Édition du 17 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats : quel soutien à la lutte du peuple ukrainien ?

La gauche anti-impérialiste et la guerre en Ukraine

Déni méprisant de l’autodétermination au nom de la géopolitique et/ou de la paix.
La gauche mondiale anti-capitaliste et anti-guerre est profondément divisée sur la guerre en Ukraine, selon des lignes de partage inhabituelles, en raison de la nouveauté de la situation créée par l’invasion russe d’un pays voisin plus faible, aux ambitions nationalistes expansionnistes ouvertement reconnues, associée au soutien actif et substantiel de l’OTAN à la résistance du pays envahi. Cette même gauche a déjà connu la division à propos de l’intervention meurtrière de la Russie en Syrie après l’Iran, mais les circonstances étaient très différentes.

28 avril 2022 | tiré de Viento sur
https://vientosur.info/denegacion-desdenosa-de-la-autodeterminacion-en-nombre-de-la-geopolitica-y-o-la-paz/

Moscou est intervenu au nom du gouvernement syrien établi, un fait que certains ont utilisé comme prétexte pour le justifier ou l’excuser. Les mêmes ont dénoncé avec véhémence l’intervention tout aussi meurtrière de l’Arabie saoudite au Yémen, bien que cette dernière ait également eu lieu au nom d’un gouvernement établi, un gouvernement sans doute plus légitime que la dictature syrienne vieille de plus d’un demi-siècle (le gouvernement du Yémen est issu des élections organisées après le soulèvement de 2011 qui a renversé le dictateur en place depuis longtemps).

Le soutien à l’intervention militaire russe en Syrie, ou au mieux le refus de la condamner, reposait sur un anti-impérialisme géopolitique biaisé selon lequel le sort du peuple syrien devait être subordonné à l’objectif suprême d’opposition à l’impérialisme occidental dirigé par les États-Unis, considéré comme soutenant le soulèvement populaire syrien. Là encore, il y a une contradiction flagrante, car les tenants de cette position ne se sont pas prononcés contre la guerre menée par les États-Unis contre le soi-disant État islamique (EI) et n’ont pas non plus demandé qu’elle soit arrêtée. En fait, certains de ceux qui, au nom de l’opposition à l’impérialisme américain, n’ont pas condamné l’intervention de la Russie en soutien à la dictature syrienne, ont soutenu l’intervention américaine aux côtés des Unités de protection du peuple kurde (YPD), les coreligionnaires syriens du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie, dans leur lutte contre IS. (Les États-Unis ont même soutenu simultanément les milices pro-iraniennes en Irak dans le même combat).

La guerre en Ukraine était un cas qui semblait plus simple et plus direct. La Russie menait en Ukraine une guerre d’invasion similaire à celles menées par l’impérialisme américain dans divers pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de la Corée au Vietnam, en passant par l’Irak et l’Afghanistan. Mais comme ce n’est pas Washington mais Moscou qui est la puissance envahissante, et que ceux qui combattent l’invasion ne sont pas soutenus par Moscou ou Pékin mais par Washington et ses alliés de l’OTAN, la majorité de la gauche anticapitaliste anti-guerre a réagi très différemment.

Une partie de cette gauche, qui pousse à l’extrême son opposition néo-campesque et simpliste à l’impérialisme américain et à ses alliés, a soutenu la Russie, la qualifiant d’anti-impérialiste, transformant le concept d’impérialisme d’un concept basé sur une critique du capitalisme en un concept basé sur une haine presque culturelle de l’Occident. Une autre section reconnaît la nature impérialiste de l’État russe actuel, mais le considère comme une puissance impérialiste inférieure, à laquelle il ne faut pas s’opposer selon la logique du moindre mal, critiquée à juste titre par Jeffrey St. Clair.

