Édition du 27 septembre 2022

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Le Monde

Les migrations, une révolution à venir

J’apprécie beaucoup la décision de Paul Raskin de consacrer un débat à la question de la population mondiale en lien avec la question environnementale. Je voudrais mettre l’accent sur une question centrale directement liée à la question de la population mondiale ; il s’agit de la question des migrations. Il me paraît en effet que nous sommes dans une période de bifurcation dans l’histoire longue des migrations.

Tiré de Entre les lignes et les mots

L’Histoire des migrations se confond avec l’Histoire de l’Humanité. Elles s’inscrivent dans le temps long et structurant de l’histoire humaine. Cette histoire a commencé en Afrique à partir des migrations des Néanderthaliens et de l’Homo Sapiens. Les migrants ne sont pas des intrus ; ils sont partie prenante de l’histoire de chaque société. Les migrations marquent l’imaginaire de notre monde : citons parmi d’autres le nomadisme, la sédentarisation avec la maîtrise de l’agriculture, l’exil, les colonisations, les diasporas, l’exode rural.

Les migrations, avec l’industrialisation et l’urbanisation font partie des questions stratégiques du peuplement de la planète. Il faut revenir sur la question du peuplement. La crainte de l’explosion démographique a marqué les dernières cinquante dernières années. Depuis le rapport du club de Rome en 1970, la prise de conscience des limites écologiques a fait exploser la conception du développement.

Dans l’histoire du capitalisme, il reste encore les traces profondes de l’esclavage et de la colonisation. Aujourd’hui, avec la mondialisation capitaliste dans sa phase néolibérale, on peut définir trois formes importantes de migration. Les migrations économiques caractérisées par la différence des situations qu’on peut définir pour simplifier par l’impérialisme et le néocolonialisme. Comme l’exprimait très bien Alfred Sauvy dès 1950, « si les richesses sont au Nord et que les hommes sont au Sud, les hommes iront là où sont les richesses et vous ne pourrez rien faire pour les en empêcher ». Les migrations politiques résultent des guerres et des conflits et se traduisent par des déplacements de réfugiés. Les migrations environnementales qui commencent vont bouleverser les équilibres de la population mondiale.

Nous vivons une période de profonde rupture marquée par la succession des crises. La crise financière commencée avec les subprimes en 2008 a marqué le début de l’épuisement du néolibéralisme. Les politiques austéritaires, combinant austérité et autoritarisme, ont mis à mal les libertés sans renouveler le modèle économique. Les idéologies identitaires et sécuritaires répondent à l’émergence des mouvement sociaux porteurs de nouvelles radicalités : le féminisme, l’antiracisme et les révoltes contre les discriminations, les peuples premiers, les migrants et les diasporas. La prise de conscience de la crise écologique d’approfondit, elle se combine avec la crise de la pandémie. Kyle Harper rappelle que la chute de l’empire romain a été facilitée par la crise de la pandémie, la rage, et le climat, un épisode glaciaire. C’est une combinaison qui accompagne les crises de civilisation. La crise s’accompagne d’une crise géopolitique, porteuse de multipolarité, qui ranime les gesticulations militaires.

Dans le domaine des migrations, les ruptures sont considérables. Prenons notamment la contradiction entre nomades et sédentaires qui a accompagné l’histoire de l’humanité depuis l’invention de l’agriculture en Mésopotamie. Nous vivons aujourd’hui le passage des populations agricoles dans pratiquement tous les pays qui passent de la majorité de la population à environ 5% de la population totale. Cette évolution va bouleverser la situation et l’image même des migrants.

Il en est de même pour la notion des frontières. Dans l’histoire longue des migrations, un changement important, entre le 17ème et le 18ème siècle, avec le passage de l’Etat-Empire à l’Etat-Nation. Les Etats-nations n’ont pas existé de tous temps et ne sont pas une forme éternelle. L’identité nationale est d’invention récente ; comme le disent si bien Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, chaque individu a des identités multiples ; il est réducteur et faux de vouloir le rabattre à une seule identité, celle de l’identité nationale. La liberté de circulation et la citoyenneté de résidence font partie des droits émergents qui se renforceront dans l’avenir.

Les migrants sont déjà des acteurs de la transformation des sociétés et du monde. Il y a quelques années, les flux financiers des migrants et des diasporas, vers leurs pays d’origine, représentaient en 2021 630 milliards de dollars alors que l’« aide » publique plafonnait à 179 milliards de dollars.

Acceptons l’hypothèse des deux démographes canadiens, Darrell Bricker et John Ibbitson, qui analysent dans leur livre, la Planète vide, le choc de la décroissance démographique mondiale. Ils remettent en cause les prévisions des Nations Unies qui estiment que la population mondiale passera se 7 à 11 milliards d’ici la fin du siècle avant de se stabiliser. Ils estiment que le pic sera de 9 milliards entre 2040 et 2060. Et que la population sera en décroissance dans une trentaine de pays en 2050 (contre une vingtaine aujourd’hui). Les taux de fécondité ne sont pas astronomiques dans les pays en développement. Beaucoup sont au taux de remplacement ou au-dessous. La raison en est de l’émancipation des femmes qui explique que le taux de reproduction se stabilise à 1,7 enfant par femme. Le vieillissement social devient un problème essentiel. Les pays qui s’en sortiraient le mieux sont ceux qui, à l’exemple du Canada qui compte 20% de personnes nées hors du Canada, accepteraient culturellement la diversité et les migrants.

Gustave Massiah, 11-06-2022

Great transition network
June discussion : The population debate revisited
https://greattransition.org/gti-forum/the-population-debate-revisited.
Une émission sur France Culture, en français, sur le même thème
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/divers-aspects-de-la-pensee-contemporaine/l-union-rationaliste-pour-une-politique-de-l-accueil-et-de-l-hospitalite-5405103

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Gustave Massiah

Ingénieur, membre du Conseil international du Forum social mondial, ancien président du CRID, membre du Conseil scientifique d’Attac, auteur de Une stratégie altermondialiste (La Découverte, 2011).

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