Édition du 16 juin 2020

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Europe

Le fan club de Sarkozy s'en prend aux ténors de l'UMP

« Tous ceux qui ne sont pas loyaux à Nicolas Sarkozy, on ne les aime pas. » Cachée derrière ses lunettes de soleil, Chahrazad, militante UMP de 58 ans, résume en une phrase les conversations qu’elle partage régulièrement avec ses « copains sarkozystes » de Neuilly et de Rueil-Malmaison. Encartée depuis trois ans, elle n’a « jamais vibré pour quelqu’un d’autre » que l’ancien président de la République. Et c’est pour « vibrer de nouveau » qu’elle a fait, samedi 5 juillet, le trajet jusque dans le Loir-et-Cher, où se tenait la deuxième édition de la fête de la Violette organisée par la Droite forte, mouvement droitier de l’UMP.

06 JUILLET 2014 | mediapart.fr

Le rassemblement n’a rien à envier à ceux de l’Association des amis de Nicolas Sarkozy. Et même si Geoffroy Didier, l’un des cofondateurs de la Droite forte, précise sur scène « nous ne sommes pas des groupies », c’est pourtant bien des fans inconditionnels de l’ex-président de la République – 2 500 selon les organisateurs – qui piétinent le gazon du parc du domaine de la Sauldre, situé à La Ferté-Imbault. Sur les poitrines, les badges “La Droite Forte” ont bien du mal à résister aux autocollants « Mon président ! » à l’effigie de l’ancien locataire de l’Élysée.

Au stand de goodies, les tee-shirts « Nicolas reviens ! » et « Nicolas, c’est maintenant » se vendent comme des petits pains. Quant au “mur de soutien” mis à disposition de tous ceux qui voudraient laisser un petit mot à leur champion, il est très vite recouvert de graffitis. Ici, les affaires sont « du pipeau », Nicolas Sarkozy « n’est jamais vraiment parti » et la défaite de 2012 n’était qu’« une manipulation de la gauche ayant entraîné un quiproquo avec les électeurs ». Les militants sarkozystes poussent l’entre-soi à son paroxysme, protégés du reste du monde par la bulle qu’ils ont créée pour l’occasion.

À la table des “invités”, les deux fondateurs de la Droite forte, Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, trinquent aux côtés du nouveau secrétaire général de l’UMP Luc Chatel, de l’ancienne secrétaire d’État Norra Berra, du dissident de Nathalie Kosciusko-Morizet à Paris, Charles Beigbeder, de l’ancien ministre Alain Carignon, du président de Chasse, pêche, nature et traditions, Frédéric Nihous, et d’une poignée de fidèles jeunes sarkozystes tels que Nathalie Fanfan ou Jonas Haddad. Au cours du déjeuner, la tribune voit défiler quelques-uns des plus ardents soutiens de l’ex-chef d’État, à commencer par Brice Hortefeux.

Après avoir adressé, sous couvert d’humour, quelques petites piques aux deux fondateurs de la Droite forte (comparés, entre autres choses, au duo de la bande dessinée Boule et Bill), l’ancien ministre de l’intérieur se livre à un véritable plaidoyer en faveur de celui à propos duquel il aime à rappeler qu’ils sont « amis depuis 1976 ». Égrenant les affaires qui visent ce dernier (« Bettencourt, Karachi, le prétendu financement libyen… »), l’eurodéputé met en garde les militants massés sous la tente : « Ne vous laissez pas abuser : il n’y a pas d’affaires, il n’y a que des épisodes que le pouvoir voudrait faire durer comme Les Feux de l’amour, au moins jusqu’en 2017. » Un conseil bien peu utile tant l’assistance est déjà acquise à Nicolas Sarkozy.

Les discours s’enchaînent entre le fromage et le dessert, électrisant les militants qui huent sans distinction François Hollande, Manuel Valls, Christiane Taubira et les socialistes dans leur ensemble, mais aussi le syndicat de la magistrature, « une certaine justice » et les journalistes qui sont pourtant largement représentés ce samedi (lire notre boîte noire). Les ennemis ordinaires de la droite sarkozyste, en somme. Mais de nouveaux adversaires apparaissent bientôt en filigrane. Ils s’appellent François Fillon, Alain Juppé, Bruno Le Maire ou encore Xavier Bertrand. Leurs noms ne sont jamais cités dans le micro, mais ils circulent à travers les tables des militants aussi rapidement que les plats de choux à la crème sucrés aux couleurs du drapeau français.

