Édition du 26 octobre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Les failles métaboliques. Piller et dévaliser le sol (II). Origines de l’agriculture capitaliste. « Vol systématique des biens communaux »

« L’expropriation de la masse du peuple du sol constitue la base du mode de production capitaliste. » (Karl Marx)

« Les terres de la paroisse sont réunies entre les mains de quelques hommes, parfois même entre les mains d’un, de deux ou de trois d’entre eux, ce qui oblige les autres à être des serviteurs à gages ou à mendier leur pain dans la misère, de porte en porte. » (William Harrison, 1577) [1]

Tiré de À l’encontre.

[Deuxième partie de l’essai publié sur ce site en date du 6 août 2021] En 1549, des dizaines de milliers de paysans anglais se sont battus – et des milliers sont morts – pour stopper et inverser l’expansion de l’agriculture capitaliste qui détruisait leur mode de vie. La plus grande action, connue sous le nom de rébellion de Kett, a été qualifiée de « plus grand projet utopique pratique de l’Angleterre des Tudor et de plus grand soulèvement anticapitaliste de l’histoire anglaise » [2].

Le 6 juillet 1549, des paysans de Wymondham, une ville-marché du Norfolk, ont traversé le pays pour arracher les haies et les clôtures qui divisaient les terres, autrefois communes, en fermes et pâturages privés. Lorsqu’ils atteignent Norwich, la deuxième plus grande ville d’Angleterre, ils sont rejoints par des agriculteurs, des ouvriers agricoles et des artisans de nombreuses autres villes et villages. Le 12 juillet, pas moins de 16 000 rebelles établissent leur camp sur Mousehold Heath, près de la ville. Ils mettent sur pied un organe de direction composé de représentants de chaque communauté ; ils réquisitionnent de la nourriture et d’autres fournitures auprès des propriétaires terriens des environs, et ils dressent une liste de revendications adressée au roi.

Au cours des six semaines suivantes, ils envahissent et s’emparent de Norwich à deux reprises, rejettent plusieurs fois le pardon royal au motif qu’ils n’ont rien fait de mal, et défont une force de 1500 hommes envoyée de Londres pour les réprimer. Ils tiennent bon jusqu’à la fin du mois d’août, lorsqu’ils sont attaqués par quelque 4000 soldats professionnels, pour la plupart des mercenaires allemands et italiens, à qui le duc de Warwick a ordonné de « prendre la colonne de rebelles qu’ils voyaient, non pas pour des hommes, mais pour des bêtes brutes imprégnées de toutes les cruautés » [3]. Plus de 3500 rebelles sont massacrés, et leurs chefs sont torturés et décapités.

Le soulèvement de Norwich est le mieux documenté et a duré le plus longtemps. Mais ce que les contemporains ont appelé les Rébellions du Commonwealth a impliqué des camps, des pétitions et des assemblées de masse dans au moins 25 comtés, montrant « des signes indubitables de coordination et de planification dans les basses terres de l’Angleterre » [4]. La meilleure déclaration restante de leurs objectifs réside dans les 29 articles adoptés à Mousehold Heath. Ils étaient énumérés sans ordre particulier, mais, comme l’écrit l’historien Andy Wood, « une forte logique les sous-tendait » :

  • « Les revendications élaborées au camp de Mousehold articulaient un désir de limiter le pouvoir de la gentry, de l’exclure du monde du village, de freiner les changements économiques rapides, d’empêcher la surexploitation des ressources communales et de redéfinir les valeurs du clergé… Les seigneurs devaient être exclus des terres communes et empêchés d’en faire le commerce. Il est demandé à la Couronne de reprendre certains des pouvoirs exercés par les seigneurs et d’agir en tant qu’arbitre neutre entre les seigneurs et les hommes du peuple. Les loyers devaient être fixés à leur niveau de 1485. Dans le passage le plus évocateur des doléances de Norfolk, les rebelles demandaient que les serfs asservis qui effectuaient encore des services humiliants sur les domaines du duché de Lancaster et sur les anciens domaines du duc de Norfolk soient libérés : « Nous prions pour que tous les hommes asservis soient rendus libres, car Dieu a rendu tous les hommes libres par sa précieuse perte de sang [crucifixion]. » [5]

L’ampleur et la puissance des rébellions de 1549 démontrent, comme rien d’autre, l’impact dévastateur du capitalisme sur la vie des gens qui travaillaient la terre dans l’Angleterre du début des temps modernes. Les changements radicaux connus de l’histoire sous l’étiquette inoffensive d’enclosure ont atteint leur apogée lors de deux longues périodes : pendant la montée du capitalisme agraire aux XVIe et XVIIe siècles, et pendant la consolidation du capitalisme agraire aux XVIIIe et XIXe siècles.

