Édition du 13 avril 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Les apprentis sorciers

Pour Wall Street, il s’agissait de moins de taxes et moins de réglementations. « [Donald Trump] livrait ce que « nous » voulions. On s’est mis des épingles à linge sur le nez. Nous étions conscients des risques que nous prenions, mais nous les avons ignorés »i. Dans un entretien accordé au New York Times, c’est en ces termes que Lloyd Blankfein, ancien Président et Chef de la direction de Goldman Sachs, a décrit l’attitude de Wall Street à l’égard de Donald Trump tout au long de son mandat à la présidence des États-Unis.

Val d’Or, le 25 février 2021

Il faut le reconnaître, ces propos qui ont suivi la triste invasion du Capitole de Washington le 6 janvier dernier dénotent une certaine candeur rafraichissante venant d’un acteur de premier plan de la haute finance new-yorkaise.

Dans l’arène politique cette fois, une prise de conscience similaire a été mise en lumière par le journal The Hillii. On y rapporte entre autres que certains Républicains contrits regrettaient aujourd’hui de ne pas avoir suffisamment « contenu » Donald Trump lors de ses quatre années au pouvoir. Aveuglément, ils espéraient toujours qu’il devienne « plus présidentiable », espoirs évidemment brisés de façon répétée tout au long de son mandat.

De fait, ces réflexions a posteriori sont saines. Elles ne peuvent que nous aider à construire des démocraties plus solides sur la base des leçons récentes tirées de l’aventure américaine des quatre dernières années. Or, s’il est nécessaire d’entamer cette réflexion, peut-être pourrions-nous aussi scruter le passé et tenter d’y trouver d’autres leçons qui auraient pu nous échapper ou que le temps nous aurait fait oublier. À cette fin, le même Lloyd Blankfein nous a lancé sur une piste qui mérite d’être explorée : « Quoi penser, a-t-il dit, de ces ploutocrates allemands du début des années 30 qui ont adoré le fait qu’Adolf Hitler se soit lancé dans un processus de réarmement et d’industrialisation qui les a sortis d’une récession et a fait progresser l’économie à travers un programme de dépenses intensif en matériel militaire ? »iii

Reconnaissant le caractère glissant de l’analogie, il s’est empressé de souligner qu’il « ne voulait pas aller trop loin dans cette direction ». Or, je suggère ici que nous poursuivions un peu dans ce sillon tracé par M. Blankfein. Pour être clair, il ne s’agit pas de se prêter au jeu d’une comparaison futile Trump vs Hilter. En fait, d’aucuns pourraient trouver moult dissimilitudes entre les deux individus et leur parcours. L’idée est surtout de focaliser sur le contexte politique entourant leur ascension respective vers les plus hauts sommets de l’État. C’est ainsi que la présente réflexion cherche à tourner les projecteurs, non pas sur ces deux individus, mais bien sur les puissants qui ont rendu possible l’existence même du phénomène Hitler et du phénomène Trump.

Dans les années 30, donc, Adolf Hitler a su percer sa voie jusqu’aux plus hauts sommets de l’État en exploitant sans vergogne les peurs, les rancunes, les préjugés et dans certains cas, les pires instincts d’une large partie de la population. L’un de ses thèmes préférés aura certainement été le rejet de l’autre ; son discours était résolument soluble dans la mouvance de la suprématie blanche. Puis, il a aussi martelé cette idée où il était impératif de redonner à l’Allemagne sa grandeur d’antan, celle qu’elle méritait suivant l’humiliante signature du traité de Versailles qui a mis fin à la Première Guerre mondiale. Redonner à l’Allemagne sa grandeur, ça vous dit quelque chose ?

Au début des années 30, sa progression a mené son mouvement politique au point où il est soudainement devenu une force politique que l’on ne pourrait pas nécessairement qualifier de dominante, mais disons plutôt qu’elle est devenue incontournable. L’impasse politique qui a suivi les élections de novembre 1932 a incité un groupe de politiciens allemands à échafauder un plan qui leur permettrait de garder leur emprise sur le pouvoir. Pourquoi ne pas utiliser cette nouvelle force politique du mouvement hitlérien pour servir leurs propres intérêts ? Bien sûr, plusieurs n’avaient que peu de respect pour l’individu, mais s’il pouvait les aider à faire avancer leur propre agenda politique, pourquoi pas ?

Papen et Hugenberg, deux acteurs politiques de premier plan à l’époque, ont alors élaboré un scénario qui permettrait de hisser Hitler au poste de chancelier alors que Papen se garderait le poste de vice-chancelier et Hugenberg celui de ministre de l’Économie. Pour Papen, « la seule question restait, dans son esprit, de s’assurer que Hitler fût solidement contenu par des conservateurs fiables et responsables » - IAN KERSHAW, historien et biographe de Hitler. Quant à lui, Hugenberg a dit : « Nous encadrons Hitler ».iv

Pour tout dire, chaque fois que je relis cette citation de Hugenberg, elle résonne dans ma tête comme un coup de gong chinois. De toute cette histoire, s’il n’y a qu’une seule idée maîtresse qu’il faut retenir, c’est bien celle-ci : une élite politique s’est associée à un homme qu’elle considérait à certains égards instable et dangereux pour la simple raison qu’il représentait un atout de choix pour servir ses intérêts politiques. Au final, elle a tout simplement décidé de détourner le regard des risques que leur association ferait porter à ses propres intérêts et au pays tout entier, ceci basé sur la prémisse que Hitler serait bridé et maintenu sous son contrôle. Or, nous savons maintenant que ces gens avaient tout faux. C’est plutôt Hitler qui les a contrôlés et qui a fait éclater en mille morceaux le carcan politique qu’on a bien tenté de lui imposer.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que, tel un ouragan qui tire son énergie des mers chaudes du sud, les populistes charismatiques de la trempe d’Hitler tirent leur énergie et éventuellement leur puissance politique de la ferveur populaire qu’ils savent créer autour de leur personne. Ils deviennent alors indestructibles. Quiconque se met sur leur chemin doit payer le prix, tomber en disgrâce, être harcelé, être mis au ban. Ceux qui croyaient pouvoir contrôler deviennent alors ceux qui sont contrôlés !

