Édition du 20 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Les leçons démocratiques d’un printemps étudiant

Dix ans après la grève étudiante de 2012, comment se rencontrent nos mémoires personnelles avec celle, collective, de ce moment politique majeur  ? Tous les 22 de chaque mois, nous publierons ce printemps sur notre site Web un témoignage inédit pour scruter les mémoires sur ce mouvement social sans précédent, ses héritages et ses résonances actuelles. Sans verser dans la nostalgie ni l’abus de commémoration, cette série de regards croisés cherchera à toucher à ce qui retentit encore en nous depuis le «  printemps érable  ».

22 MARS 2022
David Sanschagrin
 L’auteur est docteur en science politique (Université du Québec à Montréal)
photo et article tirés du Wb de la Revue Relations
https://cjf.qc.ca/revue-relations/les-lecons-democratiques-dun-printemps-etudiant/

Dans le second volet de notre série, David Sanschagrin, docteur en science politique (Université du Québec à Montréal), témoigne de son expérience de la répression policière et judiciaire dont a été la cible la contestation sociale. Si, pour plusieurs, cette violence a laissé un goût amer et causé des traumatismes, le désir de défendre les exigences de la démocratie et les libertés civiles n’en est que plus fort.

Mon expérience politique restera marquée à jamais par la fin de l’été 2012. Comme plusieurs, j’ai pleuré la fin de la longue grève étudiante, à laquelle j’avais beaucoup donné. La répression étatique, la fin abrupte de la grève, puis sa récupération politique par le Parti québécois – qui avait promis, en 2012, l’abolition de la hausse des frais de scolarité, et nous a livré l’indexation perpétuelle et des compressions budgétaires – m’ont aussi rendu politiquement amer.

La leçon que je retiens de tout cela est que la liberté est précaire  : elle est durement acquise, mais facilement retirée, à la faveur des crises. C’est une liberté sous conditions.

Afin d’être bien clair, dans le contexte actuel, je ne parle pas ici de la «  libârté  » de se soustraire égoïstement à toutes formes de contraintes sociales, comme l’impôt ou les mesures sanitaires.

Je parle de la liberté de se réunir collectivement pour lutter politiquement et solidairement contre des injustices et des inégalités, causées ou soutenues par l’égoïsme d’individus cupides et par des gouvernements trop souvent sourds aux besoins de la population. Je fais référence aussi aux droits fondamentaux, comme les garanties juridiques ainsi que les libertés d’expression, de circulation, d’opinion, d’association et de réunion pacifique.

Donc, cette liberté politique est fragile… et sous conditions.

En témoignent, à titre individuel  : mon arrestation brutale, les interminables heures d’attente dans un fourgon cellulaire bondé et surchauffé, les menottes trop serrées, ma nuit de prison à geler, les insultes de l’enquêteur qui m’a réveillé en pleine nuit, les policiers qui me traitent comme si j’étais un criminel, mes conditions de libération sévères (couvre-feu, interdiction de manifester, etc.), les nombreux mois à attendre mon procès, l’offre de plaider coupable en échange d’une amnistie, qui m’a été faite à la dernière minute et que j’ai refusée... Et, n’eût été de la contradiction dans le témoignage des deux policiers, qui m’accusaient faussement de leur avoir lancé des boules de billard (qui auraient fait partie du kit de base de tout contestataire, à en croire la police), ma vie aurait pu basculer radicalement.

Mon cas n’est vraiment pas spécial. Je ne suis qu’un parmi tant d’autres. Des milliers ont subi un sort similaire en 2012. Des milliers de militant-es pacifiques ont eu peur, ont été matraqué-es, gazé-es, poivré-es, arrêté-es en masse, humilié-es, détenu-es et fouillé-es arbitrairement, ont subi des procès basés sur de fausses accusations. Quand je m’approche d’une manifestation et que je vois des policiers, j’ai désormais peur et j’y vois là (l’in)sécurité publique et arbitraire, qui fait peu de cas des droits constitutionnels des citoyen-ne-s doté-e-s de peu de pouvoir et de ressources. On dit que la justice est aveugle. Peut-être. Mais, de toute évidence, elle est capable de reconnaître l’odeur de l’argent et de taper plus fort sur le faible.

Pourtant, nous n’étions pas des criminel-le-s, nous étions des dissident-e-s. Nous refusions de bouger sur le principe d’une éducation libre et gratuite pour tous et toutes, alors même que l’État peut toujours trouver des milliards à gaspiller pour financer des éléphants blancs, comme Bombardier.

Avec plusieurs milliers d’autres, j’ai refusé de bouger au sens symbolique et littéral. Cela signifiait que des voitures ne pouvaient avancer pendant quelques heures, que l’activité économique était légèrement perturbée et que le système scolaire prenait quelques mois de retard.

Les juges, au lieu d’être les gardiens des libertés comme le veut la théorie, se sont faits les alliés de cette stratégie cynique du corrompu gouvernement libéral du premier ministre Jean Charest, en paralysant le mouvement étudiant sous une pluie d’injonctions.

Plutôt que de nous voir comme un acteur politique légitime, un rouage essentiel qui permet de faire évoluer toute société démocratique, le gouvernement a criminalisé notre mouvement, l’a traité en corps étranger, en ennemi. Il a décidé de quitter le débat démocratique au profit d’une approche autoritaire. Il fallait écraser la vermine, les enfants gâtés, et préparer les prochaines élections… sur le thème de la loi et l’ordre. L’idée n’était pas nouvelle. Pensons seulement à De Gaulle en France qui l’a mise en application, avec succès, après mai 1968.