Cet article traite des origines au XVIe siècle de ce que Marx a appelé « le vol systématique des biens communaux » [6].

Les moutons dévorent les gens

Dans la première partie, nous avons vu que la résistance organisée et la contraction de la population ont permis aux paysans anglais d’obtenir des fermages moins coûteux et une plus grande liberté dans les années 1400. Mais ils n’ont pas gagné tous les combats – au lieu de réduire les loyers et d’assouplir les conditions pour attirer les locataires, certains propriétaires ont expulsé de force leurs petits fermiers et ont loué de plus grandes fermes, à des loyers plus élevés, à des fermiers aisés ou à des éleveurs de moutons pour le commerce. L’élevage des moutons demande beaucoup moins de travail que la culture des céréales, et l’industrie textile flamande, en pleine expansion, est demandeuse de laine anglaise.

Les populations locales diminuèrent en conséquence, et de nombreux villages disparurent complètement. Comme l’a écrit Sir Thomas More en 1516, les moutons sont devenus « tellement voraces et féroces qu’ils mangent même les hommes, et dépeuplent les campagnes, les maisons et les villages » [7].

Pendant plus d’un siècle, l’enclosure et le dépeuplement – les mots étaient presque toujours utilisés ensemble – ont été des préoccupations sociales et politiques majeures pour les dirigeants de l’Angleterre. Dès 1483, le Lord Chancelier d’Edouard V, John Russell, critiquait « les enclosures et les balisages des terres… [pour] avoir chassé les locataires et laissé tomber les métayers » [8]. Au cours de la même décennie, le prêtre et historien John Rous condamnait les enclosures et la dépopulation. Il comptait 62 villages et hameaux dans un rayon de 12 miles autour de sa maison dans le Warwickshire qui étaient « soit détruits, soit réduits », parce que « les tenants de la cupidité » avaient « ignominieusement et violemment chassé les habitants ». Il réclame « la justice avec de lourdes peines » contre les propriétaires responsables [9].

Trente ans plus tard, le conseiller d’Henry VIII, Sir Thomas More, condamne la même activité, de manière plus détaillée :

  • « Ainsi un avare affamé enferme des milliers d’arpents dans un même enclos ; et d’honnêtes cultivateurs sont chassés de leurs maisons, les uns par la fraude, les autres par la violence, les plus heureux par une suite de vexations et de tracasseries qui les forcent à vendre leurs propriétés. Et ces familles plus nombreuses que riches (car l’agriculture a besoin de beaucoup de bras), émigrent à travers les campagnes, maris et femmes, veuves et orphelins, pères et mères avec de petits enfants. Les malheureux fuient en pleurant le toit qui les a vus naître, le sol qui les a nourris, et ils ne trouvent pas où se réfugier. Alors, ils vendent à vil prix ce qu’ils ont pu emporter de leurs effets, marchandise dont la valeur est déjà bien peu de chose. Cette faible ressource épuisée, que leur reste-t-il ? Le vol, et puis la pendaison dans les formes.
  •  »Aiment-ils mieux traîner leur misère en mendiant ? on ne tarde pas à les jeter en prison comme vagabonds et gens sans aveu. Cependant, quel est leur crime ? C’est de ne trouver personne qui veuille accepter leurs services, quoiqu’ils les offrent avec le plus vif empressement. Et d’ailleurs, comment les employer ? Ils ne savent que travailler à la terre ; il n’y a donc rien à faire pour eux, là où il n’y a plus ni semailles ni moissons. Un seul pâtre ou vacher suffit maintenant à faire brouter cette terre, dont la culture exigeait autrefois des centaines de bras. » (Texte français tiré de la traduction de Victor Stouvenel datant de 1842, pp. 17-18) [10]

