Édition du 15 septembre 2020

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Récits

Récit

Le cercle d’Aude

Pour raconter, il faut que je respire.
Quand je ne respire pas, les mots se croisent, s’entrechoquent, se télescopent.
À la longue, les mots se bloquent dans ma trachée et j’étouffe.

Je crois qu’il faut débuter cette histoire par une image : celle de ma fille étendue, morte, sur un lit d’hôpital. Dix ans. Un accident au printemps. La vie dans mon ventre et celle de ma fille qui coule entre mes doigts sans que je puisse la retenir. Mon amour. Ma soie. Les cheveux de ma fille sur le satin du cercueil, sur le drap de la civière et son sang noir traçant une larme de vie enfuie sur sa joue.

Ces images imprimées dans ma rétine se superposent depuis dix ans à tout ce que je vois. Les passants, les vieillards, les enfants, le sourire éclatant de mon plus jeune, la petite dame du dépanneur, les autos qui passent, les pigeons qui s’envolent et toujours, au coin de l’œil, omniprésente, se superpose l’image de ma fille morte.

Non. Il y a des images antérieures. Lorsque je m’arrête à diriger toute mon attention sur cette image, une kyrielle d’autres se bouscule : celle de sa naissance, celle de sa première larme, celle de son premier bouquet de roses, celle de ses fous rire, celle de sa mort… celle de, celle de, celles que je ne veux pas voir. On n’est pas souvent la mère qu’on veut.

Il faut que je respire. J’ai l’impression d’entrer dans une vis sans fin et soudain, je reprends pied dans le réel. Puis il y a, non ce n’est pas une image, c’est, là, maintenant, une jeune femme qui souffre le martyre, étendue, se débattant pour ne pas périr, dans ce lit d’hôpital.

Voilà que les mots s’entrechoquent encore. Il faut que je respire. Que je respire avec cette femme qui respire près de moi, qui halète. J’éponge sur son front une légère sueur et j’humecte ses lèvres. Je caresse sa main douce de ma petite main ridée déjà. Elle se redresse. Nous nous enlaçons. J’ouvre grand les yeux, je grave pour toujours dans l’ardoise de mon âme, dans mon cortex jour à jour plus oublieux, la lumière dorée de ce jour, les figures tendues de mon mari et de mes fils, les gestes précis et surs des infirmières, le visage grave, concentré du médecin. Puis la douleur la tord, me tord. Je sue la peur.

À cet instant, dans ce temps qui cesse de passer et de se compter, je m’oublie. Je respire pour qu’elle respire. Les yeux rivés l’une à l’autre, nous tentons, ensemble, de préserver ce souffle de vie qui, à chaque seconde, s’amenuise. Je lui souris, je l’aime et le lui dit. Il n’y a que nous deux. Quand je dis il n’y a que nous deux, il y a surement quelque part, l’équipe médicale, mon mari et mes fils, mâchoires serrées à s’égrainer les molaires, mon gendre qui pleure, mais je vous jure qu’il n’y a que nous deux.

Ma douleur, ma vieille blessure est là, insensible pourtant, car je n’ai plus conscience que du mal qui laboure ma fille, de ses efforts, de son courage qu’il faut épauler afin qu’elle plonge dans cette souffrance torve, l’explore dans les recoins les plus secrets des torsades tricotées serrées de ces terreurs partagées et qui nous ramènent inexorablement à ce lit d’hôpital, il y a dix ans. « Reste avec nous », c’est tout ce que je lui dis, pour tirer son âme loin de cette balafre, et la ramener à la surface, indemne. J’entends vaguement qu’on nous demande de sortir. Je ne bronche pas. Je plonge dans la nuit de son regard, je la berce de tous les mots doux que j’avais oublié de lui dire, et qu’il sera trop tard pour prononcer plus tard.

Subitement, tout son corps se tend, s’arque par vagues qui se succèdent à un rythme sauvage. Elle crie et son cri me vrille la conscience, m’éclate, me morcèle. Je glisse, accrochée à sa main, lentement, doucement, pour ne pas lui faire le moindre mal et, sans pleurer, sans que ma voix tremble, comme si je lui chantais une berceuse, je murmure au creux de son oreille presque fermée aux bruits du monde, ce je t’aime qui vient de plus loin que mon âme, de plus loin que mon cœur.

Enfin, comme une terre qui s’ouvre, elle est secouée de part en part et je la presse, de toutes mes forces, de toute ma foi, de tout mon amour, de respirer. Le médecin tend les mains. Un peu de sang humecte les draps, les instruments scintillent, un parfum de néroli, incongru, étrange, envahit la salle. Les infirmières s’affairent. Ma fille, mon joyau, retombe contre les draps comme une fleur couchée par le vent. Le silence se fait dans la tiédeur de la chambre.

Alors, strident, le cri retentit. Nous relevons la tête. Nous agrandissons les yeux. Du fond de sa couche ravagée, ma fille tressaute d’un mouvement urgent, primitif de tout le corps. Ses bras se tendent. Elle ne mourra pas. Elles ne mourront pas. L’enfant est vivant. Ma perle, ma douce, ma fille, mon, par la force du destin, unique, ma survivante aux enfances dévastées, est mère. Une petite-fille, j’ai une petite-fille.

Les garçons vacillent, mon gendre tombe à genoux, les sourires fusent, ma fille rit de bonheur et me confie son enfant.

Il faut que je respire. Que j’aspire la joie qui m’entre dans le cœur par les yeux, par les oreilles, par la bouche. Que je laisse l’image de ma fille et de ma petite-fille se superposer à celle de mon aînée, morte il y a dix ans, un accident de printemps.

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