Je ne dis pas ici que le Québec est un État policier et autoritaire  : il n’en est objectivement pas un. Cela illustre précisément que, même au cœur d’une démocratie libérale avancée, comme le Québec, il est toujours facile d’écraser un mouvement social pacifique à coup de loi spéciale et en sous-traitant la gestion du conflit à l’escouade antiémeute. Il semble toujours plus aisé pour un gouvernement de se déresponsabiliser, en mobilisant le droit et la police plutôt que de faire de la politique, c’est-à-dire accepter les désaccords raisonnables, trouver des compromis viables et négociés entre des intérêts apparemment irréconciliables, voir l’adversaire comme un opposant légitime et non pas comme un ennemi existentiel.

Ce n’est pas seulement le mouvement étudiant de 2012 qui peut en témoigner, le peuple catalan, entre autres, a goûté à la même médecine amère de la part de l’État espagnol récemment, tout autant que le mouvement indépendantiste québécois de la part de l’État canadien en 1970. On pourrait multiplier les exemples. Mais la logique est claire  : les idéaux de la modernité libérale – l’État de droit, le droit à la réunion pacifique, la liberté d’expression et de contestation, la compétition politique et électorale plutôt que la guerre civile – sont parfois difficilement conciliables avec les actions des régimes qui s’en réclament.

Cela ne veut pas dire que ces idéaux sont pures illusions. Simplement, force est de constater que dans les situations de crises, les gouvernements sont prompts à les mettre de côté, afin d’avoir les coudées franches. Au nom de la préservation de la démocratie et du droit, on suspend l’un et l’autre, avec en prime une caution judiciaire. La contradiction est dangereuse. Car c’est justement pour ces moments de crises qu’existent les libertés civiles. C’est dans ces moments que l’on voit si nos idéaux comptent. Et, comme plusieurs constitutionnalistes l’ont souligné par le passé, si les plus faibles d’entre nous ne jouissent pas des mêmes droits, nous sommes tous perdants collectivement et nos droits s’en trouvent affaiblis.

La démocratie est compliquée, dérangeante, chronophage et parfois harassante. C’est son prix. Elle est une négociation constante et complexe entre de multiples intérêts et diverses institutions afin d’arriver à un consensus viable. Un vrai consensus ne peut pas être imposé par une minorité qui, gonflée artificiellement grâce aux distorsions électorales, prétend représenter la majorité et veut avoir, seule, les «  deux mains sur le volant  ». Les décisions véritablement démocratiques sont plus longues à prendre, mais ont un assentiment public plus fort et stable, car elles ne découlent pas du caprice d’un chef ou d’une clique dirigeante.

On oublie trop souvent qu’à la base de nos régimes démocratiques libéraux se trouvent un projet révolutionnaire  : remplacer la hiérarchie, le diktat et l’arbitraire, par l’égalité, la délibération et l’État de droit.

On ne peut vouloir la démocratie sans accepter en retour d’en payer le prix. On ne peut se dire libéral, au sens philosophique du terme, sans accepter la compétition, l’égalité, le débat, le fair-play, le respect des droits. Sinon, on tombe dans «  autre chose  ». Et c’est cette «  autre chose  » qui s’est manifestée, dans toute sa laideur et son épouvante, lors du printemps 2012.

La philosophe Hannah Arendt a visé juste lorsqu’elle a développé le concept de «  banalité du mal  ». Cette banalité du mal, je l’ai vu en 2012. Elle était à l’œuvre quand un policier, bon père de famille, a obéi aux ordres d’un supérieur, aussi bon père de famille, lui demandant de charger, gazer, poivrer, matraquer, tirer des balles de plastique sur un groupe d’étudiant-e-s pacifiques, en faisant fi de leurs droits. Elle était à l’œuvre quand un porte-parole d’un service de police, aussi bon père de famille, enfumait tout le monde avec sa propagande et ses «  faits alternatifs  », en disant que la violence que nous avions subie n’existait pas, que les policiers n’avaient fait que leur devoir…

Présentement, une guerre ravage l’Ukraine, relançant la course aux armements, et nous commençons à émerger d’une longue crise sanitaire. Mais avec les changements climatiques s’accélérant et l’instabilité géopolitique, plusieurs autres crises nous guettent  : migrations massives, conflits armés, précarité des finances publiques, désastres environnementaux. Comment réagiront nos gouvernements démocratiques libéraux  ? L’indice de la démocratie 2021 révèle déjà un recul de la démocratie partout dans le monde.

L’amertume qui m’habite depuis 2012 me rend plutôt pessimiste pour l’avenir. Nos libertés politiques sont fragiles et les normes démocratiques sur lesquelles elles s’appuient semblent s’effriter, ici comme ailleurs. Je pense notamment à l’extrême droitisation, ou trumpisation du Parti républicain américain, que d’aucuns voudraient voir faire des émules au Canada et au Québec, comme Maxime Bernier, Éric Duhaime ou Pierre Poilievre, et ailleurs dans le monde, comme Éric Zemmour en France. Je pense aussi à la diffusion de discours dangereux de type «  avec nous ou contre nous  » ou «  amis vs ennemis  ». Pour rappel, le jeu démocratique oppose des adversaires légitimes, pas des ennemis existentiels.

Mais je ne veux pas conclure sur une note défaitiste. Je souhaite plutôt lancer un appel à la vigilance – face à la distorsion des faits, aux chambres d’écho médiatiques et aux discours polarisants et manichéens – et à la tolérance – envers ceux et celles qui ne partagent pas toutes nos opinions politiques, mais avec qui l’on peut et doit collaborer et trouver des voies de compromis. Il s’agit là de deux conditions essentielles pour pouvoir recréer un grand mouvement social, comme l’a été le printemps 2012.

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