De nombreux comptes rendus de la destruction de l’agriculture basée sur les biens communs supposent que l’enclosure signifiait simplement le regroupement de bandes de champs ouverts en fermes compactes, et la plantation de haies ou la construction de clôtures pour délimiter la propriété désormais privée. En fait, comme l’a souligné le grand historien social Richard Henry Tawney [1880-1962] dans son étude classique The Agrarian Problem in the Sixteenth Century, dans l’Angleterre médiévale et du début de l’ère moderne, le mot enclosure « couvrait de nombreux types d’actions différentes et avait une apparence de simplicité quelque peu illusoire » [11]. L’enclosure pouvait faire référence à des fermiers échangeant des bandes de terres de manoir pour créer des fermes plus compactes, ou à un propriétaire ajoutant unilatéralement des terres communes à son domaine, ou encore à l’expulsion violente d’un village entier des terres que ses familles avaient exploitées pendant des siècles.

Même au Moyen Age, les métayers avaient échangé ou combiné des bandes de terre pour des raisons locales ou personnelles. C’est ce qu’on appelait l’enclosure, mais le réarrangement spatial de la propriété en tant que tel n’affectait pas les droits communs et ne modifiait pas l’économie locale [12]. Au XVIe siècle, les opposants à l’enclosure ont pris soin de soustraire cette activité à la critique. Par exemple, les commissaires nommés pour enquêter sur les enclosures illégales en 1549 ont reçu cette instruction :

  • « Vous enquêterez sur les villes, villages et hameaux qui ont été dégradés et transformés en pâturages par des enclosures, dans le comté contenu dans vos instructions…
  •  »Mais d’abord, pour vous préciser ce qu’il faut entendre par le mot enclos. Il ne s’agit pas de l’enclos et de la haie qu’un homme fait sur son propre terrain, où personne ne dispose de communs, car un tel enclos est très avantageux pour la collectivité ; c’est un facteur de grande augmentation de bois ; mais il s’agit de l’enclos et de la haie qu’un homme fait sur les communs d’autrui, ou qu’il démolit les maisons de paysans, et convertit les terres de culture en pâturages. Tel est le sens de ce mot, et c’est pourquoi nous vous prions de vous en souvenir. » [13]

Comme l’a écrit R.H. Tawney : « Ce qui a nui aux petits fermiers et provoqué les révoltes populaires contre l’enclosure, ce n’est pas seulement l’enclosure, mais l’enclosure accompagnée soit de l’expulsion et de la conversion en pâturage, soit de la monopolisation des communs… C’est à propos de l’absorption des communs et de l’expulsion des tenanciers que la guerre agraire – l’expression n’est ni trop moderne ni trop forte – est menée au XVIe siècle. » [14]

Une croisade infructueuse

Les monarques Tudor qui ont régné sur l’Angleterre de 1485 à 1603 n’ont pas réussi à mettre un terme à la destruction des biens communs et à la propagation du capitalisme agraire, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. Une loi générale contre le démantèlement des villages (Act Against Pulling Down of Towns) a été promulguée en 1489, quatre ans seulement après l’arrivée au pouvoir d’Henri VII. Déclarant que « dans certains villages, deux cents personnes étaient antérieurement occupées et vivaient de leurs travaux permis [mais] maintenant deux ou trois bergers y travaillent et le reste du village est tombé dans l’oisiveté » [15], la loi interdisait la conversion des fermes de 20 acres ou plus en pâturages et ordonnait aux propriétaires de maintenir les bâtisses et bâtiments existants dans tous ces domaines.

D’autres lois contre les enclosures sont promulguées en 1515, 1516, 1517, 1519, 1526, 1534, 1536, 1548, 1552, 1555, 1563, 1589, 1593 et 1597. Au cours de la même période, des commissions ont été nommées à plusieurs reprises pour enquêter et punir les contrevenants à ces lois. Le fait qu’un si grand nombre de lois contre l’enclosure aient été promulguées montre que, si le pouvoir des Tudor voulait empêcher l’enclosure de dépeupler, il n’a jamais été en mesure de le faire. Dès le début, les propriétaires terriens ont tout simplement désobéi aux lois. La première commission d’enquête, nommée en 1517 par le principal conseiller d’Henry VIII, Thomas Wolsey, a identifié 1361 enclosures illégales survenues après l’adoption de la loi de 1489 [16]. Il ne fait aucun doute que d’autres enclosures ont été cachées aux enquêteurs, et d’autres encore ont été omises parce que les propriétaires ont réussi à faire valoir qu’elles étaient formellement légales [17].