À droite « depuis tellement longtemps qu’(il) ne compte plus », Michel, 70 ans, ne cache pas sa détestation vis-à-vis des ténors de l’UMP qui ont pris leurs distances avec Nicolas Sarkozy. Fillon ? « Il crache dans la soupe qui l’a nourri pendant cinq ans. » Juppé ? « Il s’est affalé comme une chaussette devant les syndicats en 1995 et il veut encore représenter quelque chose ? » Xavier Bertrand ? « C’est un arriviste. » Bruno Le Maire ? « Il est tellement prétentieux qu’il en arrive à essayer de concurrencer Sarko pour prendre la tête de l’UMP. Comme s’il était son égal… », tranche l’homme, avant d’ajouter que l’ancien chef d’État devrait faire sienne cette maxime de Voltaire : « Gardez-moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge ! »

Parmi les militants, les avis concernant le triumvirat Juppé-Fillon-Raffarin mis en place après la démission forcée de Jean-François Copé divergent. Si certains reconnaissent d’un air indifférent que « c’était peut-être la solution la moins pire en attendant le retour de Sarko », d’autres n’hésitent pas à parler de « putsch ». C’est notamment le cas de Karin Schoubye, déléguée Île-de-France de l’Union pour la France forte, qui s’agace contre les trois anciens premiers ministres qui « pensent tenir le parti, alors que ce sont les militants qui le tiennent ». Les critiques contre Jean-Pierre Raffarin sont molles, pour ne pas dire inexistantes. Celles visant Alain Juppé sont mitigées. En revanche, celui qui attire toutes les foudres des sarkozystes est bel et bien François Fillon.

Les militants réunis à la fête de la Violette n’ont pas de mots assez durs pour décrire l’ancien premier ministre. Les qualificatifs « traître », « ingrat » et « mauvais joueur » reviennent sur toutes les lèvres. Pas une des personnes croisées samedi n’avait voté pour lui en novembre 2012, lors de l’élection pour la présidence du parti qui l’opposait à Jean-François Copé.

Malgré l’affaire Bygmalion, ce dernier conserve d’ailleurs une très bonne image auprès des sarkozystes. En témoignent les applaudissements nourris qui ont suivi l’hommage que lui a rendu Geoffroy Didier à la tribune et qui a inspiré au député UMP de la Charente-Maritime, Dominique Bussereau, le tweet suivant : « Bientôt la #FeteDeLaViolette va aussi applaudir #Bygmalion ! »

Diatribe contre ces « ténors UMP aux égos boursouflés »

« Fillon, c’est le top de la palme en matière d’attaques, glisse la copéiste Camille Bedin, ancienne secrétaire générale adjointe de l’UMP. Il est complètement discrédité. Son manque de respect dessert notre famille politique. Ce petit jeu devient vraiment limite, mais tout cela s’arrêtera dès que Nicolas Sarkozy reviendra. » Candidat à la présidence du parti pour « porter une voix nouvelle et défendre la jeunesse », Jérôme Youssef, 28 ans, ne tient pas un autre discours. « Nicolas Sarkozy a la confiance des militants, assure-t-il. Le problème de ses adversaires en interne, c’est qu’ils veulent effacer l’esprit du sarkozysme. C’est le cas de Bruno Le Maire par exemple. Il a de bonnes idées, mais faire sans Sarkozy est une grosse erreur. »

Jérôme Youssef, 28 ans, est candidat à la présidence de l’UMP.Jérôme Youssef, 28 ans, est candidat à la présidence de l’UMP. est l’un des premiers à s’être déclaré candidat à la future élection pour la présidence de l’UMP. Son travail sur les idées et les multiples rencontres qu’il réalise à travers la France semblent faire mouche auprès de plusieurs des militants croisés à la fête de la Violette. Pour autant, aucun d’entre eux ne le voit aller très loin en cas de retour de Nicolas Sarkozy.

« Le jeune Le Maire, c’est surtout “moi je”, “moi je”, moque Jean-Pierre, 67 ans. Les petits pères la morale, ça va un temps. » Ce militant des Hauts-de-Seine, qui a renouvelé son adhésion à l’UMP il y a un an, « lorsqu’(il a) compris que Sarko allait revenir », s’amuse également des velléités de pouvoir de la jeune génération, à commencer par « Guillaume Peltier et Geoffroy Didier (qui) font des trucs sympas », mais qu’« on a du mal à prendre au sérieux ».

