Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Forêt québecoise

La forêt aux travailleurs, pas aux multinationales

L’avenir du secteur forestier tient en haleine des dizaines de milliers de travailleurs et leurs familles aux quatre coins du Québec. Depuis des décennies, la stratégie de développement employée par les gros joueurs de l’industrie et encouragée par l’État québécois est basée sur une prémisse : plus on coupe du bois, plus ça fait rouler l’économie et garanti les emplois.

Tiré du site de Greenpeace Canada.

Ainsi au Québec seulement, l’industrie coupe en moyenne 1125 terrains de football de nos forêts publiques chaque jour. Cette année encore, ce sont plus de 23 millions de mètres cubes de bois qui sont alloués aux compagnies forestières dont le plus gros joueur est Produits forestiers Résolu.

À elle seule, Résolu s’accapare plus du quart des arbres alloués à la coupe en forêt publique québécoise. Dominante au Saguenay-Lac St-Jean et dans le Nord-du-Québec, cette multinationale issue de plusieurs fusions (ex. Abitibi-Price, Abitibi-Console, Donohue, Bowater) et dont les actionnaires principaux sont aux États-Unis, est aussi numéro deux en terme de volumes de bois attribués en Mauricie, sur la Côte-Nord et en Outaouais. Avec une si grande empreinte sur nos forêts publiques, Résolu se classe depuis des années parmi les champions mondiaux de la production de papier journal.

De l’autre côté du spectre, le changement de discours de plusieurs joueurs du secteur forestier donne beaucoup d’espoir pour une relance socio-écologique en forêt. En tête de peloton, les coopératives forestières qui multiplient les efforts pour sortir du carcan de la grande industrie. Ce vent de fraîcheur s’articule sur plusieurs concepts dont la diversification des produits forestiers, la transformation accrue des arbres récoltés et de la mise en valeur de tout ce que la forêt a à offrir.

Le cul-de-sac du modèle Résolu

La course effrénée pour de gros volumes de bois a ses limites, et nous sommes en train de goûter aux conséquences de ce modèle à courte vue. Voici en rafales quelques éléments essentiels à soulever :

1. Un système sur le respirateur artificiel

Depuis près d’une décennie, le Québec est dans le rouge quant au bilan entre les investissements du gouvernement pour des programmes d’aide à l’industrie forestière et l’entrée d’argent dans les coffres de l’État via les redevances et les droits de coupe. Une des principales raisons est qu’il coûte de plus en plus cher pour aller couper nos arbres car ils sont de plus en plus petits, de plus en plus loin des usines et dans des forêts de moins en moins denses et productives. Ainsi, pour aider l’industrie, le gouvernement a investi plus de 540 millions $ dans le secteur forestier (reboisement, chemins, travaux sylvicoles, etc.) en 2015-2016, soit presque le double de ce que nous avons gagné en redevances pour la même période.

2. Une forêt à bout de souffle

La ruée vers le nord des gros joueurs comme Résolu a une empreinte sans précédent sur nos dernières forêts vierges, les communautés autochtones et la biodiversité. Le Canada se place en première position mondiale quant à la dégradation de ses forêts vierges, avec des millions d’hectares de paysages forestiers intacts coupé ou fragmenté depuis 2000. Au Québec, c’est plus de 90% du territoire au sud de la limite nordique- là où les forêts sont dites « productives »- qui a déjà été coupé ou fragmenté, laissant moins de 10% de forêts encore vierges. Pourtant, cette dégradation continue à grande vitesse et les plans d’aménagement prévus dans les prochaines années ouvrent la voie pour la disparition d’immenses pans de forêts intactes dans des zones très peu productives aux abords de la région subarctique. Combien de temps l’industrie pourra-t-elle baser ses opérations sur des arbres dont le diamètre moyen est à peine 15cm ? Une chose est claire, la science montre qu’il est très risqué de s’aventurer à de telles latitudes.

3. Une compagnie à la déroute

Un modèle basé sur la quantité d’arbres coupés plutôt que sur la qualité des produits offerts sur les marchés peut aussi jouer des tours aux multinationales, aussi géantes soient-elles, au grand détriment des travailleurs québécois. Le cas de Résolu est particulièrement frappant. La progression agressive des coupes forestières au nord du Lac St-Jean et ses impacts sur les communautés autochtones, la biodiversité et les forêts vierges ont coûté à Résolu d’importants certificats environnementaux FSC (Forest Stewardship Council). Déjà limitée dans ses produits offerts sur les marchés, la perte de cette certification exigée par des centaines de grands acheteurs internationaux commence à coûter cher à Résolu, dont la perte de plusieurs grands clients.

La plus grosse multinationale forestière au pays a annoncé des pertes de 214 millions de dollars au dernier trimestre et une chute marquée de la valeur de ses actions en bourse. Malgré tout, Résolu a refusé la médiation offerte par les instances de FSC International alors que le gouvernement québécois saluait l’initiative et que les groupes environnementaux, les syndicats CSN et Unifor et les Premières Nations indiquaient vouloir participer de bonne foi à ce processus collaboratif. Annonçant plutôt des investissements de 270 millions $ dans de nouvelles installations au Tennessee, là où les lois syndicales et les obstacles à l’industrie sont quasi inexistants, il n’y a rien de rassurant pour les travailleurs.

Une forêt de solutions

Et si la réponse pour assurer les emplois et une saine gestion de nos forêts publiques passait par un changement en profondeur du modèle forestier actuel ? Plutôt que d’investir des centaines de millions de fonds publics pour aller défricher les dernières forêts vierges à perte, pourquoi ne pas investir massivement dans la diversification et la résilience du secteur forestier ? Pensons au bois d’ingénierie et aux structures en bois pour la construction de plusieurs étages, aux produits forestiers non-ligneux (huiles essentielles, petits fruits, plantes médicinales, résines, solvants, gastronomie) ou aux granules provenant de résidus industriels pour le chauffage local (et non pour l’électricité ou l’exportation). 

Voilà que quelques exemples de l’immense potentiel qu’offre une forêt bien gérée et une économie forestière tournée vers l’avenir. Ainsi les hectares de forêt exploitée entraînent de multiples retombées socio-économiques, alors que l’aménagement de cette forêt fait une plus grande place aux autres utilisateurs et à la biodiversité de la forêt. Combiné à un vaste réseau d’aires protégées, cet aménagement écosystémique permet la certification FSC et l’acquisition d’une plus grande part de marché à l’international. Voilà un modèle coopératif qui rendrait fier et donnerait la gestion de la forêt aux travailleurs des régions forestières, et non aux PDG multimilionaires ou aux intérêts américains. Vous y croyez ?

Nicolas Mainville

Greenpeace Canada

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