Édition du 20 février 2024

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Europe

Les étudiants français condamnés à la faim

Paris. Jeudi, 9 février 2023. L’Assemblée nationale rejette en deuxième lecture, avec une voix d’écart, après un premier vote favorable, une proposition de loi permettant à tous les étudiants de bénéficier d’un repas pour un euros dans les restaurants universitaires. La camp présidentiel, ne disposant que d’une majorité relative, a appelé en renfort la droite dure. Le coût de cette mesure est estimé à 90 millions d’euros, une somme modique par rapport aux budgets sociaux, à peine 0,04% des aides publiques versées aux entreprises privées chaque année.

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Par Mustapha Saha.

20 % des étudiants ne mangent pas à leur faim depuis la crise covidaire. 45% des étudiants renoncent au leur deuxième repas quotidien faute de moyens financiers. Au moment où les multinationales affichent des bénéfices records, des milliers de jeunes attendent dans la rue une aide alimentaire. Les ministres se comportent en trolls téléguidés par les cabinets de conseil américains, bégayant les éléments de langage en automates, pataugeant dans les controverses sans fin faute d’arguments. Les techniques algorithmiques servent le cynisme politique, l’astroturfing, la contrefaçon, la manipulation, le similitantisme, la désinformation. Les technocrates les nomment pompeusement stratégies de communication. Simulations, dissimulations, mystifications, escobarderies, fourberies, sournoiseries passent pour des vertus conquérantes. Les mouvements sociaux sont usurpés. Le bashing démolit sans scrupules la pensée philosophique et l’esprit critique. L’astroturfing est enseigné dans les écoles de sciences politiques.

Dans les cortèges contre la réforme des retraites, la banderole « J’ai faim » du collectif d’artistes Black Lines résume la situation dans un cri. Triste spectacle de milliers d’étudiants tendant la main dans les soupes populaires. A croire que le gouvernement veut susciter une révolte des étudiants comme diversion. Le néolibéralisme aux abois recourt à la polycrise tactique. Il multiplie les mini-crises pour camoufler la crise principale, l’effondrement de la société marchande.

Depuis le déclenchement de la révolte contre la réforme des retraites, les étudiants se portent en première ligne. « Métro, bouleau, tombeau ». « Ils reculent l’âge de la retraite et avancent l’âge de la mort ». « Etudes prolongées, condamnation à la précarité perpétuelle ». « Travaille, consomme et crève avant la retraite ». « Police partout, retraités nulle part ». Des dizaines d’assemblés générales sont tenues. Des universités et des lycées bloqués. Les présidents des universités adoptent systématiquement la réponse policière. Les locaux sont évacués par la force.

L’association Linkee, déployée dans la région parisienne, estime à dix millions les personnes recourant à l’aide alimentaire, un nombre en augmentation constante. Dix millions de tonnes de nourritures sont gaspillés, jetés chaque année. Depuis octobre 2020, Linkee offre aux étudiants, plusieurs fois par semaine, dans une vingtaine de lieux, des fruits, des légumes bio, des produits laitiers, des plats cuisinés. Elle recense 600 000 repas distribués et 15 000 étudiants touchés.

Le 23 janvier 2O23, le tribunal de Nantes condamne un jeune homme, intérimaire, sans-abri, à trois mois de prison ferme pour avoir mangé dans une cantine municipale. De la prison pour un poisson pané et quelques haricots verts. Les faits remontent au 17 juin 2018 dans la commune Nort-sur-Erdre en Loire-Atlantique, 8500 habitants. Lenteur destructive de la procédure judiciaire. Violence sadique du jugement. Le procureur claironne dans un effet de manche : «  L’état de nécessité ne peut justifier le vol de nourriture ». Se servir une boîte de légumes en conserve se qualifie de danger pour la société. Le juge impartial suit le réquisitoire. Le fautif est envoyé illico derrière les barreaux, astreint au payement de 600 euros de frais de justice.
Mercredi, 1er février 2023. La Fondation Abbé Pierre publie son 28ème rapport annuel. La France compte désormais plus de 330 000 sans domicile, 200 000 en hébergement d’urgence, 110 000 migrants en centre d’accueil, 27 000 sans-abris dormant dans la rue. Plus largement, 4,15 millions de personnes sont mal logées. 12,1 millions de personnes sont dans l’impossibilité de payer un loyer. Et pourtant, il existe 3 000 000 de logements vacants. Et pourtant, selon l’ordonnance du 11 octobre 1945, émise par le Conseil national de la résistance, reprise dans le Code de la construction et de l’habitation, article L641-1, « le représentant de l’Etat dans le département, sur proposition du service municipal du logement et après avis du maire, peut procéder, par voie de réquisition, pour une durée maximum d’un an, renouvelable, à la prise de possession partielle ou totale des locaux à usage d’habitation vacants, inoccupés ou insuffisamment occupés pour les attribuer à des mal-logés  ». Le rapport de la Fondation Abbé Pierre pointe en revanche la hausse massive des interventions policières pour expulser des habitants de leur logement : «  les données indiquent une hausse régulière entre 2001 et 2019, traduisant un durcissement très net : les autorisations d’accorder le concours de la force publique ont doublé ». La chasse aux pauvres est ouverte. La loi anti-squat adoptée par le Sénat le 3 février 2023, triple les sanctions encourus par les squatteurs. Le délit de violation de domicile est dorénavant passible de trois ans de prison et de 45 000 euros d’amende.