Le gouvernement central avait de multiples raisons de s’opposer à l’enclosure dépeuplante. L’idéologie féodale paternaliste jouait un rôle – ceux dont la richesse et la position dépendaient du travail des pauvres étaient censés protéger ces derniers en retour. Plus concrètement, l’Angleterre n’avait pas d’armée permanente, de sorte que les guerres du roi étaient menées par des soldats paysans rassemblés et dirigés par la noblesse, mais les fermiers/métayers expulsés ne seraient plus disponibles pour combattre. Au niveau le plus élémentaire, moins de personnes travaillant la terre signifie moins d’argent collecté en impôts et en dîmes par le seigneur. Et, comme nous le verrons dans la troisième partie, les enclosures provoquaient des troubles sociaux, que les Tudor étaient déterminés à prévenir.

Aussi importants que soient ces problèmes, un nombre croissant de propriétaires terriens sont emportés par leur désir de maintenir leurs revenus à une époque d’inflation sans précédent, alimentée par la dépréciation de la monnaie et l’afflux d’argent du Nouveau Monde. « Pendant la révolution des prix de la période 1500-1640, au cours de laquelle les prix agricoles ont augmenté de plus de 600%, la seule façon pour les propriétaires de protéger leurs revenus était d’introduire de nouvelles formes de tenure et de loyer et d’investir dans la production pour le marché. » [18]

La petite noblesse et les fermiers aisés ont fait de même, souvent plus rapidement que les grands propriétaires. Les changements qu’ils ont apportés ont déplacé les revenus des petits agriculteurs et des ouvriers agricoles vers les agriculteurs capitalistes, et ont approfondi les divisions de classe dans les campagnes.

  • « Tout au long du XVIe siècle, le nombre de petits fermiers a diminué, tandis que les grands fermiers, pour lesquels le capital accumulé était une condition préalable, sont devenus de plus en plus importants. Le XVIe siècle a également vu l’émergence du locataire [preneur à bail] capitaliste, prêt à investir du capital dans la terre et le bétail. La divergence croissante entre les prix agricoles et les salaires a entraîné une « inflation des bénéfices » pour les fermiers capitalistes prêts et capables de répondre aux tendances du marché et qui embauchaient de la main-d’œuvre agricole. » [19]

Comme nous l’avons vu, les gouvernements Tudor a interdit à plusieurs reprises les enclosures qui éloignaient les fermiers/métayers des terres. Les lois échouent parce que leur application dépend des juges de paix, généralement issus de la noblesse locale qui, même s’ils ne sont pas eux-mêmes des acteurs des enclosures, ne trahissent pas leurs voisins et amis qui le sont. Les commissions d’enquête occasionnelles étaient plus efficaces – et étaient donc détestées par les propriétaires – mais leurs ordres de supprimer les enclos et de réintégrer les anciens fermiers/métayers étaient rarement respectés, et les amendes pouvaient être considérées comme un coût pour faire des affaires.

Des moines aux investisseurs

Les Tudor n’ont pas seulement échoué à stopper l’avancée de l’agriculture capitaliste, ils lui ont involontairement donné une impulsion majeure. Comme l’a écrit Marx, « La Réforme, et la spoliation des biens d’église qui en fut la suite, vint donner une nouvelle et terrible impulsion à l’expropriation violente du peuple au XVIe siècle » (Pour le français : Le Capital I, Le développement de la production capitaliste, VIIIe section : L’accumulation primitive, Chap. XXVII : L’expropriation de la population campagnarde) [20].

Entre 1536 et 1541, cherchant à réformer la pratique religieuse et à augmenter les revenus royaux, Henri VIII et son principal ministre Thomas Cromwell ont dissous près de 900 monastères et institutions connexes, mis leurs occupants à la retraite et confisqué leurs terres et leurs revenus.

