Par Mohamed AG Ahmedou journaliste avec la contribution de Tabazambozite, Analyste politique de l’Azawad.
Depuis plusieurs jours, les regards se tournent vers le Togo après la réception à Lomé d’une délégation du Front de Libération de l’Azawad (FLA), composée notamment de Almou Ag Mohamed et de son chargé des relations extérieures, Abdarahmane Ag Galla. Officiellement, les autorités togolaises évoquent une initiative destinée à favoriser le dialogue et la stabilité régionale dans un Sahel en pleine recomposition sécuritaire.Mais derrière cette diplomatie discrète, les interrogations se multiplient.
Dans une analyse largement relayée dans les milieux sahéliens, l’analyste politique azawadien Tabazambozite estime que le président togolais Faure Gnassingbé tente progressivement de s’imposer comme un nouvel intermédiaire incontournable dans les crises sahéliennes, profitant de ses relations étroites avec plusieurs juntes militaires de la région.
Selon cette lecture, Lomé servirait aujourd’hui d’interface politique indirecte entre Bamako et certains groupes armés opérant dans l’Azawad connu sous le nom nord du Mali, dans un contexte marqué par la détérioration continue de la situation sécuritaire et les difficultés croissantes du pouvoir du colonel Assimi Goïta.Cette initiative intervient en effet au moment où la junte malienne traverse l’une des périodes les plus délicates depuis sa prise du pouvoir. Les pertes militaires enregistrées dans le nord, l’instabilité persistante autour de Kidal et l’enlisement progressif des partenaires russes sur plusieurs fronts ont profondément fragilisé la stratégie sécuritaire de Bamako.
Pour plusieurs observateurs, il paraît difficile d’imaginer que les autorités togolaises aient pris seules l’initiative de recevoir officiellement des représentants du FLA sans coordination préalable avec Bamako. Beaucoup y voient plutôt une tentative de la junte malienne d’ouvrir discrètement des canaux de discussion sans assumer publiquement un dialogue direct avec les groupes armés.Mais cette séquence soulève aussi une autre interrogation, plus sensible encore, le FLA lui-même peut-il réellement faire confiance au Togo ?
Car dans les milieux proches des mouvements azawadiens, certains rappellent un précédent qui continue d’alimenter la méfiance. En mai 2025, selon plusieurs sources sécuritaires et sahéliennes, une importante logistique attribuée au FLA aurait été saisie au port de Lomé avant d’être remise aux autorités maliennes.Pour de nombreux cadres et sympathisants azawadiens, cet épisode constitue un précédent lourd de sens. Il aurait démontré, selon eux, que l’État togolais demeure avant tout aligné sur les intérêts des régimes sahéliens en place et ne dispose pas de la neutralité historique qu’avaient pu incarner certains médiateurs régionaux du passé.Dans plusieurs cercles sahéliens, la comparaison revient souvent avec le rôle jadis joué par l’ancien président burkinabè Blaise Compaoré, épaulé par des figures comme Djibril Bassolé ou le général Gilbert Diendéré.
Malgré les controverses qui entouraient leurs méthodes, ces acteurs disposaient d’un ancrage ancien dans les réseaux sahéliens, d’une connaissance approfondie des équilibres tribaux et militaires ainsi que de canaux de confiance établis avec les différentes parties.À l’inverse, plusieurs analystes considèrent que le Togo ne possède ni cette profondeur historique ni cette crédibilité régionale dans la gestion des crises maliennes et azawadiennes.
Une autre hypothèse circule également dans les milieux sécuritaires, Lomé chercherait peut-être avant tout à défendre ses propres intérêts sécuritaires.Depuis plusieurs années, le Togo fait face à une montée des attaques jihadistes dans sa région septentrionale. Les opérations du JNIM dans le nord togolais ont profondément inquiété les autorités de Lomé, qui redoutent un enracinement durable de l’insurrection dans les zones frontalières avec le Burkina Faso.
Dans cette logique, certains observateurs avancent que Faure Gnassingbé pourrait chercher à établir, à travers le FLA, des canaux indirects avec les groupes influents présents dans l’espace sahélien afin d’obtenir une forme de désescalade sécuritaire sur le territoire togolais.Autrement dit, une forme de transaction politique implicite pourrait émerger, le Togo faciliterait certains échanges entre Bamako et le FLA, tandis que le FLA pourrait, de son côté, contribuer à ouvrir des passerelles indirectes avec des acteurs liés aux dynamiques jihadistes régionales.Aucune preuve publique ne permet à ce stade de confirmer un tel scénario. Mais cette hypothèse circule désormais ouvertement dans plusieurs cercles diplomatiques et sécuritaires ouest-africains.
Pendant ce temps, à Bamako, l’annonce de cette rencontre de Lomé semble avoir provoqué une nervosité inhabituelle dans les milieux proches du pouvoir militaire.Le communicant Boubou Mabel Diawara, considéré par de nombreux observateurs comme l’un des principaux relais médiatiques de la junte malienne, a multiplié dans la nuit du 25 mai des attaques verbales contre les autorités togolaises, allant jusqu’aux menaces et aux insultes publiques.
Pour plusieurs analystes, cette réaction particulièrement agressive traduit surtout les contradictions internes du pouvoir malien face à cette diplomatie parallèle. Car si Bamako a effectivement mandaté discrètement Lomé pour ouvrir des discussions indirectes avec certains mouvements politiques et armés, il devient politiquement difficile pour la junte d’assumer publiquement cette stratégie sans fragiliser son discours officiel fondé depuis plusieurs années sur la seule option militaire.Cette ambiguïté nourrit aujourd’hui un climat de confusion régionale.
D’un côté, le pouvoir malien continue d’affirmer vouloir écraser militairement les mouvements politiques et armés de l’Azawad. De l’autre, plusieurs signaux laissent apparaître une recherche discrète de canaux politiques susceptibles de limiter l’enlisement sécuritaire.Dans ce contexte, la médiation togolaise apparaît moins comme une démonstration de puissance diplomatique que comme le symptôme d’un basculement stratégique plus profond dans la crise sahélienne.
La véritable question demeure désormais entière, Lomé peut-il réellement devenir un médiateur crédible dans le dossier malien ou ne sert-il que de façade diplomatique à des négociations indirectes menées sous pression par des régimes sahéliens fragilisés par l’évolution du rapport de force sur le terrain ?
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :










Un message, un commentaire ?