Une autre section de la gauche anti-impérialiste et anti-guerre, qui a également reconnu la nature impérialiste de l’invasion russe en Ukraine, l’a condamnée et a exigé qu’elle soit arrêtée. Cependant, elle n’a pas soutenu la résistance de l’Ukraine à l’invasion, tout en lui souhaitant pieusement bonne chance, en refusant de soutenir son droit à obtenir les armes dont elle a besoin pour se défendre. Pire encore, la majorité de ce secteur s’oppose à la livraison de ces armes par les puissances de l’OTAN, subordonnant de manière flagrante le sort du peuple ukrainien à la considération prétendument suprême de l’anti-impérialisme occidental.

La version la plus hypocrite de cette attitude a consisté à feindre de s’inquiéter du sort du peuple ukrainien, que l’OTAN considère comme de la chair à canon dans une guerre par procuration anti-impérialiste. À cet égard, l’interview de Chris Freeman, 79 ans, un ancien diplomate américain qui a quitté le service en 1994 à la suite d’une série de désaccords, après avoir été ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite au moment de la destruction de l’Irak par les États-Unis, est illustrative. L’interview a été publiée sur le site web Grayzone, qui sert d’organe de propagande pour la Russie, défend le mouvement anti-vaccin et diffuse des théories du complot. Interrogé sur ce qu’il pensait de ce que le président ukrainien Zelensky avait déclaré, selon Grayzone, que les membres de l’OTAN lui avaient dit qu’ils ne laisseraient pas son pays rejoindre l’Alliance, mais qu’ils laisseraient publiquement la porte ouverte, M. Freeman a répondu :

Je pense que c’est très cynique, ou peut-être que c’était naïf et irréaliste de la part des dirigeants occidentaux. Zelenskyy est certainement un homme très intelligent et il savait quelles seraient les conséquences d’être laissé dans ce qu’il a appelé les limbes : à savoir, l’Ukraine allait être laissée en plan. Et l’Occident disait en substance : "Nous nous battrons jusqu’au dernier Ukrainien pour l’indépendance de l’Ukraine", et c’est toujours essentiellement notre position.

Plus loin dans la même interview, on demande à M. Freeman ce qu’il pense de l’idée que l’Ukraine est utilisée comme chair à canon contre la Russie, une opinion qui, selon M. Grayzone, est répandue à Washington. Freeman répond : "Cela ne coûte rien aux États-Unis tant que nous ne franchissons pas une ligne rouge pour la Russie qui conduirait à une escalade contre nous." Dans ses réponses, M. Freeman semble plutôt reprocher à l’OTAN de ne pas laisser entrer l’Ukraine, et aux États-Unis de ne pas se battre pour l’Ukraine, comme s’il souhaitait que l’Alliance s’implique directement dans la défense du territoire et de la souveraineté de l’Ukraine plutôt que de la laisser dans l’incertitude.

Cependant, la citation concernant la lutte jusqu’au dernier Ukrainien a été interprétée comme la propre déclaration de Freeman selon laquelle Washington utilise les Ukrainiens comme des soldats par procuration et les pousse à se battre jusqu’au dernier. Elle est présentée comme s’il s’agissait d’une déclaration officielle de la politique américaine. Vladimir Poutine lui-même a répété la même phrase "jusqu’au dernier Ukrainien" le 12 avril. Il s’agit d’une fausse démonstration de pitié pour le peuple ukrainien, qui est considéré comme recevant cyniquement des armes des puissances de l’OTAN pour se battre jusqu’à épuisement total. Cela permet à ceux qui expriment ce point de vue de s’opposer à la livraison d’armes défensives par les gouvernements de l’OTAN à l’Ukraine en invoquant des préoccupations humanitaires pour ce pays.

Mais cette fausse sympathie l’emporte complètement sur la capacité de décision du peuple ukrainien, au point de contredire l’évidence : il ne s’est pas passé un seul jour depuis le début de l’invasion russe sans que le président ukrainien ne reproche publiquement à l’OTAN de ne pas envoyer assez d’armes, tant en termes quantitatifs que qualitatifs ! Si les puissances impérialistes de l’OTAN utilisent cyniquement le peuple ukrainien pour user leur rival impérialiste russe, comme le prétend ce type d’analyse incohérente, elles ne rechigneraient certainement pas à envoyer davantage d’armes.