Je relis la brochure situationniste De la misère en milieu considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel, publiée en 1966. Un constat d’une actualité brûlante. «  La société du spectacle impose ses catégories idéologiques pour la compréhension du monde et de l’histoire. Elle ramène tout ce qui s’y passe à l’ordre naturel des choses. La révolte de la jeunesse contre le mode de vie qu’on lui impose n’est, en réalité, que le signe avant-coureur d’une subversion plus vaste qui englobera l’ensemble de ceux qui éprouvent de plus en plus l’impossibilité de vivre, le prélude à la prochaine époque révolutionnaire. Seulement l’idéologie dominante et ses organes quotidiens, selon des mécanismes éprouvés d’inversion de la réalité, ne peuvent que réduire ce mouvement historique réel à une pseudo-catégorie socio-naturelle : l’idée de la jeunesse dont l’essence serait d’être révoltée. Ainsi ramène-t-on une nouvelle jeunesse de la révolte à l’éternelle révolte de la jeunesse, renaissant à chaque génération pour s’estomper quand « le jeune homme est pris par le sérieux de la production et par l’activité en vue des fins concrètes et véritables ». La révolte des jeunes a été et est encore l’objet d’une véritable inflation journalistique qui en fait le spectacle d’une révolte possible donnée à contempler pour empêcher qu’on la vive, la sphère aberrante, déjà intégrée, nécessaire au fonctionnement du système social. Cette révolte contre la société rassure la société parce qu’elle est censée rester partielle et ne durer qu’une partie de la vie ».

En 1915 déjà, Walter Benjamin, dans un texte intitulé La Vie des étudiants, considère l’université comme un désert transitoire, une thébaïde étatique, une zone d’attente entre l’enfance et la vie professionnelle, où se dépouille le libre arbitre au profit d’une conformation à l’ordre établi. L’étudiant est fabriqué comme un rouage fonctionnel insérable dans la machinerie capitaliste. Les étudiants ne fréquentent pas les campus pour acquérir la science, mais pour décrocher un métier. L’université enseigne des sciences spécialisées, fragmentées, vidées d’une connaissance complexe et globale. «  Les sciences actuelles ont perdu cette origine unitaire qu’elles devaient à l’idée de savoir » (Walter Benjamin, Essais 1, éditions Denoël, 1971). «  La mise en spectacle de la réification sous le capitalisme moderne impose à chacun un rôle dans la passivité généralisée. L’étudiant n’échappe pas à cette loi. Il a un rôle provisoire qui le prépare au rôle définitif qu’il assumera, en élément positif et conservateur, dans le fonctionnement du système marchand. Rien de plus qu’une initiation » (De la misère en milieu étudiant). La segmentation du savoir en professions est une dénaturation de l’esprit créateur en esprit de métier, en esprit fonctionnarisé. Or, la créativité est notre humanité même. L’étudiant, pour renouer avec la création, doit se libérer de la subordination du disciple à son maître, briser la structure pyramidale du mandarinat. Il doit construire un rapport direct avec la science sans pesanteur enseignante, agir dans l’émancipation intellectuelle, l’interactivité, l’égalité des intelligences. Combien de parents n’ont-ils pas observé la stérilisation créative de leur enfant quand il est scolarisé. Dans Le Maître ignorant, éditions Fayard, 1987. Jacques Rancière ravive la méthode de Jean Joseph Jacotot (1770 – 1840) valorisant la capacité d’apprendre par soi-même. L’enseignement académique est une abstraction aliénatoire. Il faut en finir avec la pédagogie. Pour Walter Benjamin, l’éros créateur est asséché par la perspective professionnelle des études et l’éros originaire, procréateur, est aseptisé par une innocence inconsistante, « une étouffante gaieté tiré de l’esprit de camaraderie », qui ne trouve sa consolation que dans la prostitution, sans d’autre promesse qu’une existence dissociée, désassemblée, schizophrénisée. « L’étudiant doit se demander si procréation et création doivent rester deux activités séparées, l’une concernant la famille et l’autre le métier, dans cette coupure même toutes deux défigurées, aucune ne jaillissant de sa vie personnelle ». Walter Benjamin anticipe les thèses de Wilhelm Reich (1897 – 1957), La Révolution sexuelle, 1930, traduction française éditions Plon, 1968, et d’Herbert Marcuse (1898 – 1979), Eros et civilisation, 1955, traduction française éditions de Minuit, 1963. Les trois penseurs font de la sexualité une question politique. Ils prônent la démystification de la morale bourgeoise et la libre expression d’une pulsion sexuelle salubre, vitale, libératrice des hommes et des femmes. La révolution culturelle sans révolution sexuelle, dépassement définitif de l’oppression patriarcale, ne saurait être complète.
Mustapha Saha
Sociologue, poète, artiste peintre

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