L’homme pointe du doigt la tribune et dodeline de la tête en souriant. Guillaume Peltier vient de prendre la parole. Digressant sur les violettes sauvages et les beaux paysages de la Sologne, l’ancien vice-président de l’UMP, lui-même mis en cause en marge de l’affaire Bygmalion, se réfère au panache de Cyrano de Bergerac et fait valoir son attachement à Nicolas Sarkozy, « un homme violemment attaqué et persécuté ». Luc Chatel lui succède sur scène, sous les applaudissements et les « Nicolas ! Nicolas ! » – pratiquement le seul prénom scandé par l’assistance durant la journée.

Plaidant à son tour pour le rassemblement de sa « famille politique », malgré « les différentes sensibilités » qui la traversent, le nouveau secrétaire général de l’UMP s’adresse à « tous ceux qui s’interrogent (sur sa présence) et qui n’ont toujours rien compris » : « Mais qu’est-ce que Chatel, lui, l’humaniste, le libéral, peut-il bien faire à la fête de la Droite forte ? À ceux-là, mes amis, je veux leur dire mon bonheur d’être ici et de les faire parler ! »

Chatel n’a qu’un mot en bouche : l’union. « Dans une famille politique (…) on se serre les coudes dans les épreuves », clame-t-il. C’est pourtant vers les rangs de l’UMP que sont tirées quelques-unes de ses flèches. Adressant lui aussi « un message d’amitié à Nicolas Sarkozy », il en profite pour ajouter un post-scriptum à l’endroit de tous ceux, à l’UMP, qui ont pris leur distance avec l’ex-chef d’État : « Nicolas Sarkozy m’a fait l’honneur d’être son ministre pendant cinq ans : comment pourrais-je aujourd’hui me contenter de garder un silence poli ? Pendant cinq ans, j’ai défendu son action sur les plateaux de télévision : comment pourrais-je aujourd’hui jeter une ombre sur ce que j’ai défendu hier ? »

Chacun pense évidemment à François Fillon qui a émis un soutien du bout des lèvres à Nicolas Sarkozy, trois jours plus tôt, après la mise en examen de ce dernier pour « corruption active », « trafic d’influence » et « recel de violation du secret professionnel » (lire ici notre article). Chacun connaît également la ligne de Xavier Bertrand pour qui « ceux qui sont de près ou de moins près liés à ces affaires doivent se mettre en réserve ». Chacun enfin garde en tête la position de Bruno Le Maire qui a indiqué qu’il ne renoncerait pas à être candidat à la présidence de l’UMP, quand bien même Nicolas Sarkozy le serait aussi. « Toutes les personnes présentes ici sauront se souvenir de tels comportements », souffle un élu sous couvert de “off”.

Les attaques ad hominem restent circonscrites aux tables des militants. À la tribune, on préfère parler, à l’instar de Geoffroy Didier, de ces « barons de l’UMP (qui) depuis de trop nombreux mois ont cédé à des divisions mortifères ». « Ils se sont autoflagellés, autoproclamés, ils ont décidé d’inventer leurs propres inventaires et de s’adonner à de soudaines amertumes. Ces ténors aux égos boursouflés ne vous regardent même plus, tant ils sont occupés à préserver leur pré carré », lance le cofondateur de la Droite forte à l’adresse des militants qui, une fois encore, l’acclament du seul gimmick de la journée : « Nicolas ! Nicolas ! »

Les « barons » et les « sages autoproclamés » en reprennent pour leur grade quelques minutes plus tard lorsque Rachida Dati prend à son tour la parole. Arguant que « les hommes et les femmes d’État » ne sont pas « les élites » de l’UMP, mais « les sympathisants et les militants », l’ancienne garde des Sceaux s’emploie à creuser davantage encore le gouffre qui sépare les dirigeants de l’opposition de leur base. Insistant sur la nécessité de « refonder une droite sûre de ses valeurs », elle fustige violemment l’idée d’un « rapprochement de la droite avec le centre », sans jamais citer Alain Juppé qui avait défendu cette ligne au lendemain des élections européennes.

Rachida Dati, qui vient de cosigner avec Henri Guaino, Laurent Wauquiez et Guillaume Peltier un appel pour « sauver la droite », ne veut pas « s’excuser d’être de droite, comme le font certains ». « Beaucoup veulent empêcher le retour de Nicolas Sarkozy, mais ne vous inquiétez pas, on ne les laissera pas faire », conclut-elle, comme un dernier message adressé à la gauche, à la justice et au reste de l’UMP. L’ancienne garde des Sceaux est ovationnée. Les sarkozystes sont ravis. Coupés du reste du monde, ils ont pu, l’espace d’une journée, entendre uniquement ce qu’ils souhaitaient entendre. Et oublier, pour quelques heures, que le retour de leur champion paraît de plus en plus compromis.

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