La vérité est que les principales puissances de l’OTAN - y compris la France et l’Allemagne, tous deux grands fournisseurs d’armes à l’Ukraine - souhaiteraient que la guerre prenne fin. Si la guerre génère des profits substantiels pour leurs complexes militaro-industriels, ces gains sectoriels sont contrebalancés par l’impact mondial des problèmes potentiels d’approvisionnement en énergie, la hausse de l’inflation, l’afflux massif de réfugiés et la perturbation du système capitaliste international dans son ensemble, dans une période d’incertitude politique mondiale et de montée de l’extrême droite.

Enfin, une autre section de la gauche mondiale anticapitaliste et antiguerre rejette les livraisons d’armes à l’Ukraine au nom de la paix, préconisant les négociations comme alternative à la guerre. On pourrait penser que nous sommes revenus à l’époque de la guerre du Vietnam, lorsque le mouvement anti-guerre était divisé entre les partis communistes pro-Moscou, qui prônaient la paix, et la gauche radicale, qui souhaitait ouvertement la victoire du Vietnam sur l’invasion américaine. La situation actuelle est toutefois très différente. À l’époque du Vietnam, les deux ailes du mouvement anti-guerre étaient pleinement solidaires du peuple vietnamien. Tous deux soutenaient le droit du peuple vietnamien à acquérir des armes pour se défendre. Leur désaccord était de nature tactique, concernant le slogan à faire avancer afin de construire le plus efficacement possible un mouvement anti-guerre capable d’aider le Vietnam dans sa lutte nationale.

Aujourd’hui, en revanche, ceux qui prônent la paix tout en s’opposant au droit de l’Ukraine d’acquérir des armes pour se défendre opposent la paix à la lutte. En d’autres termes, ils veulent la capitulation de l’Ukraine, car quel genre de paix pourrait être atteint si le peuple ukrainien n’était pas armé et donc incapable de défendre son pays ? Nous pourrions écrire aujourd’hui que "l’ordre règne à Kiev !", mais il s’agirait du nouvel ordre imposé par Moscou à la nation ukrainienne sous le prétexte très trompeur de la dénazification.

Les négociations se poursuivent entre Kiev et Moscou sous l’égide de la Turquie, membre de l’OTAN. Ces négociations ne déboucheront sur un traité de paix que de deux façons. La première est que l’Ukraine cesse de pouvoir continuer à se battre et doit capituler et accepter le diktat de Moscou, même si ce diktat a été considérablement édulcoré par rapport aux objectifs initiaux de Poutine grâce à la résistance héroïque des forces armées et de la population ukrainiennes.

La deuxième possibilité est que la Russie ne soit plus en mesure de continuer à se battre, soit sur le plan militaire en raison de l’épuisement moral de ses troupes, soit sur le plan économique en raison d’un mécontentement massif de la population russe, tout comme lors de la Première Guerre mondiale, les difficultés rencontrées par les troupes tsaristes en Russie et les conséquences économiques de la guerre pour la population russe ont conduit celle-ci à se révolter et à renverser le tsar en 1917 (une cause similaire a conduit à la révolution manquée de 1905, suite à la défaite de la Russie dans sa guerre contre le Japon).

Les vrais internationalistes, anti-guerre et anti-impérialistes, ne peuvent qu’être de tout cœur en faveur de la deuxième possibilité. Ils doivent donc soutenir le droit de l’Ukraine à obtenir les armes dont elle a besoin pour se défendre. La position contraire équivaut à un soutien à l’agression impérialiste russe, quelles que soient les affirmations contraires qui peuvent y être attachées.

13/04/2022

Gilbert Achcar.

Gilbert Achcar

Originaire du Liban et enseigne les sciences politiques à l’Université de Paris-VIII.

Son livre le plus connu Le choc des barbaries est paru en édition de poche (10/18) en 2004. Un livre de ses dialogues avec Noam Chomsky sur le Moyen-Orient, Perilous Power, édité par Stephen R. Shalom, paraîtra bientôt en traduction française aux éditions Fayard.

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