’ennemi numéro un des mouvements féministes, LGBTQIA+, indigènes, attaquant dès que possible leurs conditions de vie (droit à l’avortement, démarcation des terres indigènes, éducation sexuelle à l’école, etc.). Quatre ans d’un nouveau gouvernement Bolsonaro n’est dès lors pas une option vivable.

Le danger d’un coup d’État

En dépit de ce qu’il représente, et de sa gestion nécrophile de la pandémie, Bolsonaro bénéficie toujours de 30 % du soutien de l’électorat. Il dispose d’une base militante importante, convoque régulièrement des manifestations de rue à caractère putchiste, revendiquant la fermeture de la Cour suprême et l’abolition du vote à l’urne électronique au profit de bulletins en papier.

À 6 mois des élections présidentielles, il prétend déjà qu’il y aura fraude électorale et contribue à déstabiliser la démocratie brésilienne, encore récente et fragile. Il ne faut pas sous-estimer le bolsonarisme. Nous sommes face à un mouvement qui s’organise par le bas, qui dispute le terrain de la rue – y compris lors des 1er Mai – à la gauche et aux mouvements sociaux et syndicaux, qui consolide sa base auprès de l’armée et qui bénéficie du soutien de plusieurs secteurs de la bourgeoisie (gros·se·x·s propriétaire·x·s terrien·ne·x·s, industrie de l’agrobusiness, grandes marques du textile, industrie de la viande et du soja notamment).

C’est pourquoi il ne suffit pas de gagner les élections pour en finir avec le bolsonarisme. Loin d’être un phénomène épisodique et isolé, ce mouvement s’enracine et se nourrit de la montée des extrêmes droites dans le monde (Turquie, France, Philippines, etc.). Ce n’est pas un danger que pour le Brésil. En cas de défaite électorale, voire même avant les élections, il existe une possibilité réelle que Bolsonaro tente un coup d’État, ce qui représenterait une victoire pour les forces réactionnaires partout dans le monde et encouragerait leur avancée.

Démobiliser l’opposition dans la rue : la tactique Lula

Face à cette situation, il faut tirer le triste constat que le Parti Socialisme et Liberté (PSOL), principale force de gauche anticapitaliste au Brésil, n’a pas été capable de construire une alternative crédible et émancipatrice durant ces quatre dernières années, quand bien même il s’est renforcé. Il n’a pas non plus réussi à concrétiser sa priorité nº 1 : construire un mouvement de masse Fora Bolsonaro (Dehors Bolsonaro) et renverser le gouvernement dans la rue avant les élections. Cela aurait été possible si le Parti des Travailleurs (PT), et Lula en particulier, avait décidé d’investir ce terrain et construire ces mobilisations.

Mais un impeachment n’aurait pas joué en leur faveur. Le PT, renforcé à son tour par la libération et l’annulation des condamnations de Lula, a plutôt misé sur l’affaiblissement progressif de Bolsonaro, pour garantir un scénario qui assurerait la victoire de l’ex-métallurgiste aux présidentielles de 2022. Si Bolsonaro se représente, il n’y a pas d’espace pour une 3e candidature qui concurrencerait sérieusement Lula. La bourgeoisie a essayé d’en dégager une, considérant notamment la candidature de Sergio Moro, mais elle a échoué.

La gauche radicale face à ses responsabilités

Reste qu’aujourd’hui la seule chance d’éviter encore quatre ans de bolsonarisme – avec le risque d’une éventuelle fermeture du régime que cela comporte – c’est de faire élire Lula, sans aucune illusion d’un retour à un gouvernement véritablement de gauche en 2023. Son alliance avec Geraldo Alckmin pour la vice-présidence scelle son engagement avec la bourgeoisie et laisse entrevoir encore un gouvernement de collaboration de classe : Alckmin n’est autre qu’un représentant de la classe dirigeante brésilienne, qui a soutenu le coup d’État institutionnel de 2016 qui a mené à la destitution de Dilma Roussef (PT). Ce faisant, Lula s’est assuré le soutien de plusieurs secteurs de la bourgeoisie et de ses représentants politiques.

Plusieurs dirigeant·e·s du PSDB, principal parti bourgeois brésilien, ont d’ailleurs déjà déclaré leur soutien à la candidature du pétiste, qui agrègerait 45 % des voix selon les derniers sondages.

Malgré cette alliance, plusieurs partis de gauche, dont le PSOL, ont décidé de renoncer à présenter une candidature propre pour soutenir Lula dès le premier tour. Car l’heure n’est pas à l’idéologisme, mais à une analyse concrète de la situation concrète et le choix d’une tactique qui réponde à notre plus grande responsabilité : vaincre l’extrême-droite. Le chemin emprunté par le PSOL va dans ce sens, même s’il met la gauche radicale devant de gros défis.

Gabriella Lima

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