{{}}

Aujourd’hui, les Républicains aux États-Unis se retrouvent dans cette fâcheuse position. Lors des primaires de l’été 2016, ils ont choisi la voie rapide du populisme (*) proposée par Donald Trump pour regagner la présidence du pays. De la même façon qu’Hitler, malgré le rejet de l’establishment du parti Républicain, rapidement, Donald Trump est devenu une force politique incontournable au sein du parti. À terme, c’est lui que les Républicains ont élu et dès lors, la drogue du populisme hideux s’est mise à couler dans les veines du parti, ce qui les a menés au chaos du 6 janvier dernier.

Pour la suite des choses, deux avenues se présentent maintenant à eux. Ils peuvent d’une part choisir l’option du sevrage douloureux. Douloureux, parce que de toute évidence, renier aujourd’hui le Trumpisme les privera d’un électorat qui, à lui seul, est capable de faire basculer des majorités à travers le pays. Rand Paul, Sénateur américain issu de la frange libertarienne du parti, a été sans équivoque et probablement lucide en lançant ce commentaire : « (…) Si les Républicains vont de l’avant [avec la mise en accusation de Donald Trump], cela va détruire le parti. Un tiers des Républicains vont quitter le parti »v.

L’autre avenue serait celle de s’accrocher au Trumpisme. On le sait, les drogues dures ruinent des vies. Elles peuvent ruiner évidemment la vie de ceux qui les consomment, mais elles peuvent aussi ruiner la vie de leurs proches. Ainsi, dans l’éventualité où les Républicains décidaient de maintenir le cap en érigeant le Trumpisme comme leur nouvelle identité, ils courent de toute façon à leur perte, mais cette fois-ci en entraînant avec eux l’ensemble de la population américaine dans leur abîme…

Alors que la commotion du 6 janvier ne devient tranquillement qu’un souvenir évanescent, la tendance des derniers jours semble clairement nous montrer que les Républicains s’orientent vers la deuxième option. Triste ! Pour nous tous, ceci demeure une leçon que l’on ne peut plus se permettre d’oublier. La baguette magique du populisme pour gagner des élections et s’accrocher au pouvoir est une voie dangereuse. Vous croyez être le maître du jeu alors qu’à terme, vous ne risquez que de déchaîner des événements qui éventuellement vous dépasseront !

Et pour fermer la boucle avec le commentaire de Lloyd Blankfein cité en introduction du présent texte, voici un dernier commentaire de Ian Kershaw sur le « grand capital » allemand des années 1930. «  Si politiquement myope et intéressé fût-il, le grand capital n’en avait pas moins sensiblement contribué à miner la démocratie - prélude nécessaire à la réussite de Hitler ». […] « Qu’il pût faire davantage, qu’il pût tenir plus longtemps que dans toutes leurs prédictions et accroître démesurément son pouvoir à leurs dépens ne leur vint jamais à l’esprit, à moins qu’il n’eût jugé une telle issue fort improbable »vi. Si c’est plutôt le « grand capital  » américain qui avait été ciblé par ces propos, on aurait alors aisément pu s’imaginer qu’ils seraient venus de la bouche de Lloyd Blankfein lui même…

(*) Le terme populisme a la réputation d’avoir une définition assez élastique. Son utilisation ici s’accommode assez bien avec la définition et la caractérisation qu’Alexandre Sirois en a faite dans sa chronique « Populisme 101 », publié le 4 juin 2018. https://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/alexandre-sirois/201806/03/01-5184320-populisme-101.php

© Tous droits réservés - 2021

Denis Roy, Ing. M. Sc.
Ingénieur physicien
Maîtrise en gestion de projet,
Médaille d’or académique du Gouverneur général du Canada

NOTES

1.- ROSS SORKIN, Andrew and LIVNI, Ephrat, When Business and Politics Mix, ‘Character Really Counts’, The New York Times, 9 janvier 2021.
https://www.nytimes.com/2021/01/09/business/dealbook/business-politics-responsibility.html
2.- BOLTON, Alexander, Republican senators now regret not doing more to contain Trump, The Hill, 7 janvier 2021.
https://thehill.com/homenews/senate/533280-republican-senators-now-regret-not-doing-more-to-contain-trump?fbclid=IwAR0melm80CXXCxkoe0Ph3J5vjWWOVMtqWRfdrQ21_l4po62vPfT-hajw2jI
3.-ROSS SORKIN, Andrew and LIVNI, Ephrat, When Business and Politics Mix, ‘Character Really Counts’, The New York Times, 9 janvier 2021.
https://www.nytimes.com/2021/01/09/business/dealbook/business-politics-responsibility.html
4. KERSHAW, Ian, Hitler - 1889-1936, éd. Flammarion, France, 2001, p. 601.
5.CILLIZZA, Chris, Rand Paul’s dire prediction for the GOP, CNN, 19 janvier 2021.
https://www.cnn.com/2021/01/18/politics/rand-paul-senate-conviction-trump-gop/index.html
6.KERSHAW, Ian, Hitler - 1889-1936, éd. Flammarion, France, 2001, pp 606-607.
4.

+++++++++++++++++++++++++

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...