Ce n’était pas une mince affaire : ensemble, les domaines des monastères représentaient entre un quart et un tiers de toutes les terres cultivées d’Angleterre et du Pays de Galles. S’il les avait conservés, les loyers et les dîmes existants auraient triplé le revenu annuel du roi. Mais en 1543, Henri, roi d’un petit pays qui voulait être un empereur européen, a lancé une guerre inutile et très coûteuse contre l’Ecosse et la France. Il l’a payée en vendant les propriétés qu’il venait d’acquérir. A la mort d’Henri en 1547, seul un tiers des biens confisqués des monastères restait entre les mains du roi ; la quasi-totalité de ce qui restait fut vendue plus tard dans le siècle, pour financer les guerres d’Elisabeth Ire [1558-1603] avec l’Espagne [1585-1604] [21].

La vente d’autant de terres en peu de temps a transformé le marché foncier et remodelé les classes. Comme l’écrit Christopher Hill, « au cours du siècle et quart suivant 1530, plus de terres ont été achetées et vendues en Angleterre que jamais auparavant ».

  • « Il y avait des terres relativement bon marché à acheter par quiconque avait du capital à investir et des aspirations sociales à satisfaire… En 1600, les gentlemen, nouveaux et anciens, possédaient une proportion bien plus importante des terres d’Angleterre qu’en 1530 – au détriment de la Couronne, de l’aristocratie et de la paysannerie.
  •  » Ceux qui ont acquis des terres en quantité importante sont devenus des gentilshommes, s’ils ne l’étaient pas déjà… Les gentlemen louaient des terres – au roi, aux évêques, aux doyens et aux chapitres, aux collèges d’Oxford et de Cambridge – souvent dans le but de les sous-louer avec profit. Les baux et les réversions s’étendaient parfois sur deux étapes. C’était une forme d’investissement… La petite noblesse gagnait là où les grands propriétaires perdaient, gagnait en tant que locataires ce que d’autres perdaient en tant que seigneurs. » [22]

Dès 1515, on se plaignait que les terres agricoles étaient acquises par des hommes n’appartenant pas aux classes traditionnelles de propriétaires terriens – « des marchands aventuriers, des drapiers, des orfèvres, des bouchers, des tanneurs et d’autres artisans qui possédaient parfois dix à seize fermes chacun » [23]. Certains souhaitaient sans doute simplement bénéficier du prestige d’un domaine rural, mais d’autres, habitués à tirer profit de leurs investissements, cherchaient à imposer des baux plus courts et des loyers plus élevés, et à tirer un profit privé des terres communes.

Une ballade populaire de l’époque exprime ce changement de manière concise :

  • « Nous avons fermé tous les cloîtres,
  • Mais nous gardons toujours les extorqueurs.
  • Nous avons pris leurs terres pour les exploiter,

Mais nous les avons converties à un usage pire. » [24]

Exagération hystérique ?

Au début des années 1900, l’économiste conservateur Edwin Francis Gay – qui deviendra plus tard le premier doyen de la Harvard Business School – a écrit que les récits du XVIe siècle sur l’enclosure étaient massivement exagérés. Sous l’influence des « hystériques de l’époque » et de « l’imagination débordante du XVIe siècle », un petit nombre d’enclos qui se dépeuplaient a été « grossi en tant que mal social menaçant, une calamité nationale responsable de la disette et de la détresse, et appelant un remède législatif drastique ». L’opposition populaire ne reflétait pas une misère généralisée, mais « l’ignorance et le conservatisme caché du paysan anglais », qui combinait « des qualités robustes et admirables avec un grand mélange de suspicion, de ruse et de tromperie » [25].

E.F. Gay fait valoir que les rapports produits par deux grandes commissions chargées d’enquêter sur les enclosures montrent que le pourcentage de terres encloses dans les comtés étudiés n’était que de 1,72% en 1517 et de 2,46% en 1607. Ces petits nombres « mettent en garde contre l’exagération de l’étendue réelle du mouvement, contre une acceptation sans critique de l’estimation contemporaine de la grandeur et du mal du premier siècle et demi de la ‘Révolution agraire’ » [26].

Depuis lors, l’argument de Gay a été accepté et répété par des historiens de droite désireux de démolir tout ce qui ressemble à une analyse matérialiste du capitalisme fondée sur la lutte des classes. Le plus éminent d’entre eux est Sir Geoffrey Elton, professeur à l’Université de Cambridge, dont le livre à succès England Under the Tudors rejette les critiques de l’enclosure en les qualifiant de « moralistes et d’économistes amateurs » pour qui les propriétaires terriens sont des boucs émissaires commodes. Malgré les plaintes de ces « faux prophètes », les enclosers n’étaient que de bons hommes d’affaires qui « ont réussi à partager les avantages que l’inflation offrait aux personnes entreprenantes et chanceuses ». Et même dans ce cas, « le nombre total d’enclosures était étonnamment faible » [27].

