Édition du 13 août 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet

La solidarité internationale au temps du choléra

À une certaine époque, les choses paraissaient plus simples. Je dis, « paraissaient », parce qu’en réalité, elles ne l’étaient pas. Je me souviens de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Nous étions de centaines, puis des milliers, puis plus encore, à combattre cet ignoble régime raciste.

En Afrique du Sud entre temps, il y avait une bataille sourde, en grande partie invisible pour savoir qui avait le « lead » dans cette lutte. L’ANC et son allié, le Parti communiste, étaient une force importante, mais pas hégémonique. Leur action s’exerçait surtout à l’extérieur du pays. À l’intérieur de l’Afrique du Sud, il y avait un riche mouvement populaire, assez démocratique, de base. Pour la plupart des militant-es, l’ANC n’était pas un « ennemi », mais ce n’était pas la voix du peuple non plus.

Au fur et à mesure que la crise s’est accentuée, l’ANC s’est imposée, en partie de par les appuis internationaux et d’une partie de l’establishment sud-africain, des Blancs, pour ne pas dire les choses autrement.

Au Québec et au Canada, mais aussi ailleurs dans le monde, l’ANC avait tout un réseau qui « surveillait » la solidarité internationale pour ne pas dire qu’elle soit dirigée vers les mouvements populaires. Moi-même je me suis fait traiter d’« agent de la CIA » parce que j’avais écrit que l’ANC avait des pratiques douteuses envers les mouvements qu’elle cherchait en fin de compte à contrôler, le plus souvent par en arrière.

Dans notre mouvement de solidarité au Québec, on a tenu tête. On a raconté comment les mouvements résistaient à cet hégémonisme. On leur a donné la parole pour qu’ils expliquent comment la lutte pour la démocratie n’allait pas s’arrêter le jour que l’apartheid allait tomber. Et en fin de compte, l’histoire leur a donné raison. Depuis près de 25 ans, l’Afrique du Sud est gouvernée par une ANC qui gère le néolibéralisme, contre la grande majorité du peuple. Les anciens combattants sont devenus gérants dans les grandes entreprises, comme celui qui est maintenant président, Cyril Ramaphosa, un nouveau riche qui a été nourri par l’oligarchie.

Pourquoi raconter cette histoire maintenant ?

La solidarité internationale n’est jamais simple. Les combats qui se mènent ici et là sont souvent des amalgames entre des aspirations à l’émancipation et les tentatives de nouvelles élites pour remplacer, selon la belle phrase du Manifeste du FLQ, les « fumeurs de cigares par d’autres fumeurs de cigare ».

Alors cela nous mène au Venezuela. Il y a eu dans ce pays une sorte de révolution. Une sorte de soulèvement populaire. Et une sorte de mouvement d’auto-organisation à la base qui pour un temps a bénéficié de l’appui de l’État, à l’époque d’Hugo Chávez. Celui-ci avait du cœur, il voulait sincèrement le bien de son peuple. Mais ce n’était pas lui qui pouvait construire la force populaire. L’appareil autour de Chávez, on l’avait vu lors du Forum social de 2006, était colonisé par des petits malins, des « cadres et compétents », qui n’étaient pas vraiment des cadres et encore moins des compétents. Les tentatives de mettre en place des lieux d’organisation populaires, ils les voyaient comme des lieux à conquérir. La tentation était trop grande, une fois arrivés à contrôler une partie de l’appareil d’État, de devenir une « bolibourgeoisie » avide de pouvoir et de richesses. Et c’est ainsi que l’embryon d’une révolution s’est épuisé.

J’entends déjà des camarades s’exclamer, « mais tout cela, c’est la faute de l’impérialisme ». Certes, les pressions, les menaces, les sanctions, les tentatives de subversion menées par les États-Unis ont joué un rôle, mais cela n’est pas ce qui a été décisif. Disons que, sans l’impérialisme, les clowns autour du président auto proclamé Juan Guaido, ne seraient pas rendus là où ils le sont. Mais la crise sociale, économique, sécuritaire, c’est Maduro et sa clique qui en sont responsables.

Alors que faire, comme dirait l’autre ?

Les États-Unis et leurs alliés-subalternes, dont le Canada, veulent donner le coup de grâce. La minute qu’ils auront renversé Maduro, il y aura une sorte de dictature militaire. On permettra aux multinationales américaines de mettre la main sur les ressources. Les Vénézuéliens pauvres qui avaient eu des soins médicaux et des aliments en quantité suffisante à l’époque Chávez devront retourner dans leurs taudis. En même temps, il y aura des luttes, des résistances, des mouvements. Et le cycle sans fin de l’humanité souffrante et résistance va continuer, avec un petite dose d’une potion qui n’est pas magique et qui s’appelle la solidarité.

Face à Maduro et au gouvernement actuel, nous n’avons pas le droit d’être naïfs. Il faut résister à ceux qui vont nous dire, il faut être avec Maduro ou avec l’impérialisme. C’est comme ceux qui disaient à l’époque qu’il fallait être contre l’apartheid ou pour l’ANC.

L’internationalisme véritable, est par définition courageux et audacieux. Il se tient droit. Il respecte ses propres principes. Il ne raconte pas d’histoire.

Vive la lutte du peuple vénézuélien !

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