L’affirmation selon laquelle l’enclosure était un problème imaginaire est pour le moins improbable. La réponse de R.H. Tawney à E.F. Gay en 1912 s’applique avec toute sa force à G. Elton et à ses co-penseurs conservateurs :

  • « Supposer que les contemporains se sont trompés sur la nature générale du mouvement, c’est les accuser d’une imbécillité vraiment incroyable. Les gouvernements ne font pas l’effort d’offenser des classes puissantes par simple désinvolture, pas plus que des masses d’hommes ne se révoltent parce qu’ils ont confondu un champ labouré avec un pâturage à moutons. » [28]

Les rapports que E.F. Gay a analysés étaient importants, mais loin d’être complets. Ils ne couvraient pas tout le pays (seulement six comtés en 1607), et leurs informations provenaient de « jurés » locaux qui étaient facilement intimidés par leurs propriétaires. Malgré le dévouement des commissaires, il est pratiquement certain que leurs rapports sous-estiment le nombre et l’étendue des enclosures illégales.

Et, comme l’a souligné R.H. Tawney, l’enclosure en tant que pourcentage de toutes les terres ne nous renseigne pas beaucoup sur son impact économique et social – la vraie question est de savoir combien de terres agricoles ont été encloses.

En 1979, John Martin a réanalysé les chiffres de Gay pour les régions les plus intensément cultivées d’Angleterre, les dix comtés des Midlands où 80% des enclosures ont eu lieu. Il a conclu que dans ces comtés, plus d’un cinquième des terres cultivées avaient été clôturées en 1607, et que dans deux comtés, la clôture dépassait 40%. Contrairement à ce que prétend G. Elton, il ne s’agit pas là de chiffres « étonnamment faibles » – ils confirment la conclusion de John Martin selon laquelle « le mouvement d’enclosure a dû avoir un impact fondamental sur l’organisation agraire de la paysannerie des Midlands à cette époque » [29].

Il est important de garder à l’esprit que l’enclosure, telle qu’elle est définie de manière étroite par la législation Tudor et les commissions d’enquête, n’était qu’une partie de la restructuration qui transformait la vie rurale. W.G. Hoskins le souligne dans The Age of Plunder :

  • « L’importance de la capacité d’absorption de fermes par des hommes plus riches était probablement un problème social plus important que la controverse beaucoup plus bruyante sur les enclosures, ne serait-ce que parce qu’elle était plus générale. Le problème des enclosures était en grande partie confiné aux Midlands… mais l’agrandissement des fermes se déroulait en permanence dans tout le pays. » [30]

George Yerby développe l’analyse :

  • « L’enclosure était une manifestation d’un développement plus large et moins formel qui allait exactement dans la même direction. La base essentielle du changement, et du nouvel équilibre économique, était la consolidation de fermes individuelles plus grandes, et cela pouvait avoir lieu avec ou sans l’enclosure technique des champs. Cela permet également de souligner la force de la commercialisation en tant que tendance principale des changements dans l’utilisation et l’occupation des terres au cours de cette période, car la réalisation d’un surplus commercialisable substantiel était l’incitation à la consolidation, et cela ne nécessitait pas toujours les dépenses considérables pour la couverture des frais. » [31]

Plus de grandes fermes signifiait moins de petites fermes, et plus de gens qui n’avaient d’autre choix que de travailler pour les autres. Les transformations jumelles de l’accumulation primitive – les terres volées devenant du capital et les producteurs sans terre devenant des travailleurs salariés – étaient en bonne voie. (Article publié sur le site Climate&Capitalism, le 30 août 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Notes

[1] William Harrison, The Description of England : The Classic Contemporary Account of Tudor Social Life, ed. Georges Edelen (Folger Shakespeare Library, 1994), 217.

[2] Jim Holstun, “Utopia Pre-Empted : Ketts Rebellion, Commoning, and the Hysterical Sublime,” Historical Materialism 16, no. 3 (2008), 5.

[3] Quoted in Martin Empson, Kill All the Gentlemen : Class Struggle and Change in the English Countryside (Bookmarks Publications, 2018), 162.

[4] Diarmaid MacCulloch and Anthony Fletcher, Tudor Rebellions, 6th ed. (Routledge, 2016), 70.

[5] Andy Wood, Riot, Rebellion and Popular Politics in Early Modern England (Palgrave, 2002), 66-7.

[6] Karl Marx, Capital, Vol. 1, (Penguin Books, 1976), 886.

[7] Thomas More, Utopia, trans. Robert M. Adams, ed. George M. Logan, 3rd ed. (Cambridge University Press, 2016), 19.

[8] A. R. Myers, ed., English Historical Documents, 1327-1485, vol. 4 (Routledge, 1996), 1031. “Emparking” meant converting farmland into private forests or parks, where landlords could hunt.

[9] Ibid., 1029.

[10] More, Utopia, 19-20.

[11] R. H. Tawney, The Agrarian Problem in the Sixteenth Century (Lector House, 2021 [1912]), 7.

[12] Tawney, Agrarian Problem, 110.

[13] R. H. Tawney and E. E. Power, eds., Tudor Economic Documents, Vol. 1. (Longmans, Green, 1924), 39, 41. Spelling modernized.

[14] Tawney, Agrarian Problem, 124, 175.

[15] Quoted in M. W. Beresford, “The Lost Villages of Medieval England,” The Geographical Journal 117, no. 2 (June 1951), 132. Spelling modernized.

[16] Spencer Dimmock, “Expropriation and the Political Origins of Agrarian Capitalism in England,” in Case Studies in the Origins of Capitalism, ed. Xavier Lafrance and Charles Post (Palgrave MacMillan, 2019), 52.

[17] Le Statut de Merton, promulgué en 1235, permettait aux propriétaires de prendre possession et de clôturer les terres communes, à condition qu’il en reste suffisamment pour satisfaire aux droits des locataires coutumiers. Dans les années 1500, cette loi depuis longtemps désuète a fourni une échappatoire aux propriétaires qui définissaient le terme « suffisant » de la manière la plus étroite possible.

[18] Martin, Feudalism to Capitalism, 131.

[19] Martin, Feudalism to Capitalism, 133.

[20] Marx, Capital, Vol. 1, 883.

[21] Perry Anderson, Lineages of the Absolutist State (1973, rééd. Verso, 1979), 124-5. Edition française L’Etat absolutiste : ses origines et ses voies, Maspero, 1978.

[22] Christopher Hill, Reformation to Industrial Revolution : A Social and Economic History of Britain, 1530-1780 (Weidenfeld & Nicolson, 1967), 47-8.

[23] Joan Thirsk, “Enclosing and Engrossing, 1500-1640,” in Agricultural Change : Policy and Practice 1500-1750, ed. Joan Thirsk (Cambridge University Press, 1990), 69.

[24] Quoted in Thomas Edward Scruton, Commons and Common Fields (Batoche Books, 2003 [1887]), 73.

[25] Edwin F. Gay, “Inclosures in England in the Sixteenth Century,” The Quarterly Journal of Economics 17, no. 4 (August 1903), 576-97 ; “The Inclosure Movement in England,” Publications of the American Economic Association 6, no. 2 (May 1905), 146-159.

[26] Edwin F. Gay, “The Midland Revolt and the Inquisitions of Depopulation of 1607,” Transactions of the Royal Historical Society 18 (1904), 234, 237.

[27] G. R. Elton, England under the Tudors (Methuen, 1962), 78-80.

[28] Tawney, Agrarian Problem, 166.

[29] John E. Martin, Feudalism to Capitalism : Peasant and Landlord in English Agrarian Development (Macmillan Press, 1986), 132-38.

[30] W. G. Hoskins, The Age of Plunder : The England of Henry VIII 1500-1547, Kindle ed. (Sapere Books, 2020 [1976]), loc. 1256.

[31] George Yerby, The Economic Causes of the English Civil War (Routledge, 2020), 48.

Ian Angus

Ian Angus est coauteur de l’ouvrage Too Many People ? Population, Immigration, and the Environmental Crisis (http://www.haymarketbooks.org/pb/Too-Many-People). Il est éditeur du journal écosocialiste Climate and Capitalism (http://climateandcapitalism.com/),

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